Finances publiques - Rien ne se perd, rien ne se crée

Le Québec vit actuellement une période cruciale: la préparation d'un budget de grande importance au sortir d'une période économique difficile pendant que les négociations des conditions de travail des employés de l'État (fonctionnaires, santé, éducation, etc.) atteignent leur apogée.

Il est clair que des arbitrages déchirants se profilent à l'horizon. Dans ce contexte, il devient vital de bien analyser les moyens dont le Québec dispose et de veiller à ne pas hypothéquer encore davantage l'héritage que nous laisserons à nos enfants. Personne ne met en doute le fait que les Québécois «méritent» les meilleurs services publics possible. Cependant, une question fondamentale se pose, à savoir quel niveau de services publics les Québécois ont les moyens de se payer, sans refiler constamment la facture à leurs enfants.

Voici quelques chiffres révélateurs. Le Québec finance 26 % plus de services publics que l'Ontario. En offrant le même panier de services publics que l'Ontario, le Québec réduirait ses dépenses de 17,5 milliards (2008-09). Cela dit, le PIB québécois est inférieur de 14 % au PIB ontarien. Compte tenu de notre capacité à produire de la richesse, l'assiette fiscale potentielle du Québec est inférieure de 50 milliards à celle des Ontariens, en tenant compte bien sûr des ajustements dus au nombre différent d'habitants dans chacun des cas.

Plus qu'un concept abstrait

Dans ce contexte, le niveau de la dette publique est un des voyants sur le tableau de bord. Ce n'est pas le seul, mais c'en est un de grande importance. Mis à part les investissements en infrastructures, la dette publique représente l'excédent des dépenses courantes par rapport à la taxation de la création de la richesse collective. C'est ce qu'on qualifie de «mauvaise dette», soit les emprunts pour payer «l'épicerie». Chez nous, cette mauvaise dette constitue déjà les deux tiers de la dette totale.

La dette publique, c'est beaucoup plus qu'un concept abstrait qui alimente les débats entre économistes. Il faut payer des intérêts sur cette dette. C'est ce qu'on appelle le service de la dette. Combien? Actuellement plus de 9 % des dépenses du gouvernement, soit plus de 6 milliards.

Déjà, le service de la dette représente le quart du budget de la santé, près de la moitié du budget de l'éducation ou l'équivalent des budgets de 14 ministères, et ce, en intérêts seulement. Aucun nouveau service pour tout cet argent! Avec les déficits déjà prévus, nous en serons à 14 % de tous les revenus du gouvernement en 2013-14.

En termes clairs, on appelle ça «refiler la facture» à ceux et celles qui ne votent pas encore et même à ceux qui ne sont pas encore nés. Cela équivaut à priver nos jeunes de la possibilité de faire leurs propres choix le moment venu. Ils n'auront tout simplement plus aucune marge de manoeuvre pour réaliser leurs rêves. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons? Ce faisant, nous continuons à nous donner les services que nous proclamons haut et fort «mériter», mais sans accepter d'en payer le prix nous-mêmes et sans même faire les choix qui pourtant s'imposent.


Nos mérites

Si nous avons beaucoup de droits, de «mérites», nous avons aussi certains devoirs. Par exemple, ceux d'assumer la responsabilité de nos choix, ne serait-ce que par équité pour les prochaines générations. Mais aussi, pour éviter des crises financières comme vivent actuellement certains pays européens, ou encore comme en ont connu l'Argentine et la Nouvelle-Zélande. Dans des cas semblables, ce sont les institutions internationales en matière de finances qui viennent tenir la plume du ministre des Finances. Dans ces conditions, adieu nos priorités, nos valeurs, nos choix, nos «mérites». Ce n'est certainement pas ce que les Québécoises et les Québécois souhaitent.

Bref, il va falloir réaliser qu'en matière de finances publiques comme dans tout autre domaine, rien ne se perd, rien ne se crée. Il faut assumer un jour la responsabilité de nos choix de société, même ceux que l'on dit «mériter»...

***

L. Jacques Ménard - Président de BMO Groupe financier

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10 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 26 mars 2010 09 h 32

    Pourquoi exclure l'analyse de la gouvernance de celle des finances?

    Toujours étonnant de constater comment un regard trop lisse, posé à travers une lunette théorique,puisse pousser sous le tapis les incohérences douteuses d’une gouvernance obscure à la limite d’une perte de confiance généralisée.
    Comment se fait-il que dans vos propos,il n’y ait aucune mention du déficit de crédibilité de la gouvernance libérale causé par les allégations de corruption qui selon certains spécialistes gonfle la facture des travaux d’infrastructure de 30 à 40%. Cette facture est refilée à ceux qui votent présentement et à ceux qui ne croient plus au vote, pour ne pas dire à la démocratie. Que penser du centre de recherche du CHUM en mode PPP, Partenariat Payant pour le Privé de conscience éthique? Je vous invite à lire l’article d’opinion au-dessus du vôtre de Mr Alain Vadeboncoeur Vice-président de Médecins québécois pour le régime public 26 mars 2010 Québec
    Les économistes auront beau faire des calculs bien lisses et sans aspérités tenant compte uniquement de chiffres traduisant des projections garrochées vers l’avenir en faisant totalement abstraction de l’opacité ambiante de la gouvernance actuel, leurs discours et leurs statistiques n’auront à mes oreilles et à mes yeux pas plus de crédibilité que ceux du gouvernement. Nous sommes très nombreux à se sentir leurrés par devant et par derrière. Malheureusement cette façon de gouverner a conduit un segment important de l’électorat à ne plus croire au suffrage universel. Et je n’ai pas encore fait mention des paradis fiascos, ces piliers du capitalisme ou les démocraties magasinent présentement leurs pierres tombales et l’endroit de leur sépulture, là où s’en va «la création de richesses» qui contribue à agrandir l’écart entre les riches et les démunis. À quoi sert la richesse si pour la préserver il faut construire une muraille de prison autour de sa demeure?
    Votre préoccupation pour les générations futurs fait diversion de la génération que vous êtes présentement entrain de sacrifier. En matière de richesses, rien ne se perd rien ne se crée, elle se transfert de la classe moyenne vers ceux qui en ont déjà plus que trop dans les paradis fiascos. Pourquoi il ne serait pas rentable de rétablir la confiance envers la gouvernance d’abord, condition sine qua non pour pouvoir unir nos efforts et travailler ensemble pour un avenir collectif et démocratique meilleur? Alors que 75% de la population réclame une commission d’enquête pour dissiper ses doutes, pourquoi ce gouvernement persiste-il dans son refus alors qu’il a été élu par une personne sur quatre?
    C’est bien beau parler de choix de société mais que faire lorsque ceux qui exercent le pouvoir le font dans leur intérets personnel?La représentation serait-elle devenu une épave à la dérive?

  • Sylvain Auclair - Abonné 26 mars 2010 10 h 32

    Le Québec ou le gouvernement...

    Si on avait moins de services publics, ce n'est pas "le Québec" qui dépensait moins, c'est le gouvernement du Québec. Le Québec, c'est aussi ses habitants, qui devraient tout autant faire garder leurs enfants et se payer des soins de santé. Ou moins travailler et souffrir davantage... Vous savez, le privé, quand on ne peut pas se le payer, on reste sur la touche. C'est votre projet, monsieur Ménard?

    Par ailleurs, je trouve toujours étrange qu'une banque parle en mal des intérêts à payer sur des emprunts - c'est ce qui vous fait vivre, non? Et je me demande pourquoi vous ne mentionnez pas l'endettement des ménages et des entreprises dans votre analyse: ça aussi, c'est "le Québec", et les intérêts payés sur ces emprunts ne sont pas plus utiles que ceux payés sur les emprunts gouvernementaux.

  • Andre Gignac - Inscrit 26 mars 2010 10 h 34

    Qu'on taxe davantage les riches!

    Monsieur Ménard

    Saviez-vous que, selon le Ministère des Ressources Naturelles du Québec, les compagnies minières qui font des profits exorbitants ces temps-ci avec la hausse du prix de l'or, n'avaient payé l'année dernière, au Trésor québécois, qu'un maîgre 27,4 millions de redevances? Dans le journal le Devoir, au début de la semaine, on parlait du projet de diamant Renard dans le nord du Québec. Les dirigeants de la compagnie minière Stornoway disaient que cette mine de diamant leur rapporterait 5 milliards 850 millions $ en 25 ans d'exploitation. Si vous vous basez sur les chiffres des redevances payées par les minières l'an dernier au Trésor Québécois, la compagnie Stornoway va payer des peanuts en redevances. Facile de comprendre pourquoi les riches au Québec deviennent de plus en plus riches et que les pauvres deviennent de plus en plus pauvres avec un système de fiscalité pareil, digne d'une république de bananes sans parler des paradis fiscaux dont profitent beaucoup de grosses corporations ou de multinationales du Québec. Le système capitaliste est bâti sur mesure pour les exploiteurs et les pollueurs.

    André Gignac le 26 mars 2010

  • alen - Inscrit 26 mars 2010 11 h 13

    Encore la dette d'épicerie!..

    Venant d'un banquier, Monsieur Ménard, cette interprétation est scandaleuse, puisque vous savez fort bien que le Québec a plus de 80 milliards de $ d'impôts différés au titre des régimes de retraite et que chaque année c'est 5 ou 6 milliards de $ additionnels qui s'y rajoutent.

    C'est simple pourtant, comme les commerçants qui doivent avoir une marge de crédit pour financer leurs recevables, le gouvernement doit emprunter pour compenser les impôts qu'ils ne collecte pas, mais laisse s'accumuler dans les régimes de retraite. Mais aussi dans les entreprises en passant! Combien au fait à la BMO?

    Vous savez sans doute aussi que les intérêts sur le 80 milliards de $, 5 milliards de $ par année, sont un coût direct à la population de ces généreux plans de retraite.

    Une solution simple pour rétablir l'équilibre des finances publiques, une taxe de 1 % sur les sommes accumulées dans les régimes, avec ajustement sur l'impôt des particulier au moment du retrait.

  • Rironie - Inscrit 26 mars 2010 11 h 51

    Le "nous" de M. Ménard

    M. Ménard, quand vous utilisé le « nous », je ne me sens pas concerné. Je n’ai pas les moyens de m’acheter une voiture, ni de vous suivre au restaurant (à moins que vous ayez l’amabilité de payer ma facture). Vous bénéficiez d’un revenu qui fait plusieurs dizaines de fois le mien. Je vous demande donc de trouver autre chose à faire que d’essayer de me culpabilisé du fait que la richesse soit concentrée entre quelques mains, dont les vôtres.