Qui a peur du multiculturalisme?

D'entrée de jeu, une précision: loin de moi l'idée de faire l'apologie tous azimuts du multiculturalisme. Au Canada anglais, ce vocable réunit en un vaste consensus les aspirations d'une partie importante de la population devant la diversité culturelle et l'ouverture à l'altérité. Lorsque j'enseigne à des clientèles universitaires anglophones en Ontario, un grand nombre d'étudiants perçoivent spontanément le multiculturalisme comme une valeur fondamentale d'acceptation du pluralisme et de lutte contre la discrimination sous ses diverses formes.

Au Québec, ce discours s'est abîmé sur les récifs de la question linguistique et a été rejeté, dès les années 1970, par le gouvernement libéral de Robert Bourassa. Quelques années plus tard, ces divergences d'interprétation menèrent à la construction d'une approche plus originale, dite «interculturelle», qui est aujourd'hui largement acceptée au sein de la société québécoise car elle reflète son identité particulière.

Ouverture à la diversité

Depuis quelques semaines, plusieurs intervenants dans le débat sur les accommodements raisonnables, et plus particulièrement à propos du programme scolaire Éthique et culture religieuse, ont eu tendance à taxer de «multiculturalisme» la ligne de pensée suivie par ceux qui prônent une ouverture large à la diversité et qui réclament une application souple des droits fondamentaux déjà reconnus par les chartes québécoise et canadienne.

C'est le cas de mon collègue Jacques Beauchemin, qui affirmait il y a peu dans les pages du Devoir que les auteurs du Manifeste pour un Québec pluraliste proposent simplement à l'attention des citoyens du Québec une nouvelle version du multiculturalisme fédéral. Le procédé est en passe de devenir justement une incantation commode qui renvoie aussitôt à la sphère politique, où s'affrontent les tenants du fédéralisme canadien et de la souveraineté québécoise. Or cette réflexion devrait plutôt faire l'objet d'un traitement conceptuel, sociologique et juridique axé sur le bien commun de tous. En somme, la discussion se résume à associer, pour la récuser et en diminuer la portée, une réflexion libre et généreuse à un régime politique honni en plusieurs milieux.

Point de rupture

Le recours au multiculturalisme en tant que contre-argument affaiblit le propos de ceux qui l'utilisent, car entre l'idéologie fédérale et l'interculturalisme, il n'y a sur le front de l'ouverture à la diversité que des distinctions de forme et de style d'écriture, qui sont le reflet de sphères de responsabilité politique différentes. La rupture véritable entre les deux discours se situerait plutôt dans l'incapacité des politiques multiculturelles de penser l'intégration des immigrants en termes linguistiques, faisant ainsi peser un risque sur le maintien d'un espace francophone au Québec.

Du point de vue multiculturel, l'une ou l'autre des deux langues officielles canadiennes peut servir de véhicule d'intégration et de pleine participation partout au pays, ce qui revient à dire que les valeurs de la démocratie, du pluralisme et de la liberté d'expression sont affirmées et défendues le plus souvent en anglais seulement. À Ottawa, la politique des langues officielles et la promotion de la diversité se font selon des axes administratifs rigoureusement séparés, ce qui est inacceptable en vue d'un positionnement québécois d'intégration et d'ouverture à la diversité.

Paix linguistique

Certes, le multiculturalisme est «language blind» et il n'appuie en rien le positionnement du français langue commune de tous les citoyens. Mais ce n'est pas, il me semble, la question que souhaitent aborder en priorité les auteurs et signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste. L'heure est passée où il fallait insister avec la dernière énergie auprès de nos concitoyens anglophones et allophones pour qu'ils reconnaissent à la majorité démographique francophone la responsabilité d'accueillir et de franciser les nouveaux venus.

Sur ce front, les gains du Québec francophone ont été remarquables au cours des dernières années et on leur doit en grande partie la relative paix linguistique dans laquelle baigne notre société. Le Manifeste était d'ailleurs limpide à ce sujet lorsqu'il affirmait la centralité du Québec contemporain dans la réflexion proposée, en prenant parti de manière non équivoque pour une interprétation interculturelle où la question linguistique figure comme un élément important du devenir collectif.

Mon collègue Beauchemin insiste aussi sur «l'effacement de la majorité» devant le droit à la différence, qui est une autre manière de dire que «l'histoire, la culture et la mémoire» collective du Québec francophone seraient en contradiction, sinon en rupture avec les aspirations des communautés minoritaires. Or plusieurs signataires du Manifeste sont des chercheurs qui ont exploré précisément cette histoire dite nationale pour y découvrir, dès le tournant du XXe siècle, voire avant, des exemples très concrets de diversité culturelle et religieuse.

Brassage d'idées

L'histoire du Québec ne peut plus être analysée d'un seul bloc comme autrefois, avec le Canada français en son centre et en marge les influences extérieures qui menacent son intégrité et sa survie. Si cette perspective a longtemps prévalu, c'est parce que la recherche était orientée en fonction d'une finalité de préservation nationale. Aujourd'hui, force nous est d'admettre qu'il y a eu sur le territoire du Québec des apports venus d'horizons différents qui ont convergé en un devenir à la fois complexe et multiforme. [...]

Il a résulté un brassage d'idées et de modèles culturels, aujourd'hui réalisé sur une vaste échelle, qui a entre autres contribué au déclenchement de la Révolution tranquille, libérant des espaces de créativité et de réflexion qui ont réorienté profondément les choix collectifs de l'ensemble des citoyens. Certes, «l'aventure nationale» du Québec est unique en Amérique du Nord. Mais le rapport de la majorité francophone à la diversité l'est tout autant, au point où le pluralisme culturel est devenu une composante majeure de cette identité. En ce sens, il n'y a pas lieu de valoriser l'une au détriment de l'autre.

***

Pierre Anctil - Professeur au département d'histoire de l'Université d'Ottawa
13 commentaires
  • Pierre Zwngli - Inscrit 20 février 2010 00 h 04

    Quelle plaisanterie !

    Chaque fois que j'entends paix linguistique, je sors mon révolver.

    M. Anctil n'hésite pas à dire en parlant de la dimension linguistique au Québec : «Sur ce front, les gains du Québec francophone ont été remarquables au cours des dernières années et on leur doit en grande partie la relative paix linguistique dans laquelle baigne notre société.»

    Montréal s'anglicise à vue d'oeil, le poids des francophones diminue, le poids de l'anglais comme véritable langue de travail s'accentue mais ce qu'il faut louer c'est la «paix linguistique», soit l'énorme fatigue des francophones qui n'osent plus parler du lent déclin du français de peur d'être taxer de racistes alors que le PLQ étouffe à petit feu l'Office de la langue française dont on n'entend plus parler.

    La paix des cimetières des volonté et d'une langue mourante ?

  • Yves Claudé - Inscrit 20 février 2010 02 h 28

    Négation de la modernité et de la nation québécoise …

    Monsieur Anctil, qui se défend de « faire l'apologie tous azimuts du multiculturalisme », arrive, par quelques tortueux chemins discursifs au même résultat : la négation de la nation québécoise, dans une perspective qui rejoint finalement le « fédéralisme » à la Trudeau, et qui s’égare dans les méandres de la postmodernité.

    D’emblée, de par son titre (« Qui a peur du multiculturalisme ?), il nous sert une stratégie éculée qui consiste à faire passer ses adversaires pour des peureux, des individus figés dans le passé et incapables de changement. Je ne pense pas être le seul citoyen québécois qui n’a aucunement peur du « multiculturalisme », mais qui le refuse tout simplement d’une manière réfléchie et rationnelle : nous ne voulons pas de cette dérive sociétale postmoderne, archaïsante et antinationale !

    Alors qu’il accuse les promoteurs d’un Québec moderne et solidaire [rien à voir avec le groupuscule postmoderne qui a la prétention de s’appeler « Québec Solidaire »…] de se complaire dans des « incantations », c’est bien à cet art lyrique que Monsieur Anctil nous convie, en déclamant les nobles vertus de la « diversité culturelle et [de] l'ouverture à l'altérité », du « pluralisme et de [la] lutte contre la discrimination sous ses diverses formes ».

    Contre l’évidence des faits, il se plaît à croire que l’approche «interculturelle» serait « aujourd'hui largement acceptée au sein de la société québécoise ». Québécois de toutes origines, nous ne voulons pas de cet «interculturalisme» qui est une autre dénomination pour nous imposer la stratégie dite « multiculturaliste » de la nation néobritannique dominante et de son État. Pour permettre aux citoyens issus de diverses cultures de s’intégrer et de participer à la vie de la société québécoise, nous refusons l’enfermement et la ghettoïsation communautaristes. Nous refusons carrément l’ouverture à n’importe quoi, surtout lorsqu’il s’agit de saborder nos acquis sociétaux !

    Lorsque Monsieur Pierre Anctil en appelle à un « traitement conceptuel, sociologique et juridique » des réalités, nous lui renvoyons la copie de son pénible exercice … car nous ne pouvons admettre que la nation historique québécoise soit sémantiquement et politiquement réduite à un « espace francophone ».

    On peut aussi se demander de par quelle scientifique méthodologie l’auteur en arrive à nous dresser un tableau aussi angélique de la situation du français ? On peut s’en faire une idée …, lorsque son « argumentation », largement disjointe de la réalité, s’égare dans un incroyable discours sur les « langues officielles canadiennes » !

    Monsieur Anctil, pourquoi ne pas nous dire tout simplement que vous refusez la modernité ?

    Yves Claudé – sociologue
    Montréal, le 20 février 2010

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 20 février 2010 06 h 52

    Qui a peur de la solution politique

    Extrait de: Elvis Gratton et les deux précieux ridicules


    (,,,,)

    Tous les pays d’Occidents qui reçoivent un flux important d’immigration font face à un même problème : La remise en cause de leur cohésion nationale. C’est en ces termes politiques que le Royaume Unie et l’Australie ont posé la problématique des accommodements en créant des commissions sur le sujet. La France républicaine elle, l’a carrément posé en termes d’identité.

    Or si c’est pays qui sont des États mature et qui ont des cadres juridiques pour préciser leurs cohésions nationales se sentent sérieusement interpellés par la situation, quand est-il du Québec, demie État annexé, qui reçoit 3 fois plus d’immigrants (en pourcentage) que la France et deux fois plus que les États-Unis.

    La solution est pourtant simple pour le NOUS du Québec. Dans un premier temps, il s’agit de se doter d’une Constitution d’État ; incluant une Charte de la laïcité, notre Charte des droits, et un Code de citoyenneté. Le tout afin de baliser la problématique des accommodements. Et dans un deuxième temps, se donner au plus vite des assises d’un État souverain.

    (...)


    http://www.vigile.net/Elvis-Gratton-et-les-deux-pr

    Jean Claude Pomerleau

  • Johanne St-Amour - Inscrite 20 février 2010 08 h 48

    La question primordiale est : DOIT-ON TOUT ACCEPTER?

    Monsieur Anctil,

    Un consensus commence à émerger pour affirmer que la société de personnes de différentes cultures ou de différentes religions (je n'ose dire multiculturelles, pluralistes ou interculturelles ou autres) doit aussi composer avec le respect de principes démocrates et d'égalité dont l'égalité entre les hommes et les femmes. Un représentant de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse avouait enfin dernièrement que les demandes de certaines communautés défiaient le respect de ce principe d'égalité. Même Lucien Bouchard l'a reconnu cette semaine lors de ses déclarations face à ce débat et où il a complètement déformé les propos de Pauline Marois qui visait le rapport Bouchard-Taylor et non son frère, Gérard.

    Hors, comme le disait un autre de vos collègues, Pierre Mouterde, la démocratie n'a jamais été une préoccupation des religions.

    Votre oubli du respect de certains principes est-il aussi représentatif de l'oubli que Jacques Beauchemin n'était pas seul signataire de l'article auquel vous vous référez mais que Louise Beaudoin, députée, était co-signataire? À moins que vous ne considériez madame Beaudoin comme une collègue?

    Une société peut composer avec une diversité de cultures mais cela l'empêche-t-elle de remettre en question certaines de ses croyances et de ses valeurs injustes? DOIT-ON TOUT ACCEPTER? Je pense que c'est cette question qui est plutôt primordiale. Doit-on tout accepter des différentes cultures et religions?

    Par ailleurs, Josée Legault mentionnait qu'en 1996, elle avait dénombré 200 amendements à la loi 101. Celle-ci fait constamment l'objet de recours en justice. Le fait français est peut-être établi au Québec mais force est de constater qu'il est quelque peu "amputé" et on n'a pas de garantie qu'il ne le sera pas à nouveau!

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 20 février 2010 11 h 20

    Incohérences

    Voici une phrase de M. Anctil qui, en principe, devrait guider l'ensemble de sa réflexion :

    « Or cette réflexion devrait plutôt faire l'objet d'un traitement conceptuel, sociologique et juridique axé sur le bien commun de tous. »

    Tout le reste de sa réflexion s'emploie pourtant à revenir aux problèmes politiques entre le Québec et le reste du Canada. C'est, selon moi, une erreur que font plusieurs dans ce débat qui a donné lieu à date à des centaines de réactions, la plupart allant dans le sens d'une laïcité sans qualificatif, comme l'exprime clairement le sociologue Guy Rocher. Or une telle laïcité, disons-la claire et nette, n'a pas besoin, pour trouver sa justification, de tous ces liens entre le Québec et le ROC.

    C'est une question universelle. Madame St-Amour l'avait déjà exprimé ailleurs. C'est partout en Occident que l'égalité entre les hommes et les femmes, égalité qui avait été reconnue et respectée dans l'ensemble des pays occidentaux, est en train de recevoir des assauts islamistes partout, principalement en Grande Bretagne, en France et même dans les pays scandinaves.

    Il y a, bien sûr aussi, nos valeurs québécoises. Mais nous n'avons pas à les imposer, ni même à les proposer, à nos amis immigrants. Nous n'avons pas à leur dire comment s'assimiler chez nous. Oui nous pouvons le faire de façon délicate et pédagogique. Mais ce n'est aucunement là que devra se jouer l'essentiel, mais bien au plan des principes universels. Évidemment d'abord le respect des droits de l'homme, incluant évidemment les droits de la femme. Et parmi les droits de la femme, le premier et le plus important est de loin le droit à ce que soit reconnu partout son droit à l'égalité avec les hommes.

    Or, je le répète, il faut se boucher les yeux pour ne pas voir ce que vise l'islamisme intégriste partout en Occident : établir l'Islam comme religion partout et la charia comme référence juridique. Est-bien cela que désire M. Anctil, rejoignant ainsi les voeux pieux des penseurs Weinstock, FFQ et QS ?

    Et si M. Anctil persévère à penser que la langue au Québec est entrée dans une certaine paix sociale, qu'il réfléchisse aux chiffres donnés par madame Josée Boileau et rappelés ici par madame St-Amour : deux cents attaques à la loi 101 par la Cour Suprême. Mais c'est là une autre question. Restons, selon le voeu exprimé par M. Anctil, dans un «traitement conceptuel, sociologique et juridique axé sur le bien commun de tous.»

    JPA