Québec, ville du patrimoine mondial ?

Québec, l'une des plus belles villes d'Amérique du Nord, fut sacrée joyau du patrimoine mondial par l'UNESCO en 1985, en raison du caractère patrimonial exceptionnel de l'arrondissement historique du Vieux-Québec, dont l'intégrité et la cohérence remarquables des éléments militaires, religieux, résidentiels et administratifs constituent un témoignage unique de ville coloniale fortifiée.

À ce titre, au regard de la richesse patrimoniale de la ville ainsi que du caractère symbolique dont est auréolée l'histoire de ce Gibraltar du Nouveau Monde et berceau de l'Amérique française, il aurait pu sembler légitime de s'attendre à ce que l'ensemble de la population et des élites locales démontre une sensibilité accrue envers la protection du patrimoine architectural de la capitale, non seulement au sein de l'arrondissement historique du Vieux-Québec, mais également à ses abords de même qu'à la grandeur de la ville.

Or, depuis quelques années, et ce, dans l'indifférence quasi générale, Québec est au contraire le théâtre de démolitions à répétition et d'un laisser-aller navrant qui rappellent, à une moindre échelle certes, le saccage monumental auquel a laissé place la construction des grands édifices modernes de la colline parlementaire, dans les années 1960.

Ainsi, tandis que la reconstruction intégrale du manège militaire des Voltigeurs semble désormais reportée aux calendes grecques et que le projet de mise en valeur de l'îlot des Palais a fait l'objet en 2007 d'une interruption sauvage menaçant jusqu'à l'intégrité même des vestiges, les démolitions d'édifices religieux s'enchaînent à un rythme effarant: seulement l'année dernière, ce sont la chapelle des franciscaines, sur la Grande-Allée, et l'église Notre-Dame-de-Grâce, dans le quartier Saint-Sauveur, qui sont tombées sous le pic des démolisseurs, victimes de notre complaisance envers le progrès et la modernité, alors que le monastère des Dominicains, aussi sur la Grande-Allée, subira vraisemblablement le même sort l'année prochaine, en raison du projet d'agrandissement du Musée national des beaux-arts du Québec.


Beyrouth bombardé

Toutefois, tout récemment, c'est au couronnement de la démolition de l'église Saint-Vincent-de-Paul, entamée en 2006, qu'il nous a été donné d'assister. Sous prétexte de raisons sécuritaires, l'administration municipale aura mis tout son poids dans la balance afin de voir disparaître cette vieille façade d'église évoquant par trop, d'après le maire Régis Labeaume, le souvenir de Beyrouth bombardé ou encore, selon certains architectes ouvertement partisans d'un modernisme débridé, un pastiche de mauvais goût.

Certes, la façade de l'église Saint-Vincent-de-Paul était relativement récente, n'était pas en soi un joyau architectural et pouvait même être qualifiée d'oeuvre tout à fait ordinaire sans grande valeur intrinsèque. Toutefois, faut-il rappeler que cette façade était située en périphérie de l'arrondissement historique du Vieux-Québec, dont la portion nord-ouest est déjà passablement altérée? À ce titre, la prétention naïve voulant que ne méritent d'être préservés que les bâtiments exceptionnels représente un grave danger pour l'intégrité de la trame architecturale de la haute ville et de la basse ville de Québec.

En effet, ce cadre est essentiel à la mise en valeur du patrimoine architectural de Québec et au maintien de l'atmosphère des lieux, puisque les bâtiments anciens revêtant une valeur particulière, forcément moins nombreux, puisent néanmoins une partie de leur caractère dans l'harmonie et la cohérence architecturale de leur environnement. Or, la disparition progressive de cette toile de fond, notamment en ce qui a trait aux édifices religieux, constitue un danger menaçant l'intégrité de notre paysage patrimonial.


Rupture avec le passé

Évidemment, d'aucuns seront tentés d'invoquer l'exemple européen où, il est vrai, abondent les exemples d'intégration de bâtiments modernes au sein de quartiers historiques, notamment à Paris. Toutefois, cet état de fait ne devrait pas faire oublier que la trame des bâtiments anciens de Québec est considérablement plus ténue et donc plus fragile et vulnérable à une dénaturation systématique.

D'ailleurs, la façade dont il est question était sensiblement plus belle que la plupart des bâtiments modernes des environs, dont le style douteux, peu raffiné et par trop «conceptuel» est désormais la marque de commerce de nos constructions modernes, accroissant de façon inégalée la rupture avec le passé. Que l'on songe à Place Québec ou à la «Falaise apprivoisée», les exemples d'horreurs architecturales foisonnent. Par ailleurs, la présence des arches de l'ancienne église dans la perspective tracée par l'avenue Honoré-Mercier aurait pu constituer un élément monumental cadrant parfaitement avec l'horizon des Laurentides et de la vallée de la rivière Saint-Charles.

En fait, encore une fois, il nous a été donné d'assister à une autre étape de l'effritement graduel de notre patrimoine, alors que les promoteurs, l'opinion publique et le maire actuel manifestent un appétit aveugle envers le développement à tout prix, à l'image des banlieues sans âme et sans fierté qui essaiment, propulsées par un état d'esprit où les strictes considérations économiques et administratives sont les valeurs de référence.


Obstacles au développement

En outre, considérant les efforts gigantesques de restauration et de mise en valeur de secteurs entiers du Vieux-Québec, notamment Place Royale, au cours des dernières décennies, il est probable qu'une telle entreprise serait aujourd'hui impensable et que de tels secteurs, qui après tout étaient passablement délabrés et qui comptent un grand nombre d'édifices pas si anciens, ne seraient considérés que comme des obstacles au développement ou à la mise en valeur de quelques bâtiments spectaculaires ou très anciens que l'on ne chercherait plus qu'à aligner bêtement, sans contexte, le long d'une autoroute, à la manière d'un parc d'attractions.

Il est dès lors nécessaire de constater que si les éléments de notre héritage culturel ne sont pas clairement exceptionnels et flamboyants, à la sauce hollywoodienne, nous n'en voulons pas. Les Nord-Américains en général démontrent ainsi un mépris hélas incroyable et révoltant pour leur passé et leur patrimoine. Le changement perpétuel et l'obsession pour une modernité en rupture totale avec le passé sont tellement plus séduisants... Signe des temps, cette obsession du présent nie ainsi toutes les assises historiques de la culture humaine.


Complaisance

Par ailleurs, si la volonté acharnée de préserver les témoins d'un passé idéalisé, de reconstruire certains bâtiments disparus (quelquefois au prix de certaines dérives fantaisistes certes) et de promouvoir des styles architecturaux plus anciens est souvent associée à un certain historicisme romantique dépassé et réactionnaire, il demeure que ce même courant est pourtant à l'origine des plus beaux monuments occidentaux du XIXe et du début du XXe siècle, réalisations dont le Château Frontenac est un exemple parfait. En outre, que dire du romantisme de Lord Dufferin, qui s'est dévoué à la protection des vieux murs de pierre de Québec, alors voués à la démolition pour cause de progrès?

Évidemment, s'il est légitime de vouloir travailler à l'invention du patrimoine de demain, la place pour les développements modernes ne manque pourtant pas dans l'agglomération de Québec, alors que le Vieux-Québec est déjà tellement exigu, d'autant plus qu'une grande partie des quartiers du XIXe siècle et du début du XXe siècle est peu mise en valeur.

Au bout du compte, il semble donc que la complaisance envers les acquis hérités des administrations passées, conscientes du potentiel du patrimoine de Québec, risque de n'engendrer qu'une énième copie de ces villes occidentales prospères, simplement fonctionnelles, mais sans intérêt. Dans ce contexte, il est vraisemblable que le manège militaire ne sera jamais reconstruit, tandis que les vieux bâtiments d'artères magnifiques comme la Grande-Allée ou le Chemin Saint-Louis feront graduellement place à des rangées de condominiums insignifiants. Nous n'aurons alors que la capitale que nous méritons en tant que société, sans plus.

***

Chady Chahine - Étudiant en études internationales à l'Université Laval

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5 commentaires
  • ANDRÉ TAILLON - Inscrit 1 mars 2010 05 h 53

    Pourquoi ne pas changer Je me souviens par Je suis amnésique sur nos plaques d’immatriculation.

    Pourquoi ne pas changer Je me souviens par Je suis amnésique sur nos plaques d’immatriculation.
    Quand j’ai entendu le futur propriétaire de cet hôtel futuriste dire « il y avait trois ou quatre tête à claque qui s’opposait a sa démolition et voyez vous ils ne sont pas là ce matin! »
    Où était donc l’urbanisme pour sauver des pics démolisseur ce bâtiment témoignant du passé? Non merci, par terre cette façade de l’église St-Vincent de Paul ! Place à la modernité.
    Ah oui ! J’ai la réponse, les kids kodak était bien plus préoccupé à surveiller les infractions sur le territoire ex : pas le bon revêtement CLIC, la pente du toit trop à pic CLIC, la piscine trop proche du voisin CLIC, interdiction de corde à linge dans ce secteur CLIC CLIC CLIC. C’est bien plus payant.
    On n’a vraiment pas d’imagination et aucune vision à Québec !
    J’ai aussi été très offusqué d’entendre ces imbéciles quasiment en train de jouir face à la caméra TV sur la disparition définitive d’un témoin de notre histoire.
    Voyez-vous chère Chady le travail à faire pour réveiller ces morts vivant!
    On aurait pu trouver un moyen pour harmoniser cette façade en construisant un immeuble comme par exemple un théâtre ou une salle de réception. Mais non, l’histoire on s’en fou, ce n’est pas profitable et trop onéreux.
    L’UNESCO devrait retirer le titre de patrimoine à la ville de Québec.
    André Taillon

  • Stéphane Laporte - Abonné 1 mars 2010 13 h 54

    catastrophe

    Je vis à Québec depuis 5 ans, et je suis catastrophé de voir ce qui s'y passe avec le patrimoine bâti et le patrimoine en général. Je me suis personnellement impliqué dans la sauvegarde de la façade. Je suis l'un des deux trois chialeux que dénonçait le promoteur.
    Que dire des médias montréalais qui portent aux nues le maire de Québec?
    C'est lui qui a fermé le chantier du musé archéologique, c'est lui qui a dit que maintenant le projet d'hôtel a la place de l'église démolit est «beau» donc il se ferra. Dernièrement, il est passé au-dessus d'un jury qui avait choisi une oeuvre d'art public pour en choisir un autre plus beau!
    Je crois que les habitants de la ville ne méritent absolument pas ce joyau.
    La ville est complètement contrôlée par des promoteurs et par la chambre de commerce qui n'a ni culture, ni intelligence, ni sens de l'Histoire. C'est triste, mais on n'y peut rien, nous ne somme trop peu nombreux pour les combatte. C'est tout. Il restera les larmes aux générations à venir pour pleurer la ville qui disparait pour faire place à la banlieue qui aura tout envahi.

  • Geoffroi - Inscrit 1 mars 2010 14 h 21

    Sammy and Reggy thinks big

    Bravo. Vous avex tout à fait raision. J'espère que Sammy et Reggy vont lire votre texte.

    « Sammy and Reggy thinks big » :

    1-Une course de chars dans un parc urbain ça attire les touristes et c'est bon pour les affaires. !

    2-Pourquoi pas des courses de motos ou de motoneiges sur le rue St-Jean !!

    3-On pourrait aussi peut-être remplacer les bibliothèques par des brasseries payantes !!!

    4-Le terrain devant l'Assembée Nationale pourrait être vendu pour faire place à un bâtiment humoriste style parlementeries. Il y aurait davantage de spectateurs que dans la vieille affaire d'en face avec statues plates d'illustres inconnus. !!!!

    Bravo Sam, Reg et Cloclo mais... les marchands sont dans le " berceau de la civilisation française en Amérique. " Bande de bébés lala.

  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 1 mars 2010 19 h 19

    Québec attaqué par des vandales!

    J'ai suivi l'avenir funèbre de la non intégration de la façade à un nouveau bâtiment tel une école. J'ai protesté auprès des autorités dont celle du ministère des Affaires culturelles dirigé par l'inepte et incompétente Christine Saint Pierre. La ministre a prétendue tout faire pour protéger la façade mais tel un Judas elle a reniée sa parole un soir de décembre 2009, le MAC donnant son aval pour la démolition en janvier ou février.

    Quant au promoteur c'est un brigand et un inculte affairiste ni plus ni moins qui a démoli sauvagement l'église en 2006 attendant par l'usure le moment propice pour démolir la façade qui sera toujours plus belle que son hideux projet d'hôtel qui devrait être construit à Las Vegas et non pas sur la Côte d'Abraham.

    Le maire Labeaume lui est à l'image de ce promoteur sauvage incapable de considération pour la culture si elle ne ressemble pas à du marketing. Les gens de Québec en élisant cet individu ont consacré une sorte de Sarkozy québécois, c'est pitoyable!

    Comme dit par ce jeune étudiant auteur de l'article, l'Amérique du Nord ne s'intéresse que très peu au patrimoine et Québec n'est en fait qu'une ville nord américaine comme les autres. L'avenir des maisons victoriennes de la Grande Allée est probablement incertain à moyen et long terme tout comme la reconstruction du Manège
    parce que la capitale est polluée entres autres par sa radio privée et est incapable de maintenir réellement sa culture historique.

    Le courant actuel dominant à Québec est de protéger le strict quartier historique comprenant le vieux Port et la Haute ville comprenant le Château Frontenac au sud jusqu'à la rue Saint Jean au nord point! Et encore?

    Les porte de Québec protégées par Lord Dufferin ont été reconstruites fin 19ème siècle, début 20ème siècle. Elles ne sont pas plus anciennes que l'ancienne église Saint Vincent de Paul démolie en deux temps sur la Côte d'Abraham!
    Le maire Labeaume s'égosillait après l'incendie du Manège militaire afin que le fédéral le reconstruise au plus sacrant. On n'en n'entend plus parler. Monsieur Labeaume, vous jouez avec le feu en osant sacrifier le patrimoine à Québec.

  • Andre Sirois - Inscrit 8 mars 2010 12 h 15

    Quel bel article et quelle tristesse

    Quel bel article! Parlant du Vieux Québec avec finesse, intelligence et sensibilité. Un grand moment de bonheur et en même temps de grande tristesse.
    Je me demande depuis 50 ans comment il se fait que les Québéquois, comme on appelait les habitants de la ville de Québec, ne se révoltent pas contre leur administration municipale et se laissent leurrer et assujettir par leurs concitoyens de banlieue qui détruisent tout ce qui fait le charme de leur ville pour la transformer en brasseries et en stationnements et la massacrer au nom de projets d'une bêtise et d'une grossièreté consternantes.
    M. Chahine reprend avec finesse le constat qui a amenés certains d'entre nous à fonder le Comité des citoyens du Vieux-Québec il y a plus de 30 ans.
    Voir par exemple le texte-manifeste paru en page éditorial du Soleil: "Encore une fois sauver le Vieux-Québec".

    André Sirois,
    Président-fondateur du Comité des citoyens du Vieux-Québec et ex-vice-président du Conseil des monuments et sites du Québec