Manifestation contre la répression policière - Un bilan qui n'a rien de positif

Le SPVM choisit d’année en année la confrontation. Cette approche consiste à déployer les troupes de façon massive et très visible avant même le début d’une manifestation, y compris plusieurs agents en tenue anti-émeute.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le SPVM choisit d’année en année la confrontation. Cette approche consiste à déployer les troupes de façon massive et très visible avant même le début d’une manifestation, y compris plusieurs agents en tenue anti-émeute.

D'année en année, le 15 mars à Montréal, le Collectif opposé à la brutalité policière (COBP) organise une manifestation qui mobilise entre 500 et 1000 personnes. Régulièrement, cette manifestation est l'occasion d'une confrontation entre policiers et manifestants, et de dizaines ou de centaines d'arrestations.

J'ai participé à une dizaine des 14 manifestations du 15 mars. J'ai été frappé, année après année, de constater que les médias adoptent presque tous la même perspective (à moins qu'un de leurs journalistes soit parmi les arrêtés) qui relève du sarcasme critique: «Une manifestation contre la brutalité policière vire... à la violence.» Le récit proposé est aussi toujours le même: face à de «jeunes marginaux» violents (une vitrine éclatée, une poubelle renversée), la police a été obligée d'intervenir. Souvent, les médias offrent à un policier l'occasion de raconter lui-même ce récit, et de conclure (comme cette année) que le «bilan est positif». Mais comment parler sérieusement de «bilan positif» quand la police arrête une centaine de citoyens qui dénonçaient... la brutalité policière? Des policiers si prompts à la brutalité contre une manifestation qui critique la brutalité policière ne devraient-ils pas être, eux aussi, l'objet d'une critique sarcastique?

N'oublions pas, par ailleurs, que le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) a été épinglé depuis peu par de nombreux organismes de défense des droits et libertés. En 2005 déjà, le Comité des droits de l'homme de l'ONU demandait une enquête publique (qui n'a jamais eu lieu) au sujet de la propension du SPVM à pratiquer l'arrestation de masse contre les manifestations associées à l'extrême gauche. En effet, le SPVM a procédé à plus de 2000 arrestations dans le cadre de manifestations depuis une dizaine d'années.

Le SPVM a aussi été critiqué pour pratiquer le profilage racial (selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse) et le profilage social (selon la Commission des droits de la personne). Le COBP demandait cette année que la Protectrice du citoyen enquête sur le processus de plainte en déontologie policière, qui ne permet pas d'obtenir réellement justice. Et puis, il y a cette commission au sujet de l'assassinat par policier d'un jeune de Montréal-Nord, en août 2008, sans compter la soixantaine de citoyens tués lors d'interventions policières à Montréal depuis une vingtaine d'années.


Provocation et menace

Dans un tel contexte, on peut comprendre que les gens soient en colère contre les policiers; on peut aussi espérer qu'un commandant du SPVM adoptera une approche pacificatrice surtout face à une manifestation contre la brutalité policière, puisque la présence massive et visible de policiers sur les lieux de rassemblement de citoyens venus critiquer la police risque — évidemment — d'être perçue comme une provocation insultante et une menace intimidante.

Des sociologues et politologues spécialistes des dynamiques entre forces policières et mouvements sociaux ont d'ailleurs distingué deux types d'approches policières en situation de manifestation (voir O. Fillieule et D. Della Porta, Police et manifestants, 2006), dont une première approche qui consiste à favoriser une «désescalade» de la tension. Cette approche consiste à déployer les forces policières avec une certaine discrétion, à tolérer quelques infractions mineures et à pratiquer un ciblage individualisé des personnes qui commettent des méfaits, plutôt que d'avoir recours aux charges qui ciblent l'ensemble de la foule, ce qui peut provoquer des réactions émeutières même chez des personnes venues avec des intentions pacifiques, et qui peut aussi impliquer des gens qui n'ont rien à voir avec la manifestation (simples passants, journalistes).

Or, le SPVM choisit d'année en année la seconde approche, soit celle de la confrontation. Cette approche consiste à déployer les troupes de façon massive et très visible avant même le début d'une manifestation, y compris plusieurs agents en tenue anti-émeute, certains ayant déjà à la main leur fusil tirant des balles de caoutchouc ou des grenades de gaz lacrymogène, sans parler des policiers à cheval, d'hélicoptères et d'agents infiltrés, qui pensent être vêtus comme des manifestants.

Le 15 mars 2009, les policiers avaient formé un périmètre pour fouiller les sacs à dos de toute personne voulant rejoindre le point de rassemblement, devant le métro Mont-Royal, menaçant d'arrêter quiconque contestait cette fouille. Cette année, les gens qui arrivaient par métro au rassemblement étaient accueillis sur le quai et dans les couloirs de la station Pie IX par des lignes de policiers en tenue anti-émeute. Merci pour l'ambiance! L'année dernière et cette année, les policiers ont procédé à des arrestations avant le début de la manifestation, alors même qu'aucun méfait n'avait été commis.


Justifier la répression

Les policiers ne sont pas à court de justification. Le porte-parole du SPVM a déclaré cette année que quatre des personnes interpellées avant la manifestation transportaient dans leur sac à dos cocktails Molotov et «pièces diverses». Je demande à voir. En avril 2002, après une arrestation de masse avant même le début d'une manifestation, le commandant avait exhibé devant les médias de prétendus cocktails Molotov; en fait, des bouteilles d'eau en plastique!

Depuis la fameuse Bataille de Seattle, les services de police mobilisés en Occident contre le mouvement altermondialiste ont régulièrement menti pour justifier la répression, prétendant avoir saisi des cocktails Molotov ou même des bombes, des armes à feu, des projectiles emplis d'urine ou d'acide, et même des reptiles. Chaque fois, on apprend au final qu'il n'y avait rien de tel ou que des policiers avaient eux-mêmes disposé ces «preuves» pour qu'elles soient saisies, cherchant dans tous ces cas à manipuler les médias et le public.

On notera aussi, lors de la manifestation du 15 mars 2010, la présence au sein de la foule d'au moins une demi-douzaine d'agents infiltrés (mal) déguisés en manifestants. Certains avaient le visage cagoulé (fait documenté par le réseau TVA, et sur le site du Centre des médias alternatifs du Québec). Cette pratique rappelle la malheureuse action de trois agents provocateurs de la Sûreté du Québec, démasqués caillou à la main lors de la manifestation contre le Sommet du Partenariat sur la sécurité et la prospérité à Montebello, en 2007.


Déni des politiciens

Les spécialistes des rapports entre policiers et mouvements sociaux peuvent prédire ce que provoquera au sein de la foule cette approche de la confrontation, marquée par un déploiement massif de policiers en tenue anti-émeute, des arrestations arbitraires avant la manifestation et le recours à des agents provocateurs si mal déguisés: peur, tension et colère, associées à un sentiment profond d'injustice. À moins d'être totalement incompétents, ce dont je doute, les officiers supérieurs du SPVM savent que leur choix de la confrontation aura pour effet d'alimenter la tension entre policiers et manifestants venus critiquer leur brutalité; les agents du SPVM agissent donc comme des pompiers pyromanes.

Considérant le déni des politiciens de l'Hôtel de Ville au sujet des pratiques les plus déplorables du SPVM, et l'entêtement des médias à présenter les citoyens opposés à la brutalité policière comme violents et responsables de la répression qui les cible, il semble bien que les policiers aient compris qu'ils peuvent intervenir contre cette manifestation annuelle avec mépris et brutalité. Finalement, le porte-parole de la police a bien raison de dresser un «bilan positif» de l'opération: un policier doit en effet être content d'avoir neutralisé par la répression des citoyennes et citoyens qui critiquent la police? Cent arrestations ce printemps? La chasse était bonne.

*****

Francis Dupuis-Déri - Professeur de science politique à l'UQAM et sympathisant du Collectif opposé à la brutalité policière

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4 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 23 mars 2010 09 h 08

    Perspective

    Les médias réalisent-ils vraiment leur pouvoir d'influencer et même de forger les opinions? Francis Dupuis-Déri dit: "J'ai été frappé, année après année, de constater que les médias adoptent presque tous la même perspective qui relève du sarcasme critique." Et les jours qui ont suivi, la plupart des gens s'indignaient et ridiculiseait les jeunes écervelés pour ensuite encenser la police. Pourtant il fallait avoir une bonne dose courage pour simplement se pointer à cette manif... Le monde ressemble à ce que les médias nous en disent; ils ont donc un pouvoir certain de le transformer en ce qu'il pourrait être.

  • André Loiseau - Inscrit 23 mars 2010 13 h 07

    Bravo France Marcotte!

    Très pertinent commentaire suite à une lettre "pas piquée des vers". Mais il est triste de voir tant de casseurs venir maganer une cause pourtant juste en plusieurs points. Le service d'ordre des manifestants est souvent dépassé par les événements. Y aurait-il manipulation policière de l'action menée? C'est quand même triste car il s'agit, somme toute, d'informer la population en la rejoignant par la marge quand les outils de désinformation se retrouvent contrôlés par le pouvoir de quelques privilégiés.

  • Françoise Breault - Abonnée 23 mars 2010 14 h 28

    Si M. Déri était journaliste à Radio-Cananda...

    Si M. Francis Dupuis-Déry était journaliste à Radio-Canada, les citoyens auraient l'heure juste par rapport à ces manifestations, et non un rapport très complaisant evers la SQ... "La raison du plus fort est toujours la meilleure" doivent se dire ces journalistes...

    Bravo à tous ces gens, principalement des jeunes, pour leur courage de poursuivre leur dénonciation année après années tout en sachant les risques qu'ils courent... Ce sont des héros.

    Curieusement ces jeunes ne seront jamais nommés personnalités de l'année...ni personne d'ailleurs qui ose questionner le système économique à la source de tant d'inégalités dans le monde et au Québec.

    J'espère qu'en prenant de bonnes vidéos durant ces manifs, certaines en faisant fureur sur You Tube vont faire éclater la réalité.

    F. Breault , retraitée de l'enseignement.

  • Yves Claudé - Inscrit 24 mars 2010 09 h 53

    Quelle est l’implication précise de Monsieur Francis Dupuis-Déri ?

    Il me semble difficile de faire une lecture appropriée du texte de Monsieur Francis Dupuis-Déri sans être informé de la nature précise de son implication en tant que « sympathisant du Collectif opposé à la brutalité policière ».

    Monsieur Francis Dupuis-Déri n’est-il pas à la fois juge et partie dans cette « analyse » des rapports entre les manifestants antipoliciers et les forces policières ?

    Des informations qui me sont transmises par l’entourage du COBP (Collectif Opposé à la Brutalité Policière) m’amènent à poser la question suivante : Monsieur Francis Dupuis-Déri est-il en mesure d’attester du fait qu’il ne fait pas partie du Comité organisateur de la manifestation du 15 mars 2010 à Montréal ?

    Yves Claudé – sociologue
    Montréal, le 24 mars 2010
    Ycsocio[@]yahoo.ca