Église et médias : Conflit ou nouvelle religiosité ?

Manifestation récente à Montréal contre les agressions sexuelles de religieux envers les enfants. Les manchettes liées au religieux font ainsi régulièrement la première page des journaux.
Photo: François Pesant Le Devoir Manifestation récente à Montréal contre les agressions sexuelles de religieux envers les enfants. Les manchettes liées au religieux font ainsi régulièrement la première page des journaux.

Les récents débats autour de la dissimulation de cas de sévices sexuels par des prêtres pédophiles mettent à l'avant-scène le terrain sur lequel se joue l'interprétation des phénomènes religieux dans la société: les médias d'information. En effet, la place accordée à l'interprétation des phénomènes religieux dans les médias est paradoxale étant donné la baisse de la pratique religieuse des dernières années au Québec.

Loin d'être indifférents au religieux, les médias en font plutôt un objet de débat de plus en plus virulent. Par exemple, les manchettes liées au religieux font la première page des journaux, il est possible de consulter des «cahiers religion» dans certains quotidiens, etc.

Cependant, les récents propos du cardinal Marc Ouellet sur les rapports entre l'Église et les médias marquent plutôt un rapport d'opposition entre ces acteurs. Pour lui, les médias d'information sont un ennemi à abattre, puisqu'il les accuse de «mener une campagne» visant à «discréditer l'Église catholique» (Homélie de Pâques, 4 avril 2010). Mais au-delà de cette opposition, sommes-nous en train d'assister à une mutation du religieux dans l'espace médiatique et à une nouvelle manière pour la religion de s'y inscrire socialement?

Une religion sans culture ?

Les mutations actuelles du religieux soulèvent la question de l'interaction entre la culture et la religion dans l'espace public. En effet, l'inscription de la religion dans les médias d'information se fait d'une façon souvent détachée d'ancrages culturels, au profit de sa reconfiguration en système d'idées très visible. Un exemple est la création de la webtélé ECDQ.TV qui permet de suivre des liturgies en direct, d'écouter des reportages sur les événements diocésains, etc.

Alors que le catholicisme culturel issu de la Révolution tranquille des années 1960 cherchait ses points d'appui dans la culture ambiante, cette forme de médiatisation de la religion implique sa conversion dans des cadres virtuels hors culture. À partir de ce nouveau rapport entre la religion et les médias, nous assistons à des mutations de la religion et de la culture qui laissent place à de nouvelles formes de religiosité «exculturées» (Danièle Hervieu-Léger, 2003) sur lesquelles il faut s'interroger.

Pour ce faire, la perspective de Fernand Dumont sur la culture première et la culture seconde est d'une portée heuristique. Pour Dumont, la culture première correspond au mode de vie quotidien et au vécu, alors que la culture seconde procède d'une distanciation et de la reprise du vécu en expérience réfléchie (par exemple la science, l'art, etc.). Selon cette distinction, il apparaît que la difficulté de la médiatisation de la religion, qui appartient à la culture seconde, concerne le rapport de réflexivité avec la culture première. Les mutations du religieux dans les médias d'information ont alors pour effet de créer deux cultures parallèles, détachées l'une de l'autre. La crise qui en résulte a pour conséquence de distancer les marqueurs religieux et culturels dans la société, au profit de la médiation possible que pourrait constituer la religion dans l'espace public.

Les récents débats médiatiques mentionnés plus haut ont rendu visible cette distanciation de la culture première et de la culture seconde. Pour Marc Ouellet, «l'actualité semble se trouver assez loin de la Bonne Nouvelle. Les médias semblent converger pour mettre en doute la Bonne Nouvelle» (Homélie de Pâques, 4 avril 2010). Ces propos illustrent bien la distance entre le «message» chrétien et son interprétation dans les médias. Deux cultures distinctes se côtoient dans l'espace public, sans médiation possible. Toutefois, la conséquence est que cette forme de médiatisation du religieux, non réflexive, ne permet pas de créer d'espace de dialogue entre la culture et la religion.

Une nouvelle forme de religiosité : l'identité

Cet état de fait met en évidence un autre déplacement du religieux dans les dernières années: la transformation des conditions de la prise de parole croyante dans la société. Nous sommes passés de la prise de parole publique sur des enjeux sociaux à des demandes de reconnaissance identitaire.

En effet, la foi reléguée à la sphère du privé a souvent du mal à se situer dans l'espace social marqué par le pluralisme. L'attitude à adopter est alors celle de l'opposition avec la culture. Devant le tourment subi par l'Église, il faut que les chrétiens affirment leur foi «humblement et fidèlement dans un monde hostile. Il faut répondre à la haine par l'amour et répondre à la persécution par la patience et même le martyre» (Marc Ouellet, 4 avril 2010).

Cette attitude proposée fait de la foi chrétienne un objet à proclamer dans l'espace public contre l'adversité. L'enjeu consiste alors en une affirmation renouvelée de l'identité catholique qui se manifeste par une visibilité sociale accentuée par les médias de l'information. Cependant, cette logique identitaire ne permet pas de penser les conditions du lien social et l'inscription de la religion dans l'espace public.

Espace de médiation

Dans son livre L'Institution de la théologie (1987), Fernand Dumont expose que la «renaissance» de la religion au Québec serait possible à condition qu'elle puisse se faire médiation dans la culture. Cette médiation demande toutefois de repenser la fonction sociale du religieux dans la société. Alors que le religieux garantissait autrefois une identité collective, il permet aujourd'hui davantage de répondre aux individus en quête de besoins dans une logique de marché (Raymond Lemieux, 2005).

La fonction de tranquillité sociale jouée par le religieux est devenue un support pour des individus qui veulent faire valoir la spécificité de leur droit dans l'espace public. Le religieux devient alors l'objet d'une régulation complètement différente de celle connue jusque-là, qui favorise un rapport identitaire entre le client et l'objet consommé.

La conséquence de ce rapport a pour effet de redéfinir la religion en nouvelles formes de religiosité qui sont en exil de la culture. Ces religiosités se définissent par la modalité d'un «pur religieux» (Olivier Roy, 2008) souvent hostile au monde profane. Cette situation laisse entrevoir le dualisme dans lequel se vivent les rapports au religieux aujourd'hui.

Est-il possible de penser autrement le rôle culturel que pourrait avoir la religion dans l'espace public? Il faudra certainement réfléchir à de nouvelles modalités réflexives pour penser ce rapport sous forme de médiation. Dans ce sens, l'analyse des débats médiatiques des derniers jours donne une piste de réflexion intéressante, puisqu'elle permet de penser les modalités des rapports entre la religion et la culture, au risque de s'en détacher.

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Sylvain Lavoie - Doctorant en théologie à l'Université Laval
7 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 19 avril 2010 06 h 01

    Confiance!

    Tout un charabia! Les médias ont en général une conception bien superficielle de la religion. Le catholicisme pratiqué est de plus en plus minoritaire au Québec et il est en général hors culture. C'est une période plutôt pénible de son histoire. Mais je ne m'en fais pas, même si cela m'attriste de voir ce que les gens "manquent". Enfin, la foi demeure toujours une chose bien mystérieuse! Mais j'ai confiance, et Dieu y pourvoiera bien!

    Michel Lebel

  • André Julien - Inscrit 19 avril 2010 08 h 55

    On confond la Foi, la relgion et la religiosité

    La Foi en Dieu prime sur toute religion administrée par les hommes.
    La pratique de la religion n'est pas essentielle pour être sauvée mais un outil, un aide pour réaliser notre désir.
    La religiosité est une pratique fausse de la religion car basée sur la superficialité d'actes et actions bien loin de la Foi. C'est se réclamer avoir la Foi, tout en ne se confirmant pas en l'obligation première qu'est au moins la tolérance si ne c'est l'amour de son prochain.

  • Democrite101 - Inscrit 19 avril 2010 09 h 31

    La Foi et le vent...

    La Foi, que les croyants agitent souvent comme leur dernier argument, est en fait le premier. Ils croient.

    Or on peut croire n'importe quoi et on dit d'ailleurs «je crois que le bon chemin est par là» justement parce qu'on n'en sait trop rien. Bref, croire n'est pas savoir.

    En fait, tout credo est mythomane. Il invente son mythe et l'érige en vérité. Par exemple, les Évangiles sont des romans, des fictions dans le sous-genre fantastique où les lois naturelles ne sont pas respectées, comme dans les romans de l'antiquité tel «L'âne d'or» d'Apulée.

    Il a fallu une extrême violence, et sur plusieurs siècles, pour imposer ces fictions au delà de toute raison raisonnable, à toute la culture occidentale et aux peuples arabo-musulmans subjugués par la même violence et une mythologie monothéiste similaire.

    Les religions exhibent le concept de Foi en le présentant comme une certitude. Ce que l'esprit du croyant a en tête serait toujours vrai. Or, le rationalisme moderne a depuis longtemps éventé cette confusion entre Foi et vérité, entre croire et savoir, entre rêvasserie métaphysique et certitude.

    Les medias n'ont pas «une conception superficielle de la religion» parce que les journalistes sont pour la plupart très cultivés, universitairement formés, et soumis à une rigueur intellectuelle professionnelle qu'aucune religion n'a jamais respectée. Le discours des religions, élastique à l'infini, ratisse large pour ramasser tous les crédules. Bien sûr, un journaliste affecté à une émission religieuse peut, des fois hélas, altérer sa rationalité pour bien se faire comprendre de son auditoire pas toujours très instruit.

    Fernand Dumont dans sa dichotomie (culture du quotidien et du mode, et culture de distanciation) reprenait en les déformant deux concepts très simples et très connus (civilisation et culture) . Croyant, il reprenait les deux concepts de civilisation et de culture pour sauver la religion dont il souhaitait le regénérescence. Or se produit l'inverse. La religion est dans la culture, et la culture se sécularise, se matérialise, donc la religion en est évincée, comme les églises se vident. L'Islam est encore vigoureux parce que le niveau de scolarisation est encore faible en ces pays et encore cadenassée par des régimes totalitaires.

    Appeler «martyre» le libre débat démocratique et «haine» une opération de police pour protéger les enfants c'est faire son César et se draper dans sa toge quand Brutus sanctionne la fin...

    Bien sûr que «la logique du marché» nuit aux catholiques habitués au monopole, mais ce n'est pas le marché qui l'évince, c'est la sécularisation, le matérialisme inhérent à toute démarche scientifique et l'hédonisme triomphant dans toute société démocratique centrée sur les droits de la personne.

    Ainsi, il ne peut avoir de dialogue entre culture et religion car la première mue en se débarrassant de la seconde. Il n'y a jamais eu de dialogue entre démocratie et tyrannie, entre pédophiles et ministres de l'éducation, entre pensée magique et laboratoires scientifiques.

    En revanche, entre citoyens aux convictions différentes, le dialogue, (vaut mieux dire «débat») est de toute première importance, ne serait-ce que pour une raison: toute religion vise, sinon le monopole d'antan, du moins l'hégémonie sur la culture moderne, ce qui est impossible parce qu'elle valorise l'ignorance (un saint peut être un cancre) avec toutes les ruses de la pourpre romaine et les menaces du sabre.

    Et une autre raison vraiment essentielle: notre amitié citoyenne doit être offerte à tous, par delà les horreurs religieuses du passé et le dernier combat d'arrière-garde des religions mourantes.

    Retournons sur les bancs d'école, lisons les grands philosophes de la modernité post-religieuse et nous vivrons avec science et lucidité les moments les plus prometteurs de notre époque.

    Jacques Légaré, ph.d. en philosophie politique

  • Marie-France Legault - Inscrit 19 avril 2010 09 h 32

    Ennemi à combattre: la pédophilie.

    les médias ne sont pas un ennemi à combattre....c'est la pédophilie qui est l'ENNEMI.

    Ici c'est une DÉMOCRATIE pour tous même pour les religions. Si dans une religion on abuse de ses membres par la pédophilie, on doit en répondre au Tribunal civil, tout comme les autres citoyens.Pas de privilèges pour les abuseurs, pas de laxisme, pas de silence, pas d'hypocrisie.

  • Jean de Cuir - Abonné 19 avril 2010 10 h 53

    Raison et religion?

    On peut penser le «religieux» soit hors de lui soit en lui. Le Cardinbal Ouellet pense le religieux à partir de sa religion, donc d’ un sacré: le profane est à convertir. Strictement, toute religion est hégémonique: chacune réclame le monopole du sens. Or, réfléchir sur le lieu du religieux dans la société, dans les médiations par certains pontifes du récit social, les médias, ou le politique, ou l’économique, dasn le procès d’identité personnelle et sociale, c’est réfléchir hors du religieux. Celui-ci devient objet à jauger selon des critères autres que les siens, à savoir les critères ceux d’ une raison qui se pose ainsi au-delà du religieux, libre et autonome devant lui.
    L’analyse proposé se situe dasn cet espace de la raison. Un des constats est que déjà le religieux n’a plus pouvoir de diriger et déterminer le discours et la représentation dans l’espace social configuré par les «médias». ( Que dire des configurations par le politique, l’économique, la science et l’art!) La raison, ici, celle du sociologue, examine la raison en oeuvre dasn le social en regard du religieux et de ses prétentions à l’égard du social et de la culture. Le fait que cette riason s’autorise à définir son examen demande une explicitation de sa légitimité. Forcément, elle se situe hors du religieux.
    Le religieux par la voix des fidèles et des clercs n’a plus la maîtrise sur la «parole de sens». Il ne peut donc qu’être relégué à la sphère du privé, celle d’ une voix parmi plusieurs. Il devient une des composantes de la vie, de la société et de la culture. Ce qui signifie que d’autres critères articulent ce qu’est le social et la culture. En passant, la distinction entre le sacré et le profane ne tient plus car elle n’a de validité que du point de vue dominant et exclusif du religieux. Or, il ne l’est plus. Toute la vie se pense dorénavant selon la seule autorité légitime pour la définir , celle de la personne souveraine. Elle peut contribuer au discours social, même si elle est croyante, mais seulement en tant que citoyenne égale aux autres. La pondération de la valeur et légitimité de son discours ne vient pas de la religion qu’elle choisit de professer, mais bien d’ elle en tant que citoyenne.