Laïcité: une déclaration désolante

Je m'attendais à une rigueur exemplaire. Après tout, le texte était sur-titré «Déclaration des Intellectuels pour la laïcité», avec un «I» majuscule à intellectuels. C'est intimidant, surtout quand, en plus, ils se présentent en rangs serrés!

Ce texte (Le Devoir, 16 mars 2010), qui se veut magistral, est pourtant plein d'affirmations gratuites formulées d'autorité et non sans quelque démagogie, d'inexactitudes et, à l'occasion, d'un... pharisaïsme surprenant en ces lieux.

On affirme péremptoirement, par exemple, que la laïcité est «une condition essentielle à l'égalité entre hommes et femmes». Je veux bien, mais où est le début du commencement de la démonstration de cette présumée évidence? Beaucoup de choses sont essentielles à cette égalité souhaitable, comme les droits égaux, l'équité salariale, des conditions justes, etc. Mais la laïcité?

Encore: les Intellectuels écrivent que «la laïcité dite "ouverte" [...] permet toute forme d'accommodement des institutions publiques avec une religion ou une autre». D'abord, à sa face même, ladite laïcité n'autorise pas, indifféremment, «toute forme d'accommodement», auquel cas on ne parlerait plus d'accommodements mais de règle générale. Deuxièmement, il ne s'agit en rien d'un accommodement «avec une religion ou une autre».

Il s'agit plutôt, et la chose est fort différente, d'accommodements avec une ou des personnes qui, pour des motifs religieux, les réclament. L'État n'accommode pas l'islam, le catholicisme ou le judaïsme, mais bien des personnes qui, parce que croyantes, réclament, sans contester la règle générale, d'y être soustraites dans certaines circonstances. Cette légèreté, cette imprécision de langage, étonne chez des personnes qui se présentent sous l'étiquette d'intellectuels se prononçant en tant que tels et dont on est justifié d'attendre une rigueur exemplaire.

Jésuites, ils écrivent: «Les aménagements de cette laïcité "ouverte" convergent avec les objectifs des groupes religieux conservateurs qui cherchent à faire prévaloir leurs principes sur les lois en vigueur.» Que voilà un procès d'intention du type boomerang. Car enfin, ne pourrait-on pas faire exactement le même procès en sens inverse et dire, avec la même autorité, que la laïcité «fermée» (?) favorise objectivement les groupes laïcisants les plus intransigeants? Et ça nous avance à quoi, ce genre de procès d'intention, réversible en plus?

Surtout, il y a dans ce texte une odeur d'un désolant et irritant... pharisaïsme. Après avoir retracé les origines de la laïcité au Québec, les Intellectuels affirment, comme pour se dédouaner, que, «si l'idée d'un État laïque est antérieure aux Patriotes, on ne peut donc dire que la laïcité est une réaction défensive face aux minorités issues de l'immigration récente». Franchement! À qui donc va-t-on faire croire que l'actuel débat sur la laïcité est plus en lien avec les Patriotes de 1837-38, sinon même Fleury Mesplet, qu'avec la présence récente de musulmanes voilées, immigrées au Québec et, tant qu'à y être, qu'avec le mimétisme dont souffre un certain type de Canadien français par rapport à la France et ses phobies?

Logique bancale

Un peu plus loin, et le jupon masqué dépasse ici outrancièrement, ils écrivent que «l'on ne peut faire abstraction du fait que certains des signes les plus ostentatoires représentent pour plusieurs un rejet de l'égalité des sexes qui est une valeur démocratique fondamentale». Qui donc, ici, ne comprendra pas que c'est du foulard islamique que l'on parle sans avoir la franchise de le nommer? Il y a ici une couche de tartufferie assez épaisse merci. À se demander si, dans un coin secret de leur grand esprit, les Intellectuels au «I» majuscule n'ont pas une petite gêne à dévoiler leur peur de l'Autre...

Dernière irritation: entendu à la télévision le sociologue Guy Rocher, l'un des signataires, qui explique qu'une femme voilée derrière un comptoir d'État, ça ne le fatigue pas, mais qu'il faut se méfier, car il pourrait bien y en avoir dix. Et là, dit-il, ça le fatiguerait! D'où l'interdiction du foulard! Ça coule de source... non? Cette logique primaire, bancale, chez pareil intellectuel, est inquiétante.

Bref, cette Déclaration des Intellectuels pour la laïcité jette beaucoup de poudre aux yeux et, malheureusement, le prestige de plusieurs de ses signataires risque de convaincre par effet d'autorité. Je suis de ceux qui attendent beaucoup mieux de nos intellectuels. Et beaucoup plus. Surtout dans un texte tout ce qu'il y a de solennel, coiffé du qualificatif «Déclaration».

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Jacques Keable - Montréal
69 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 20 mars 2010 07 h 11

    L'intellectuel?

    Je ne sais si Jacques Keable connaît ses quelques "vérités":
    - La première, même si on se dit intellectuel, on peut penser tout croche.
    - La seconde, ce n'est pas parce qu'on est profeseur d'université qu'on est nésessairement un intellectuel.
    - La troisième, je puis assurer, à titre d'ancien professeur d'université, que l'esprit de mouton est très répandu dans l'institution. Il est même, selon moi, dominant. En d'autres termes, les authentiques intellectuels y sont rares et ils sont en général peu appréciés.

    Enfin, je suis en accord avec l'essentiel du texte de Jacques Keable.

    Michel Lebel

  • Catherine Paquet - Abonnée 20 mars 2010 07 h 49

    Bravo. Cette rigueur est également requise dans tout débat sur le voile

    Si on ne veut pas se retrouver dans une guerre aux mouins à vent, il faut en premier lieu bien définir les questions.

    Le foulard n'est pas de même nature que le niqab ou la burqa. Je prends Mme Shirin Ebadi, Prixs Nobel de la Paix, 2003, comme une personne qui s'y connait en terme de répression et de préceptes civils et religieux. Elle a soutenu dans les pages du Devoir que se voiler le visage n'est imposée à aucune femme par la religion musulmane. Voyez le texte du 11 mars: "Appelée à se prononcer sur la controverse qui agite le Québec au sujet du niqab (le voile intégral), Shirin Ebadi a tenu a distinguer ce vêtement du hidjab (foulard qui recouvre la tête), précisant: «Se couvrir le visage est une pratique tribale, qui n'est pas prescrite par l'islam. Quand les femmes font leurs prières ou un pèlerinage, elles doivent au contraire se découvrir le visage, sans quoi le rituel est considéré sans valeur."

    Si ces vêtements qui recouvrent le visage ne sont pas des symboles religieux, ce qu'il faut établir de toute urgence, on peut et on doit les interdire sans passer par un sermon out une déclaration sur la laïcité. Les dispositions des Chartes suffisent largement à cet effet.

  • Pierre Marinet - Inscrit 20 mars 2010 08 h 17

    Pharisaïsme

    Moi aussi je m'attendais à une rigueur exceptionnelle de votre part mais en lisant ceci: "L'État n'accommode pas l'islam, le catholicisme ou le judaïsme, mais bien des personnes qui, parce que croyantes, réclament, sans contester la règle générale, d'y être soustraites dans certaines circonstances.", je me suis dis que bon , là non encore moins sauf que vous y ajoutez de la mauvaise foi.
    Ce que l'on constate de plus de plus au Québec c'est qu'il y a des forces conservatrices, religieuses ou non, anti-laïques, anti-démocratiques très vivantes. Vivre dans un contexte sociologique très sécularisé et laïc tout en se permettant de démontrer avec force venin que la laïcité peut être fermée même si elle démontre le contraire (il n'y a qu'à relire le Manifeste ou vivre la pratique de cette laïcité en Occident et ici chez nous), dit tout le danger liberticide dont les sociétés occidentales ont à faire face aujourd'hui avec vos propos. La laïcité est devenue une culture à abattre désormais. Étrange phénomène politique? Conclusion: Votre "logique primaire, bancale, (...), est inquiétante."

  • Jean-Claude Préfontaine - Abonné 20 mars 2010 08 h 36

    Que dire des cathos?

    Que dire des cathos qui affirment que l'Église n'est pas une institution démocratique? Le pape lui-même ne l'a-t-il pas rappelé récemment! Comment alors accorder une religion autoritaire avec une société démocratique? Religion et démocratie paraissent antinomiques.
    Où est la femme dans l'organisation de l'Église? Au service des curés, peut-être, pour être la ménagère de ces soi-disant saints hommes (bof!)? Usine à reproduction, peut-être? La femme ne doit pas forcer son conjoint à utiliser un condom, comme encore l'a rappelé le saint père... et encore et encore.

  • Michele - Inscrite 20 mars 2010 09 h 33

    Les Évêques siègent dans le parlement britannique

    M. Préfontaine,

    on associe malheureusement trop souvent la démocratie a une stricte séparation entre le religieux et l'État alors que ce n'est pas toujours le cas. Le modèle démocratique britannique permet la cohabition harmonieuse de la religion, de la monarchie et de la démocratie. Par exemple, certains sièges sont réservés aux Évêques dans le système parlementaire britannique.

    M.Baril propose un texte aujourd'hui dans la Presse qui réfère à la gestion du religieux dans plusieurs pays européens. Malheureusement en raison de notre héritage politique si on doit faire des comparaisons pertienentes ce serait plus approprié de référer à l'Angleterre ou aux autres provinces canadiennes. Bref, nous ne sommes pas une république, nous avons une histoire reliée au modèle parlementaire britannique et nous sommes liés moralement à de nombreux traités internationaux.