Les «vrais» orphelins?

Timothée, 15 mois, Rosalie, 26 mois, Henri, 11 mois, étaient-ils de vrais orphelins quand ma soeur et moi les avons adoptés? Ils ont été confiés à des orphelinats de Port-au-Prince par des mères désespérées, incapables de les nourrir. Au Québec, les bébés qui remplissaient les crèches à une autre époque étaient souvent nés de filles-mères qui «abandonnaient» douloureusement leurs poupons pour éviter de plonger leur famille dans la honte. Ces enfants étaient-ils de vrais orphelins?

La même question s'est posée au sujet des enfants «kidnappés» par ces évangélistes américains arrêtés alors qu'ils tentaient de les emmener en République dominicaine.

Depuis un mois, beaucoup de choses ont été dites sur la pertinence d'adopter les «orphelins du séisme». Il faudrait d'abord s'assurer qu'ils sont de vrais orphelins (comprendre sans père ni mère); s'assurer qu'ils ne sont pas l'objet d'un trafic honteux. Il faudrait aussi éviter de les traumatiser à nouveau en les arrachant à leur environnement familier, à leur climat tropical, pour les plonger dans l'hiver québécois.


La bonne option

C'est oublier que le vrai traumatisme de ces enfants, c'est de vivre le ventre vide, dans un état de malnutrition chronique extrême. Quelle est la meilleure option pour eux? Les laisser mourir de faim à petit feu ou leur faire subir un choc culturel qui leur sauvera la vie?

Des milliers de mères haïtiennes et africaines souffrent dans leur chair de ne pouvoir nourrir leurs enfants. Je n'oublierai jamais cette belle Sénégalaise, droite et digne, qui m'a mis son bébé dans les bras en me suppliant de partir avec lui. Elle l'avait lavé, parfumé, habillé d'une petite robe jaune, elle me regardait droit dans les yeux en priant en wolof. Elle demandait à Dieu qu'il me donne la force d'emmener son bébé pour qu'il puisse aller à l'école.

Un vrai orphelin? C'est l'enfant d'une mère extrêmement pauvre qui, dans un geste de générosité extrême, lui offre une deuxième vie en le confiant à un orphelinat en vue d'une adoption. Pour elle, se défaire de son bébé, même en échange d'un peu d'argent, ce n'est pas le vendre ou l'abandonner, c'est le sauver.

À propos du choc culturel et météorologique des Haïtiens adoptés, je ne connais pas un enfant qui ne s'en est pas remis. Ils arrivent dans un état de santé pitoyable et récupèrent, physiquement, de façon spectaculaire. Ils vivront toute leur vie, à des degrés divers, avec les cicatrices des abandons et des ruptures propres aux adoptions (cela serait vrai même s'ils étaient adoptés en Haïti.) Mais ils ont une capacité d'adaptation phénoménale, ils embrassent le mode de vie québécois à la vitesse grand V.

Et le froid? Dès son premier hiver, Henri a adopté la neige comme terrain de jeu préféré. On ne l'habillait jamais assez vite à son goût pour aller jouer dehors et il hurlait toujours sa déception quand venait le temps de rentrer.

Certains soulignent que l'UNICEF a fait une mise en garde contre le trafic d'enfants. C'est son rôle. Cela ne veut pas dire que l'UNICEF prône un arrêt prolongé des adoptions internationales. L'on doit aussi savoir que la marge de manoeuvre des organismes de l'ONU est mince. L'UNICEF ne peut pas, même indirectement par un appui humanitaire, contredire une loi ou une politique d'un pays membre. Au Sénégal, tant que le gouvernement niait l'existence même des talibés, ces enfants de la rue exploités par des maîtres coraniques, l'UNICEF ne pouvait rien faire. L'UNICEF disait ne pouvoir intervenir, ni même appuyer des ONG qui le faisaient, parce que ces loques humaines de quatre, cinq ans n'existaient pas, officiellement.


Corruption

Après le séisme, les autorités haïtiennes ont imposé un moratoire sur les adoptions afin de pouvoir d'abord remettre sur pied le système qui gère l'adoption internationale. L'UNICEF doit respecter cette politique. C'est vrai, des enfants sont «vendus» et exploités commercialement. Il faut savoir que ces trafiquants sans scrupules dérangent une autre forme de trafic: celui de la corruption. Des fonctionnaires détournent les dons destinés aux orphelinats et réclament des pots-de-vin pour faire avancer plus vite le dossier d'un orphelin. Le moratoire est-il là par vertu ou pour reprendre le contrôle de cette activité gouvernementale rentable? Pour ne pas perdre ce «commerce» au profit des bandits à la petite semaine?

Les parents des «faux» orphelins haïtiens «enlevés» par des Américains ont tous dit ne pas regretter de les avoir confiés à ces hurluberlus de l'humanitaire. À l'évidence, ces Américains sont de pauvres amateurs de l'humanitaire inc. bien davantage que des criminels. Même les petits trafiquants savent que l'on ne peut emmener des enfants hors frontières sans papiers. Une bonne partie de leur commerce consiste d'ailleurs à fabriquer de faux documents ou à corrompre des fonctionnaires pour obtenir les vrais.

Ce «kidnapping» raté est devenu une caution en faveur d'un long moratoire sur les adoptions. Il donne une légitimité au choix du gouvernement de bloquer la reprise des adoptions afin de reprendre le contrôle sur ce commerce lucratif.

Les adoptions, locales et internationales devraient être de nouveau permises en Haïti, en mode fast track. Les gouvernements des plus gros pays adoptants (Canada, France, États-Unis) devraient profiter du contexte de crise pour tenter d'instaurer un contrôle onusien sur la démarche administrative et légale. Cela permettrait de minimiser les blocages bureaucratiques qui servent bien plus à enrichir les fonctionnaires corrompus qu'à protéger les enfants. Et un mécanisme efficace d'adoption tuerait le marché des trafiquants d'enfants.

Des dizaines de milliers de petits Haïtiens, qui avaient déjà le ventre gonflé par les parasites avant le séisme, vivent maintenant dans des conditions encore plus misérables, parce que le toit de leur orphelinat s'est écroulé ou fissuré. Est-ce vraiment mieux de laisser ces enfants dans cette misère meurtrière plutôt que de les adopter?

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Sophie Langlois - Mère d'un orphelin haïtien

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