Les beaux dimanches: magasiner mais ne pas enseigner?

Le 3 février dernier, la ministre de l'Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) a déposé à l'Assemblée nationale un projet de règlement modifiant le Régime pédagogique de l'éducation préscolaire, primaire et secondaire. Les modifications comprennent les changements suivants:

a) substituer un nombre d'heures au nombre de jours de classe prévu au calendrier scolaire;

b) supprimer les dispositions relatives au nombre minimal d'heures par semaine qui doivent être consacrées aux services éducatifs;

c) prévoir expressément le nombre d'heures minimales qui doivent obligatoirement être consacrées aux matières obligatoires;

d) abroger les dispositions interdisant l'enseignement les samedis et dimanches.

En tant que parents d'enfants qui fréquentent deux des écoles concernées, mon épouse et moi avons un intérêt évident dans l'adoption du projet de modification. Permettez-moi de partager notre perspective dans ce dossier ainsi qu'une analyse de ce projet.

Des précisions nécessaires

Peu importe la position retenue sur le projet de modification du Régime, on peut tous être d'accord sur le fait que la manière dont ces amendements réglementaires ont fait surface relève d'une maladresse évidente. L'absence d'annonce officielle quant à la nature des modifications prévues ainsi que leurs motifs fut une erreur politique qui, j'imagine, est maintenant regrettée. Il n'y a aucun doute que le gouvernement ainsi que les écoles concernées auraient préféré éviter ce maelström médiatique.

Nonobstant cette gaffe politique, on ne devrait pas écarter la question de fond sur les modifications proposées. [...]

Les deux premières concernent les heures de scolarité. Le Régime exige présentement un minimum de 180 jours de classe par année à raison de 25 heures par semaine. Le projet vient modifier cela afin de plutôt considérer le nombre d'heures d'enseignement par année, soit 900. En faisant le calcul, on constate que 180 jours à raison de 5 heures par jour (soit 25 heures divisées par cinq jours par semaine) donne 900 heures par année. L'amendement ne change d'aucune façon le temps que tous les étudiants passeront en classe. Donc, le changement ne semble que sémantique. Alors, pourquoi l'effectuer? Nous y reviendrons.

La troisième modification touche le nombre d'heures que les écoles doivent consacrer aux matières obligatoires. Dans le Régime actuel, ce nombre d'heures est seulement indicatif. L'avis juridique soumis par les écoles a fait reconnaître au MELS qu'il y avait là un vide réglementaire. Avec ce projet, la ministre élimine cette ambiguïté et en profite pour codifier le nombre minimal d'heures prévues pour les matières obligatoires.

Le cas du dimanche

La quatrième modification est probablement la plus controversée, soit l'abrogation de l'interdiction d'enseigner les samedis et dimanches. D'abord le pourquoi.

Pour les écoles juives orthodoxes, ainsi que pour toute la communauté juive en général à différents degrés, connaître le patrimoine religieux est l'une des valeurs les plus fondamentales de la pratique du judaïsme. L'étude des textes sacrés tels que la Torah et le Talmud est une valeur intrinsèque qui se transmet de génération en génération depuis des millénaires.

La réalité pour ces écoles est qu'il n'y a tout simplement pas assez d'heures dans la journée pour accomplir leurs devoirs religieux tout en respectant les cinq heures d'études par jour prévues du Régime. L'horaire scolaire habituel va de 8h à 18h et environ de trois à quatre heures par jour sont consacrées aux matières du Régime. Même avec ces limitations, les écoles où mon épouse et moi-même envoyons nos enfants ont un classement tout à fait respectable (85e et 105e respectivement sur 594 écoles au Québec).

Nonobstant ces résultats, le MELS est en droit d'exiger l'adhésion au Régime puisque des fonds publics y sont attribués et qu'il doit s'assurer d'une uniformité dans les études de la population québécoise. En permettant l'enseignement des études du Régime le dimanche, les écoles juives orthodoxes peuvent rattraper les heures «manquantes» de la semaine en étalant les 900 heures prévues sur plus de journées et se conformer ainsi pleinement aux exigences du Régime. C'est aussi simple que cela.

Déraisonnable?

Certains disent que le fait de modifier la législation de toute la population québécoise pour satisfaire six écoles et quelque 2000 élèves est un accommodement «déraisonnable».

Depuis quatre ans, l'expression «accommodement raisonnable» a acquis au Québec une connotation péjorative et provoquent un mécontentement à cause de certaines demandes de la part d'individus provenant de groupes ethniques ou religieux minoritaires que certains médias et une partie de l'opinion publique considèrent excessives, sinon abusives.

Les communautés hassidiques de Montréal ont obtenu, malgré elles, une couverture médiatique de premier plan, que certains diront disproportionnée dans ce débat. Voilà pourquoi peut-être, lorsqu'on parle de sujets qui touchent les hassidiques, il y a un réflexe initial d'en rejeter les demandes. Pour qu'un accommodement soit considéré comme «déraisonnable», ne faut-il pas que cela ait une contrainte excessive ou envahissante qui imposerait à la collectivité une pratique contraire à sa volonté ou à l'encontre des valeurs de société?

Or, les changements proposés n'ont rien de dramatique ou néfaste et ils n'imposeront aucunement quelque pratique que ce soit aux Québécoises et Québécois, et ne changeront pas le système éducatif au Québec. Au contraire, les modifications respectent les valeurs québécoises de laïcité et de libre-choix.

Au Québec, le calendrier scolaire est basé sur les jours de semaine, soit du lundi au vendredi. Cela ne change pas. Les modifications n'exigent pas de commencer à enseigner le dimanche. Mais elles le permettront dorénavant pour ceux qui le désirent, ce qui viendra ajouter une souplesse qui n'existe pas aujourd'hui.

Il me semble difficile à croire que les commissions scolaires, les syndicats, les enseignantes et enseignants, ainsi que les parents vont vouloir maintenant commencer à enseigner le dimanche. Au contraire, cette controverse démontre que le Québec ne veut pas changer et ne changera pas cette pratique.

Tout le monde aime bien sa fin de semaine. Or, on a le droit de magasiner le dimanche depuis environs deux décennies et on a le droit d'acheter une bière au dépanneur le dimanche depuis 1978. Et les universités offrent des cours et examens les fins de semaine. Je ne pense pas que notre société soit pour autant en dérive. Alors, pourquoi ne pourrait-on pas avoir l'option d'éduquer son enfant le dimanche? Notre société devrait valoriser l'éducation tout au moins au même niveau que nos habitudes de consommation.

De plus, il y a une certaine ironie au Québec en 2010, avec la déconfessionnalisation de notre système éducatif, d'interdire l'enseignement de matières générales laïques du Régime sous prétexte que c'est le dimanche.

Quel est le problème?

Il semble que certains individus retiennent que par principe, en tant de société, on ne devrait pas effectuer un changement législatif pour une minorité, point à la ligne, et ils exigent que la minorité adhère à toutes les normes sociétales puisque ces dernières sont raisonnables dans nos sociétés ouvertes et tolérantes. Dans le cas qui nous préoccupe, ces individus diraient que les écoles orthodoxes n'ont tout simplement qu'à diminuer le nombre d'heures d'études religieuses quotidiennes et de les remplacer par les matières du Régime.

Or voilà la question fondamentale dans toute cette histoire: est-ce qu'on veut en tant que société dicter à un groupe de citoyens comment pratiquer leur religion? Est-ce que l'État peut (ou doit) forcer des gens à faire quelque chose contre leur gré et confession lorsqu'il y a un accommodement qui ne gêne aucunement la société?

La réponse différera peut-être pour chacun, mais règle générale, pour autant que la pratique religieuse ne cause aucun mal à autrui et ne se heurte pas aux valeurs fondamentales de notre société démocratique telles qu'établies dans nos chartes, pourquoi ne les accommoderions-nous pas?

Dit autrement, dans le cas présent des écoles juives orthodoxes, devrait-on (ou serait-il raisonnable de) permettre à ces six écoles d'enseigner le Régime le dimanche sans pour autant que le reste de la population ne change son mode de vie ou les pratiques de son système éducatif de quelque manière que ce soit? J'ose espérer que la réponse soit évidente.

***

Lionel J. Perez - Parent d'enfants qui fréquentent deux des écoles juives orthodoxes qui ont entériné un engagement avec le ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport

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7 commentaires
  • Emilie Abel - Inscrite 5 mars 2010 10 h 02

    Accomoder les minorités, d'accord!

    Pourquoi vouloir à tout prix changer le calendrier de l'ensemble de la population? Modifier le calendrier scolaire dans le cas de certains projets particuliers, ça peut être tout à fait acceptable, mais absolument non nécessaire de l'enchasser pour toute la population québécoise!

    Là où ce changement vient déranger, c'est que si on intègre cette posibilité pour l'ensemble de la population québécoise alors que ça ne devrait concerner que quelques centaines d'élèves, on vient d'ouvrir la porte à un changement drastique de la semaine scolaire.

    Conservons la possibilité d'exception comme c'est possible actuellement d'en demander et laissons la semaine scolaire telle quelle est actuellement!

  • France Marcotte - Inscrite 5 mars 2010 10 h 06

    Se parler

    Même si quelques mailles de son tricot m'échappe, je me réjouis que M.Perez parle du point de vue du groupe dont on a parlé (parents d'enfants qui fréquentent une école juive orthodoxe). Un dialogue intéressant est ainsi amorcé.

  • Bernard Dupuis - Abonné 5 mars 2010 11 h 40

    Une fausse comparaison

    Le problème n'est pas qu'on puisse enseigner et magasiner le dimanche. Dans le cas du magasinage le dimanche, ce n'était pas pour accommoder quelque groupe religieux et ethnique que ce soit.

    Comme le dit Emilie Abel, pourquoi changer le Régime pour l'ensemble de la population alors qu'une simple exception était possible? C'est comme si pour accommoder des handicapés de la vue, le gouvernement disait : « dorénavant, il n'y aura plus de lumières rouges, vertes ou jaunes aux coins des rues, mais des signes sonores ». Qui trouverait alors raisonnable que pour accommoder les handicapés de la vue, le règlement soit changé pour tout le monde? C'est pourtant ce qui se produit dans le cas du Régime pédagogique : les 900 heures par année remplaceront le 180 jours, à raison de 5 heures par jour, pour tout le monde. Je pense que c'est là la raison pour laquelle la ministre a tellement rougi.

    On voit bien que le raisonnement est vicié à la base. J'espère bien, comme M. Perez, que ce genre d'accommodement ne gênera pas la société québécoise. Toutefois, la façon dont il a été adopté est extrêmement gênante. Comment peut-on se permettre, ailleurs qu'au Québec, de tasser la majorité comme cela?

  • Jean-Claude Préfontaine - Abonné 5 mars 2010 11 h 51

    Apartheid religieux?

    Ce qui pose problème, ici, est la prémisse sur laquelle s’appuie ce texte et de laquelle il ne parle pas : une forme d’apartheid religieux.

    Depuis 50 ans, la société québécoise tend à intégrer les gens peu importe leur religion ou leur absence de religion. C’est pourquoi, les écoles publiques québécoises se veulent laïques. Ainsi tous peuvent apprendre ensemble.

    Si cette communauté refuse de s’intégrer aux écoles publiques, pourquoi une société égalitaire comme la société québécoise doit-elle encourager et financer cette forme de ségrégation?

  • arabe - Inscrit 5 mars 2010 12 h 52

    Excellent texte, excellents arguments, et excellentes mises en contexte.

    Bravo, M. Perez.