Jeu en ligne - Informer de manière juste et exacte

C'est avec grand intérêt que nous avons suivi le débat sur la participation de Loto-Québec à l'offre de jeu en ligne. Nous avons piloté en 2009 la plus grande enquête sur les habitudes de jeu des Québécois. Plus de 11 800 Québécois y ont participé. Nous avons également complété une enquête sur les habitudes de jeux des étudiants universitaires de Montréal. Nous jonglons, au quotidien, avec un corpus de données sur la réalité du jeu au Québec. De ce fait, il était difficile de faire la sourde oreille quant à la dérive des discours des derniers jours vers des univers alarmistes et réactionnels qui escamotent nos préoccupations premières: la protection de la santé et du bien-être de la population.

La déception du chercheur et la frustration du citoyen motivent notre propos. Nous croyons que, dans la situation actuelle où règnent inquiétude et discorde concernant un changement majeur dans le paysage du jeu, la responsabilité première des instances de santé publique est d'informer la population, de façon juste et exacte, sur l'état des lieux et les enjeux véritables. Nul discours ne s'est prononcé en ce sens alors que se faisait entendre celui sacrifiant toute assise scientifique.

Chef de file

Frappés d'une amnésie collective, les porte-parole ont omis de rappeler que le Québec demeure un chef de file en matière de jeux de hasard et d'argent, qu'il compte dans ses rangs des pionniers, que des recherches ont examiné des adolescents, des habitants de régions éloignées, des personnes incarcérées, des joueurs de poker, évalué des programmes de prévention et de traitement.

Le traitement des joueurs en difficulté est assuré dans toutes les régions du Québec et les cliniciens ont reçu une formation spécialisée qui fait l'envie du reste du Canada. En septembre 2009, des chercheurs de partout se sont réunis à Montréal pour établir les priorités en matière de jeux de hasard et d'argent pour le Québec.

Heureusement les chiffres échappent à l'oubli: la prévalence des joueurs pathologiques et des joueurs à risque est demeurée stable depuis 2002 et se chiffre à près de 0,6 % et 1,0 %, respectivement. Il faut y lire une grande souffrance chez les joueurs pathologiques et leurs proches et des pertes qui dépassent leurs moyens chez les joueurs à risque. Par ailleurs, ces données rappellent que, pour la grande majorité des citoyens, le jeu est une partie de plaisir, sans excès ni méfaits associés.

Les chiffres recueillis auprès des jeunes adultes universitaires indiquent que 4 % de ce groupe s'adonnent à un jeu de hasard et d'argent en ligne, principalement au poker. Il y a un pourcentage plus élevé de joueurs pathologiques ou à risque parmi les joueurs en ligne. Ces joueurs dépensent significativement plus d'argent et accumulent une dette plus importante comparativement aux joueurs «hors ligne».

Cela dit, cette relation statistique ne permet en aucune façon de conclure à un lien de causalité entre le jeu en ligne et sa pathologie. Cet argumentum ad nauseam est scientifiquement fallacieux, car il demeure présentement impossible de déterminer si le jeu en ligne incite au jeu excessif ou si les joueurs excessifs sont plus nombreux à s'adonner à des jeux en ligne.

Cyberespace

Il n'en demeure pas moins qu'une composante majeure du problème du jeu en ligne est l'accessibilité du cyberespace. Internet, un intrus discret et envahissant dans les foyers et dans l'intimité profonde de nos pensées, nous met devant le défi de définir notre rapport comme individu et comme société à un système sans frontières, sans limites et sans contrôle. Émerge indéniablement la question de la gestion du risque dans un espace ouvert et déréglementé. En acceptant Internet comme un des changements les plus marquants de l'histoire contemporaine, il faut repenser collectivement nos rôles et nos responsabilités dans cet univers qui laisse une place trop grande à l'excès.

Internet ramène de plein fouet les questions qui se sont posées dans La République de Platon: la justice dans notre société ne doit pas se limiter à une vertu sociale concernant uniquement les relations entre les humains, mais une vertu englobante qui permet de réconcilier «l'esprit et la matière, la vie privée et la vie publique». Une telle justice exige un dialogue concerté, rigoureux et scientifique autour d'un projet où les parties examinent d'abord les faits et ensuite les choix possibles de société. Il faut garder le cap sur des mesures visant le bien commun et le mieux-être de toute la population. L'heure est aux décisions éclairées.

***

Sylvia Kairouz - Professeure au Département de sociologie et d'anthropologie de l'Université Concordia et directrice du Laboratoire de recherche sur les habitudes de vie et la dépendance

Louise Nadeau - Professeure au Département de psychologie de l'Université de Montréal et directrice scientifique du Centre Dollard-Cormier - Institut universitaire sur les dépendances
5 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 24 février 2010 08 h 22

    Chez les chats de ruelles

    La nature (et la culture!) ayant horreur du vide, c'est parce que des érudits comme vous sont trop souvent confinés à leur laboratoire que les gens "du commun" se débattent comme des diables sur les tribunes, sans "assise scientifique" très assurée mais sincèrement préoccupés de faire évoluer leur société. Tant mieux si vous prenez la peine aujourd'hui d'éventer votre savoir sur la corde à linge des médias, y'a toujours de la place dans les ruelles pour les échanges amicaux (et instructifs).

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 24 février 2010 09 h 14

    La santé publique a-t-elle raison de s'inquiéter ?

    Bonjour Louise Nadeau et Sylvia Kairouz,

    Les propos tenus par l'INSPQ dans son rapport intitulé « Enjeux de santé publique reliés à l’étatisation des jeux d’argent sur Internet » sont-ils faux ?

    S’ils ne le sont pas, j’en déduis la chose suivante.

    Au Canada, en 2007, 17,1 % des joueurs qui s’adonnaient aux jeux pour de l’argent sur internet (JAI) avaient des problèmes de jeu (12,6 % modéré, 4,5 % grave). Je retiens que 4% des joueurs qui s’adonnent aux JAI développent de graves problèmes.

    Aujourd’hui, on estime que ~2% des adultes jouent aux JAI au Québec (~130 000 personnes). Ce qui veut dire qu’environ 5 200 de ces personnes sont aux prises avec un problème de jeu grave qui a un impact sur leurs familles et entourages et qui exige la mobilisation de services de santé et de services sociaux.

    Selon le Canadian Tax Foundation chaque joueur aux prises avec un problème grave de jeu coûte 56 000$/an à la société en coûts directs et indirects. Cela veut dire que nous assumons collectivement actuellement une dépense de ~260 M$ pour les JAI chaque année. Supposons que les coûts directs assumés par les services publics correspondent à la moitié de cette somme soit ~130M$.

    En Suède, après 10 sans d’étatisation, à cause de la nouvelle norme sociale que l’étatisation permet (cela devient légal et on a confiance de ne pas se faire voler) la proportion d’adultes s’adonnant aux JAI est de 8,5%. Il est plausible que nous atteignions la même proportion au Québec dans quelques années. Si on quadruple le nombre de personnes qui jouent aux JAI, on quadruple aussi le nombre de personnes et de familles qui auront besoin de services On devra donc s’attendre à dépenser plus de 520 M$ en services aux joueurs et leurs familles années après années.

    Si nous en dépensons actuellement 130M$ pour ces services cela signifie que le coût direct de l’introduction du JAI par Loto-Québec sera de 390 M$ par année pour le gouvernement. Les profits anticipés par Loto Québec n’atteignent même pas le dixième de cette somme.

    Donc, en modifiant la norme sociale pour introduire les JAI, nous acceptons une dépense supplémentaire de l’État de ~350 M$ par année, sans compter la souffrance humaine et la détresse des familles qui se calcule bien mal. C’est peut-être ce que nous voulons mais ce que la santé publique demande, c’est de se donner du temps pour bien le réfléchir.

    Si tout ce raisonnement ne se tient pas, je vous en serais gré de le corriger.

    Merci

    Yv Bonnier Viger
    Médecin spécialiste en santé communautaire
    Adjoint au directeur de santé publique de Chaudière-Appalaches
    Professeur au département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval
    Président de l’Association des médecins spécialistes en santé communautaire du Québec

  • Le_Khi-Carre - Inscrit 24 février 2010 17 h 18

    Exactitude et précision

    En statistique, l'exactitude et la justesse renvoient toutes les deux à la notion de biais.

    Mesdames Kairouz et Nadeau auraient dû intituler leur article « Jeu en ligne - Informer de manière juste et précise » et fournir les intervalles de confiance pour les pourcentages qui figurent dans leur article.

  • Robert Tremblay - Inscrit 25 février 2010 06 h 00

    Le biais de Madame Louise Nadeau...

    J'ai bien suivi les interventions du groupe EmJEU, de la Santé publique, de Loto-Québec et du ministre Bachand sur le projet de casino en ligne.

    Ce qui m'a tout d'abord frappé dans le texte de Mme Nadeau est d'y retrouver presque textuellement (du quasi copié collé) l'argumentaire juridico clinique de Loto-Québec et du ministre Bachand en faveur de la création du casino en ligne.

    La Toile nous fournit cependant quelques éléments de réponses à ce surprenant alignement de madame Nadeau au discours corporatif de Loto-Québec. On y apprend,entre autres, que Madame Nadeau est associée depuis longtemps à l'industrie brassicole (un puissant lobby) et ce, à travers Éduc'alcool et à la Fondation de l'alcoolisme foetal. Récemment Loto-Québec a été cherchée, des personnalités d'Éduc'Alcool (entre autres son directeur) pour siéger au conseil d'administration de la Fondation de Loto-Québec « Mise sur toi »... Madame Nadeau, est aussi directrice de l’Institut universitaire sur les dépendances qui est associé au Centre Dollard-Cormier qui bénéficie, par fondations interposées, d'importantes subventions de Loto-Québec, etc.. Etc.. En fait, madame Nadeau nous prouve, par cette omniprésence d'apparence de conflits d'intérêts, que la demande d'EmJEU et des directeurs de la Santé publique de doter le Québec d'un organisme indépendant (Conseil Québécois du jeu sécuritaire / Comité d'éthique) relevant de l'Assemblé Nationale est une nécessité afin de s'assurer de l'intégrité des programmes de recherche et de prévention sur le jeu compulsif.

    Madame Nadeau et sa collègue semblent déconsidérer le ton « alarmiste » des propos de la coalition EmJEU et des Directeurs de la santé publique .. Mais comment pourrait'il en être autrement puisque «le projet de casino en ligne du gouvernement et de Loto-Québec risque de créer de 120 00 à 160 000 nouveaux joueurs compulsifs. Ce n'est pas rien! Les chiffres de Griffith lié à l'utilisation de casino Internet de la société soeur de Loto-Québec en Suède (Svenska Spel) démontrent la présence de 52% nouveaux joueurs en ligne. Des chiffres suffisamment crédibles pour que Griffith les publie dans une revue scientifique...  Ces chiffres contestés par Loto-Québec et indirectement par Mme Nadeau n'ont pourtant rien de très surprenant. La moyenne de participation de la population à des jeux en ligne au Canada est de 2% sauf dans les provinces ou les jeux de casino en ligne sont étatisés: en Colombie-Britanique ce taux est de 5% et au Nouveau-Brunswick de 8%! Il n'y a aucun motif de croire que le taux de joueurs compulsifs aux jeux en ligne soit différent de ce que l'on observe ailleurs (entre 20% et 25%) ou que l'offre de jeu légal va endiguer l'offre illégale » (1) 

    En ce qui concerne Mme Sylvia Kairouz co auteur du texte. Je l'inviterais à se fier davantage à la grande expertise de sa consoeur de l'INSPQ, Mme Élisabeth Papineau plutôt qu'à Madame Nadeau qui tout comme son collègue psychologue Robert Ladouceur semble avoir un biais un peu trop prononcé en faveur de l'industrie des jeux de hasard et d'argent.

    (1) Extrait puisé sur le site dédié à la pétition contre le projet de casino Internet de Loto-Québec: http://petition-loto-quebec.com

  • Pierre Auclair - Inscrit 28 février 2010 22 h 41

    On ne mord pas la main qui nous nourrit

    J’ai beau lire et relire votre prise de position, deux passages demeurent obscurs à mes yeux.

    Quand vous écrivez que « la responsabilité première des instances de santé publique est d'informer la population, de façon juste et exacte, sur l'état des lieux et les enjeux véritables », vous considérez-vous comme appartenant à la communauté travaillant en santé publique ou extérieure à celle-ci ?

    Quand vous dites que « nul discours ne s'est prononcé en ce sens alors que se faisait entendre celui sacrifiant toute assise scientifique », dans lequel de ces camps incluez-vous le rapport de l'Institut national de santé publique du Québec intitulé Enjeux de santé publique reliés à l’étatisation des jeux d’argent sur Internet ?

    Comment considérez-vous l’appel à la prudence des autorités de santé publique en absence de preuve de l’association entre l’accessibilité accrue et la diversification de l’offre de jeux de hasard et d’argent, d’une part, et le développement des problèmes de jeu, d’autre part ? Des fauteurs de trouble, des hurluberlus ou des gens responsables ? Ne devrions-nous pas les voir comme des gens qui respectent l’esprit de précaution associé à l’article 54 de la Loi sur la santé publique en présence de risques mal connus et mal caractérisés pour la santé de la population ?

    Les manœuvres de détournement de certains acteurs pour exploiter le doute afin d’assouvir des desseins intéressés restent à craindre. N’est-ce pas ainsi que les fabricants de cigarettes ont pu repousser l’évidence pendant de trop nombreuses années ? N’est-ce pas également ce que le gouvernement du Québec et Loto-Québec reproduisent avec les problèmes reliés aux jeux de hasard et d’argent ? Le besoin de renflouer le trésor public, le déni de tout risque de l’accessibilité accrue du jeu étatisé sur le développement de problèmes, l’obstruction de la société d’État à faciliter ou à favoriser le travail des chercheurs qui veulent vérifier l’hypothèse ainsi que la préoccupation manifeste de la société d’État à l’égard de son image corporatiste de marque sont des éléments influents que nous avons déjà observés avec les produits du tabac.

    Mme Kairouz devrait y penser au moment d’encaisser son chèque de l’Institut national de santé publique du Québec, qu’elle semble porter en basse estime. N’agit-elle pas à titre de consultante en matière de tabagisme à la même unité de l’Institut qui s’intéresse au tabagisme et au problème de jeu ?

    On ne mord pas la main qui nous nourrit, certes, mais la question est peut-être de déterminer quelle main nourrit le plus Mme Kairouz.

    « La déception du chercheur et la frustration du citoyen » ont aussi motivé mon propos.