Commission sur le droit de mourir dans la dignité: vision scientifique fausse et morale désastreuse

La morphine prolonge la vie: c’est la douleur et le stress qui tuent, pas le confort. La morphine, comme chaque médicament, a pourtant ses effets secondaires et peut tuer si elle est administrée de façon grossièrement inadéquate.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La morphine prolonge la vie: c’est la douleur et le stress qui tuent, pas le confort. La morphine, comme chaque médicament, a pourtant ses effets secondaires et peut tuer si elle est administrée de façon grossièrement inadéquate.

Quelques témoignages malavisés à la Commission sur le droit de mourir dans la dignité font croire que le traitement morphinique de la douleur en fin de vie a le double effet de hâter la mort tout en soulageant les souffrances. On allègue aussi que la sédation palliative est une forme déguisée d'euthanasie. On réfère alors au principe du double effet pour justifier l'usage de ces médications en fin de vie.

Cette vision est scientifiquement fausse, mais aussi moralement dangereuse et socialement désastreuse. Il est impossible pour quiconque travaille dans ce champ de ne pas souhaiter voir les faits rétablis à cause des conséquences de ces allégations.

Science

La morphine est un médicament sécuritaire, apte à soulager la douleur physique avec peu d'effets secondaires (qui surviennent surtout au début du traitement). La morphine prolonge la vie: c'est la douleur et le stress qui tuent, pas le confort. La morphine, comme chaque médicament, a pourtant ses effets secondaires et peut tuer si elle est administrée de façon grossièrement inadéquate. Si elle est bien manipulée, elle soulage de façon sécuritaire: c'est un médicament merveilleux et c'est un crime de ne pas s'en servir pour traiter les douleurs qui peuvent être soulagées.

La morphine est un mauvais sédatif et son utilisation n'est pas recommandée dans les protocoles euthanasiques utilisés dans certains pays. Il est vrai que son utilisation croît en fin de vie, car la douleur physique croît aussi à ce moment. Il n'est pas rare d'entendre des interprétations erronées dans la bouche de membres de famille accompagnant un proche qui disent: «On lui a donné une piqûre de morphine et elle est morte», ce qui suppose un lien de cause à effet entre les deux événements.

Le fait de terminer sa vie, d'être de plus en plus faible, de bouger de moins en moins, de devenir comateux crée en soi des douleurs importantes: le malade devient souffrant quand on le bouge, il n'a pourtant pas de lésions aux membres. La famille ne comprend pas facilement cette nouvelle douleur qui s'exprime à la fin de la vie. Elle ne détecte pas comment le personnel soignant diagnostique l'inconfort et la douleur chez une personne devenue comateuse. Ne voyant pas clairement pourquoi le malade souffrirait, elle présume que la morphine est injectée pour abréger les souffrances, non pour les soulager. La fausse idée, largement répandue, selon laquelle la morphine tue les conforte dans cette interprétation...

Éthique

Si la morphine tue, alors on a déjà commencé à tuer ce malade en fin de vie. «Il traîne inutilement dans ce lit: nous souffrons tous de le voir ainsi. Donnez-lui une dose finale et qu'on en finisse! Refuser de le tuer est hypocrite: vous le faites déjà avec votre morphine, on le sait! Regardez: il souffre le martyre, et vous le laissez ainsi...» Et ce cri de souffrance jaillit même devant un malade comateux mais apparemment confortable.

Les familles souffrent en fait devant leur proche devenu hors d'atteinte. Ils ne veulent pas que cela dure, ni pour lui ni pour eux. Pourtant, ils ne peuvent savoir ce qui se passe derrière les yeux clos de la personne aimée. Ils se sentent cruellement exclus de ce mystère de l'autre qui finalement ne leur est que partiellement intelligible. «C'était MON père, MA mère: ce corps allongé me devient étranger et le cadavre de demain le sera plus encore... Alors, arrêtez cette vie, achevez ce que vous avez commencé: il ne souffrira plus (et nous non plus).»

Mais qui sait ce qui se passe réellement derrière ce coma? Qui sait si une opération intérieure ne prépare pas l'autre à son long voyage? Pourquoi cette larme coulant soudainement sur l'aile du nez, si rien ne se passe? Qui sommes-nous pour dire que, parce qu'on ne voit rien, rien ne se passe? Est-ce vrai pour les bien portants? Faut-il faire comme si cette fin de vie ne faisait pas partie de sa vie?

Société

Et la sédation palliative correctement utilisée, ultime réponse aux douleurs et aux souffrances insupportables qu'on est incapable de soulager autrement, est-ce vraiment une façon déguisée de tuer? Scientifiquement non, et il est inexact d'affirmer le contraire: une littérature scientifique est disponible pour étayer cette affirmation. N'est-ce pas plutôt une expression du devoir sacré d'aider, par toutes les façons disponibles, l'autre qui souffre?

Si la sédation tue, alors on refusera de s'en servir, les familles la rejetteront, les soignants qui l'appliquent vivront un enfer même quand on en discutera dans un cadre approprié... C'est un ultime outil, mais un outil parfois essentiel. En fait, la sédation palliative peut être proposée de façon sécuritaire. Elle ne tue pas. Elle n'est pas irréversible. Elle n'est pas toujours possible, mais elle est moralement acceptable pour tous. Dire le contraire est faux et me semble irresponsable.

Si la morphine tue, si la sédation tue, alors les enfants ne voudront plus qu'on donne de la morphine à leurs parents; les malades refuseront le soulagement par peur d'être tués; on imposera aux autres des souffrances intolérables. Alors les familles se diviseront entre celles qui veulent soulager le mourant et celles qui ne veulent pas qu'on accélère son départ.

Alors les mourants souffriront inutilement, et les familles se diviseront sur de fausses perceptions. Quelle responsabilité pèse sur les épaules de ceux qui imposent le poids de ces souffrances inutiles! Les allégations fausses de la part de médecins à ce sujet sont-elles la plus récente manifestation de ce qu'on a appelé autrefois la «trahison des clercs»? Et comme toujours, ce sont les petits qui souffrent!

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Patrick Vinay - Néphrologue et médecin de soins palliatifs
10 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 25 février 2010 08 h 58

    Confusion et l'intention doit primer.

    La confusion règne beaucoup au sujet de toute cette médication. Il est bon de remettre les pendules à l'heure. C'est l'intention qui doit primer, à savoir soulager la douleur et non tuer. Le fond de la question me semble être le refus et la peur de la mort. Surtout en Occident. Félicitations pour votre texte, Dr Vinay.

  • herent - Inscrit 25 février 2010 11 h 11

    Le patient d'abord

    Très bon article Dr Vinay, votre texte montre que vous connaissez bien la situation. En effet, un malade comateux est toujours vivant et on ne sait pas bien ce qu'il ressent et endure.
    Merci de l'avoir écrit et au Devoir de l'avoir publié.

  • Yvon Bureau - Inscrit 25 février 2010 11 h 43

    Tuer, un mot inapproprié et indécent

    Merci pour votre article qui apporte des précisions fort importantes.

    Voici une précison majeure et porteuse : La Commisiion apolitique sur le droit de mourir dans la dignité porte désormais le nom : Commission spéciale sur la QUESTION de mourir dans la dignité. Le mot «droit» en moins, c'est un Plus dans la recherche des conditions favorisant davantage le mourir dans la dignité.

    Utiliser le mot «tuer» quand vous parlez d'una aide médicale à mourir active, balisée et contrôlée, demandée volontairement et reçue volontairement, nécessaire aux yeux du mourant irréversible, ne fait pas honneur à votre profession, à vos diplômes et à notre humanité.

    Vous et moi, parlons donc de la PERSONNE en fin de vie, de soins appropriés, proportionnée et personnalisés de fin de vie, de consentement et de consentement anticipés éclairés et libres, de la dignité et de la liberté ultimes, de sa fierté et de sa noblesse de finissant de SA vie.

    Mourir comme du monde : respecté jusqu'à la fin. Voilà de quoi apporter une réponse d'ouverture et de compassion et de solidarité à la Commision.

    Note : ce n'est pas la première fois que vous utilisez le mot «tuer»; d'autres le font aussi, à tord, soit par ignorance soit par malhonnêteté intellectuelle.

    www.yvonbureau.com
    www.collectifmourirdigneetlibre.org

  • France Marcotte - Inscrite 25 février 2010 13 h 23

    Vivre sa mort

    Quoi de plus mystérieux qu'un mourant et en sachant un peu mieux ce qu'il peut éprouver (mais dans quelle mesure le peut-on et n'est-ce pas différent d'une personne à l'autre?), la réponse à la question des soins à prodiguer se précise. Le docteur Vinay semble entendre beaucoup d'incongruités autour du lit du mourant (vieux), prend-il la peine d'expliquer les choses à la famille? Quand je mourrai, je n'aimerais pas tellement qu'un tas de visages soucieux se penchent sur ma couche comme sur celle d'un nouveau-né. Comme dit le docteur: "qui sait ce qui se passe réellement derrière (ce) coma? Qui sait si une opération intérieure ne prépare pas l'autre à son long voyage?" Oui, qui sait, même les docteurs. Tout ce que je souhaite c'est qu'on ne se fasse pas voler sa mort comme on peut se faire voler sa vie et qu'il n'y ait pas à la porte de ma chambre une filée de pauvres types qui attendent que je débarasse pour venir mourir à leur tour dans un trop rare lit d'un hôpital bondé. Mieux vaut faire alors comme dans La balade de Narayama et emmener les vieux mourir en haut d'une montagne avec les corbeaux.

  • Jean-Marie Vanasse - Abonné 25 février 2010 16 h 07

    Tuer, un mot inapproprié et indécent

    Jean-Marie Vanasse. Abonné. Je suis d'accord avec M.Yvon Bureau en ce qui concerne le mot 'tuer'. Il ne s'agit pas de tuer le patient mais de soulager ses souffrances et si le souffle de vie ne tient pas le coup et bien tant pis.