Le vieillissement de la population: une calamité?

Bien que le vieillissement de la population soit un phénomène incontestable au Québec comme, à des degrés divers, dans les autres sociétés occidentales, les conséquences économiques et sociales d’une telle situation n’apparaissent pas aussi certaines.
Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Bien que le vieillissement de la population soit un phénomène incontestable au Québec comme, à des degrés divers, dans les autres sociétés occidentales, les conséquences économiques et sociales d’une telle situation n’apparaissent pas aussi certaines.

À la fin du siècle dernier et depuis le début du XXIe siècle, les médias ont alerté le public sur les effets soi-disant dévastateurs du vieillissement appréhendé de la population: faillite des régimes de retraite, augmentation radicale des coûts des soins de santé, alourdissement de la dette publique et transfert aux générations futures des coûts engendrés par les baby-boomers vieillissants.

Ce discours fondé au préalable sur des projections démographiques et conçu dans les cercles scientifiques a progressivement été adopté par le monde politique, financier et médiatique.

Initialement énoncés à titre d'hypothèses, les constats sont rapidement devenus des certitudes répétées sur toutes les tribunes sans que ne soient remises en question les méthodes ayant servi à leur élaboration et, par le fait même, les conclusions qui s'en dégagent.


Mythe ou réalité?

Bien que le vieillissement de la population soit un phénomène incontestable au Québec comme, à des degrés divers, dans les autres sociétés occidentales, les conséquences économiques et sociales d'une telle situation n'apparaissent pas aussi certaines.

Afin d'appréhender le futur proche et lointain, les prospectivistes ont utilisé des modèles familiers dans le monde des sciences de laboratoire: on examine alors les effets sur différents facteurs, de la variation d'un facteur unique.

Dans le cas qui nous intéresse ici, on a postulé que «toutes choses étant égales par ailleurs», les changements démographiques agiraient dans une société qui se comporterait dans le futur comme elle l'a fait dans le passé. Mais il n'y a pas que la démographie qui évolue dans le temps, il en va de même de la santé des personnes âgées, du taux de participation des femmes au marché du travail, des modes de prestations des services de santé, de la technologie des soins de santé et des coûts inhérents qui en découlent, des politiques fiscales, etc.

Ainsi, «[...] bien que la limitation des activités augmente avec l'âge, la prévalence de la limitation des activités a chuté entre 1994-95 et 1998-99 chez les hommes comme chez les femmes. [...] L'augmentation de l'espérance de vie corrigée en fonction de l'état de santé est proportionnellement plus élevée que la hausse de l'espérance de vie pendant la même période. Par conséquent, les Canadiens âgés de 63 ans vivent non seulement plus longtemps, mais ils passent aussi une plus grande partie du reste de leur vie sans limitation des activités».


La proximité de fin de vie plutôt que l'âge

De même faut-il préciser qu'il est maintenant admis que les dépenses en santé sont davantage liées à la proximité du décès qu'à l'âge, les dépenses les plus importantes pour chacun étant effectuées au cours des six mois précédant le décès, quel que soit l'âge de la personne. Les dépenses en santé effectuées pour les personnes âgées ne constituent qu'un report de dépenses qui auraient été faites auparavant si ces personnes étaient décédées plus jeunes.

Évidemment, en raison d'une mortalité de plus en plus avancée en âge, les dépenses en santé qui précèdent le décès seront globalement, à un moment donné, plus importantes étant donné la forte proportion de personnes âgées dans notre société. «Cependant, plus une personne meurt à un âge avancé, moins ses dépenses de santé en fin de vie sont élevées; elles sont près de trois fois moindres à 100 ans qu'à 75. Jusqu'à dix ans avant le décès, les dépenses de santé sont équivalentes, peu importe l'âge.»


L'apport des femmes et du patrimoine

On peut aussi supposer que les personnes âgées de l'avenir seront plus autonomes financièrement que celles du passé. Les femmes, qui constituent le plus fort contingent des personnes très âgées en raison de leur plus grande espérance de vie que celle des hommes, seront plus nombreuses à disposer d'économies et de prestations de retraite conséquentes à leur participation au marché du travail. Au Québec, en 2007, 69 % des femmes de 15 à 64 ans occupent un emploi, contre 41 % en 1976 et 62 % en 2001. L'écart entre les taux d'emploi féminin et masculin est passé de 35 points de pourcentage en 1976 à cinq points de pourcentage en 2007.

De plus, l'importance du patrimoine des personnes âgées permet un certain optimisme relativement à l'autonomie financière de celles-ci. L'avoir net des ménages canadiens augmente avec l'âge du chef de famille. «En 2005, l'avoir net médian a atteint un sommet de 407 417 $ dans le cas des familles dont le chef était âgé de 55 à 64 ans. La baisse de l'avoir net chez les personnes âgées de 65 ans et plus n'est pas surprenante puisqu'elles sont plus susceptibles que les autres de puiser dans leurs avoirs pour augmenter leur revenu lorsqu'elles prennent leur retraite.»

La résidence principale compte pour le tiers de l'avoir total. Plus de trois Canadiens sur quatre âgés de 55 à 64 ans étaient propriétaires de leur résidence principale en 2005, ce qui était le cas de près de 70 % des personnes de 65 ans et plus. On peut donc supposer que ces propriétaires contribuent à la richesse foncière des municipalités.


Les transferts intergénérationnels: autre mythe?

La contribution des générations de personnes âgées aux dépenses d'éducation des générations suivantes et la relative progressivité du système fiscal font en sorte que les aînés n'ont pas à se sentir coupables des soi-disant dettes qu'ils imposent aux générations futures.

Une recherche effectuée au Canada sur les transferts intergénérationnels nuance les discours habituels sur le sujet. «La conclusion la plus frappante a été que, à l'intérieur des générations, les variations entre les "transferts moins les impôts" des personnes ont surpassé grandement les variations entre les générations... Ainsi, l'analyse n'a pas démontré l'hypothèse selon laquelle une génération effectuait d'importants transferts nets à une autre grâce au régime fiscal et au système de transferts du Canada, une fois la grande diversité des revenus des personnes prise en compte.»

En conclusion, les effets sur la société des changements démographiques projetés sur de longues périodes doivent être vus avec une certaine réserve afin d'éviter les dérapages dans l'élaboration des politiques publiques qui en découleraient.

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Micheline Boivin - Sociologue, directrice de la recherche au gouvernement de 1983 à 2000

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Références:

- BÉLAND François, Phd. Les dépenses de santé au Québec: la bataille des chiffres, mémoire déposé à la Commission des affaires sociales, Faculté de médecine, Université de Montréal, 24 mars 2006, page 21.

- CANADA. MINISTÈRE DES RESSOURCES HUMAINES ET DU DÉVELOPPEMENT DES COMPÉTENCES. Indicateurs de mieux-être au Canada, Sécurité financière: avoir net (richesse ou patrimoine).

- MINISTÈRE DE L'EMPLOI ET DE LA SOLIDARITÉ SOCIALE. Stratégie d'intervention d'emploi-Québec à l'égard de la main-d'oeuvre féminine 2009, le Ministère, 2009, p. 6.

- SANTÉ CANADA. Les répercussions du vieillissement sur le régime canadien de soins de santé, Sarah Hogan et Jeremey Lise, cité dans Horizons, vol 6, no 2, 2003, p. 20.

- STATISTIQUE CANADA. Fragments de vie: de nouvelles orientations dans l'élaboration des politiques grâce à l'intégration de données sur le cycle de vie, Geoff Rowe, cité dans Horizons, vol. 6, no 2, 2003, p. 10.

- STATISTIQUE CANADA. Le patrimoine des Canadiens: un aperçu des résultats de l'Enquête sur la sécurité financière 2005, no 13F0026MIF au catalogue, no 001, page 18.w

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