On ne fête pas la Terre avec une bouteille d'eau!

Il est curieux que le Jour de la Terre-Québec, souligné hier, ait choisi l'embouteilleur d'eau Naya comme «partenaire majeur». En effet, au-delà des efforts de verdissement de Naya — qu'il ne s'agit pas de remettre en question ici —, l'industrie de la bouteille d'eau est en elle-même incompatible avec le développement durable.

Archétype de la création d'un marché par la publicité, la consommation d'eau embouteillée repose avant tout sur l'image «santé» qu'on a savamment accolée à ce produit. Cependant, si l'eau contenue dans les bouteilles vendues est certes un produit sain, l'industrie qui la produit, elle, ne l'est pas pour autant. En effet, elle est largement superflue, et donc pollue inutilement, puisque les autorités québécoises s'assurent déjà que les citoyens aient accès à une eau potable de bonne qualité.

Or, la hiérarchie des trois «R» du développement durable nous rappelle que s'il est bon de Réutiliser ou de Recycler les bouteilles d'eau, il est encore mieux d'en Réduire le plus possible la consommation. Bien que la règle des trois «R» s'applique à tous les produits, elle prend toute sa force dans le cas des bouteilles d'eau: avec l'aide du robinet, d'une gourde et des fontaines publiques, il est aisé de se passer à peu près complètement de l'eau embouteillée.

Logique économique

Selon RECYC-QUÉBEC, quelque 775 millions de bouteilles d'eau auraient été vendues au Québec en 2005 — 102 par personne — et on estime que la moitié d'entre elles auraient été bues à la maison. Non seulement cela défie-t-il toute logique économique (l'eau du robinet est d'aussi bonne qualité et coûte une fraction du prix de l'eau embouteillée), mais il s'agit également d'un beau gâchis écologique puisque la production et l'acheminement d'eau embouteillée consomment de 1000 à 2000 fois plus d'énergie qu'un service d'eau municipal.

RECYC-QUÉBEC précise que les bouteilles d'eau bues à la maison en 2005 n'ont été recyclées que dans une proportion de 57 %. Faisant suite à leur seule consommation à domicile, là où l'eau du robinet est on ne peut plus accessible, les Québécois enverraient donc directement dans les dépotoirs et incinérateurs quelque 166 millions de bouteilles d'eau vides chaque année.

On voit qu'en voulant adopter un mode de vie sain pour eux-mêmes en tant qu'individus, les Québécois en viennent, collectivement, à faire prospérer une industrie non durable parce que largement superflue et ultimement dommageable pour leur santé et celle de leurs enfants. Solution individuelle, privée et marchande au faux problème de la mauvaise qualité de l'eau publique, l'eau embouteillée est bien de son temps. Tout comme ses effets pervers pour notre Terre.

Un mauvais choix de partenaire

Faire d'un embouteilleur d'eau un «partenaire majeur» du Jour de la Terre est donc une démarche incongrue. En concurrençant l'eau publique, l'industrie de la bouteille d'eau ne va pas dans le sens du développement durable promu par le Jour de la Terre. Pourquoi ne pas plutôt s'être associé avec, disons, un fabriquant de gourdes réutilisables? Au moment d'écrire ces lignes, sur son site Web, le Jour de la Terre-Québec vend des sacs fourre-tout réutilisables, «une alternative durable aux sacs de plastique», mais pas de gourdes, une solution de rechange aux bouteilles d'eau. Est-ce un pur hasard?

Réduire notre consommation de bouteilles d'eau n'est qu'une goutte dans l'océan des mesures à prendre pour rendre notre développement réellement durable. Néanmoins, c'est une mesure symbolique forte: l'eau est le sang de cette Terre que l'on célèbre chaque année le 22 avril. Si nous n'arrivons pas à choisir l'eau publique, de bonne qualité et peu coûteuse, comment arriverons-nous à faire les choix plus contraignants que la sauvegarde de l'environnement exige? De grâce, ne portons pas notre toast à la Terre avec une bouteille d'eau; préférons-lui le verre ou la gourde.

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Frédéric Julien - Doctorant en science politique et membre du Laboratoire d'études et de recherches en sciences sociales sur l'eau (LERSS-eau) à l'Université d'Ottawa
4 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 23 avril 2010 10 h 44

    Sur la qualité de l'eau du robinet

    Pour contrer cette tendance absurde de la consommation d'eau en bouteille, pointer l'action individuelle n'est pas là non plus la plus prometteuse. Vous dites de cette consommation qu'elle est un "archétype de la création d'un marché par la publicité". Sans doute, mais reste que plusieurs personnes sont maintenant convaincues, pour une raison ou une autre, que leur eau potable au robinet n'est pas de bonne qualité. Le ministère de l'Environnement ainsi que les municipalités auraient un rôle important à jouer pour démontrer activement le contraire et rassurer la population sur ses doutes. Mais ils se montrent bien peu actifs sur ce front; une situation qui profite directement aux charlatans de l'eau embouteillée.

  • Philipe Tomlinson - Inscrit 23 avril 2010 12 h 20

    Un partenariat osé

    Le partenariat entre Jour de la Terre et Naya à justement comme but de trouver des solutions pour réduire l'impact environnemental des bouteilles de plastic. Un premier test sera complété lors du nouveau festival Montréal Complètement Cirque, du 8 au 25 juillet prochain. La manière idéale pour le faire n'est pas encore déterminée et le défi est de taille, mais les partenaires savent qu'il importe de s'y mettre dès maintenant. Pour en savoir plus, www.naya.com/nouvelles. Je leur souhaite bonne chance! Il sera intéressant de les suivres dans leurs démarches.

  • Robert Geoffrion - Inscrit 23 avril 2010 16 h 38

    Aberration

    Encore plus aberrant: certaines eaux vendues en bouteille (comme Dasani et Aquafina) sont de l'eau du robinet.
    De plus, dans le cas de certaines eaux provenant de loin (Europe, Asie) l'énergie nécessaire pour apporter l'eau de la source à votre table représenterait la moitié de la bouteille remplie avec de l'essence.
    Pensez-y avant d'acheter de l'eau en bouteille...

  • Kriek Bellevue - Inscrit 23 avril 2010 18 h 46

    Erreur monumentale de marketing

    @Philippe Tomlinson: depuis quand une commandite d'une entreprise pour une OSBL a pour but de trouver des solutions de recyclage? Vous voulez nous faire croire que NAYA paie le Jour de la Terre pour recevoir leurs conseils ??

    Je ne savais pas que le jour de la Terre était une plateforme de recherche ou une entreprise de conseil.