Refonte du capitalisme made in USA?

À huit mois des élections au Congrès des États-Unis, Barack Obama faisait une énième tentative, la semaine dernière, pour réaliser la réforme de l'assurance maladie. Les sondages indiquent pourtant que ce sont l'économie et l'emploi qui préoccupent les Américains. Les économistes ont certes salué la croissance du PIB américain, mais le taux de chômage frise toujours les 10 %, du jamais vu en 25 ans!

Les États-Unis sont donc peut-être sortis des urgences, mais ils reposent toujours dans un état critique. Et pour relancer l'économie américaine et l'économie mondiale, les dirigeants américains devront faire preuve d'audace et pousser la refonte du capitalisme made in USA encore plus loin.

Le rapport du vice-président Joe Biden à propos de la première année du plan de relance économique d'Obama se veut rassurant: sans avoir réglé tous les problèmes, il aura pour l'instant permis d'éviter une dépression similaire à celle des années 1930. Cela dit, si les statistiques sont rassurantes et que la croissance des deux derniers trimestres marque officiellement la fin de la «récession» tout en redonnant confiance aux marchés, le taux de chômage frôle toujours les 13 % dans le Rhode Island et au Nevada, et les 15 % au Michigan!

Il est encore tôt pour faire un bilan définitif puisque le plan de relance, faut-il le rappeler, s'échelonne sur plusieurs années et que la grande majorité des mesures n'a pas encore été mise en oeuvre. Mais il est clair que deux réalités empêchent déjà de pousser un peu plus loin la refonte du capitalisme made in USA.


Affaire d'atmosphère

Le premier obstacle est la toxicité de l'atmosphère politique à Washington. À l'approche des élections au Congrès de novembre prochain, les républicains s'acharnent à empêcher les démocrates de briller sur tous les fronts. Ils brandissent ainsi le «crucifix» des déficits publics et recourent à des manoeuvres dilatoires au Sénat pour ralentir ou bloquer la mise en oeuvre de nouveaux programmes.

Dans le domaine de l'emploi par exemple, le sénateur Jim Bunning du Kentucky bloquait à lui seul vendredi dernier une mesure visant à prolonger d'un mois les allocations de chômage de plus d'un million d'Américains. Sur une note plus rassurante, plusieurs sénateurs républicains s'étaient joints aux démocrates, deux jours plus tôt, pour voter une loi prévoyant 15 milliards de dollars d'incitations fiscales à l'embauche, une mesure chère à Obama et qui devrait permettre de réduire le chômage.

Reste qu'Obama devra lui-même faire preuve de plus d'audace et envisager des réformes qui ciblent réellement les causes de la crise. Il s'agit là du deuxième obstacle à franchir: celui de s'attaquer à une économie dévastée par une trop grande concentration du pouvoir économique, ce qui implique un bras de fer avec de puissants intérêts privés sur le plan politique.


Big is not beautiful!

Dans les années 1990, l'économie américaine avait retrouvé une grande compétitivité avec l'essor d'entreprises comme Microsoft, Enron et WorldCom. Or, dans un contexte d'exubérance irrationnelle des marchés, les comportements créatifs sont vite devenus frauduleux et abusifs, entraînant des scandales financiers et l'éclatement de bulles successives responsables de la crise économique actuelle. Le fait est que toutes les entreprises ont adopté des pratiques similaires...

En 2002, George W. Bush et des législateurs comme Paul Sarbanes (sénateur du Maryland de 1977 à 2007) avaient l'occasion d'agir, mais ils ont plutôt opté pour des mesures timides visant à se débarrasser des pommes pourries en disciplinant davantage les entreprises, notamment par l'adoption de la loi Sarbanes-Oxley (loi sur la réforme de la comptabilité des sociétés cotées et la protection des investisseurs). Ils ont négligé de voir que des cas comme Enron n'étaient que les symptômes d'un plus grand problème, soit celui de croire au principe «big is beautiful».

De la déréglementation des anciens garde-fous, suivie d'une réglementation favorable à l'émergence de grands oligopoles mondiaux, on attendait de l'innovation, de l'efficacité et des gains de compétitivité. Ces grandes entreprises n'ont pas livré la marchandise, multipliant plutôt les pratiques anticoncurrentielles, frauduleuses, voire criminelles minant l'économie des États-Unis.

Obama a préconisé des mesures plus strictes. Le 14 janvier dernier, il s'attaquait aux grandes banques en annonçant le prélèvement d'une taxe de 0,15 % sur leurs ressources afin de réduire la spéculation. Il semble ainsi tendre vers un plus grand interventionnisme, mais il serait prématuré de le comparer à Theodore Roosevelt qui a détruit 45 monopoles et ententes au début du siècle dernier, ou encore à Franklin Delano Roosevelt, dont le New Deal comptait des mesures beaucoup plus ambitieuses.

La Grande Dépression avait pourtant appris aux États-Unis à encadrer les marchés, sur les plans national et international, et à promouvoir une certaine solidarité. La crise actuelle est non seulement une opportunité de retour à cet idéal, mais est aussi un test pour l'internationalisme libéral des États-Unis. C'est la seule porte de sortie de crise. Reste à voir si Obama saisira cette chance ou s'il laissera tomber la place que les États-Unis ont occupée au sein du système économique international depuis 1945.

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Frédérick Gagnon - Professeur de science politique à l'Université du Québec à Montréal et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand, Michèle Rioux - Professeure de science politique à l'Université du Québec à Montréal et directrice de recherche au Centre d'études sur l'intégration et la mondialisation

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L'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand tient ce jeudi un colloque international sur la crise économique aux États-Unis. Pour renseignements: www.dandurand.uqam.ca

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2 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 3 mars 2010 18 h 54

    Sur ceux dont les comportements "sont vite devenus frauduleux et abusifs"

    Ce sont ceux qui sont payés grassement pour cultiver une spéculation qui, en fait, leur échappe et est plus forte qu'eux. Il y a, en effet, spéculation et spéculation…

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/08/15/la-spec

    Choisissez votre sac de nœuds… Ces faux experts y peuvent bien peu.
    Paul Laurendeau

  • Michele Rioux - Inscrit 15 mars 2010 14 h 05

    Sur les noeuds

    Bien évidemment, en 800 mots, certains coins deviennent ronds. D,ailleurs ce commentaire est lui-même assez obscur... Quel est est l'objectif? informer, discuter, ...?

    MR