Les 100 ans du Devoir sont soulignés à l'Assemblée nationale

Les députés de l'Assemblée nationale ont adopté hier à l'unanimité une motion marquant le 100e anniversaire du Devoir afin de reconnaître «la contribution exceptionnelle de cet organe de presse indépendant qui, depuis un siècle, contribue à l'affirmation des valeurs et de l'identité des Québécoises et des Québécois». Nous reproduisons ici des extraits des discours prononcés à cette occasion par les chefs et représentants de tous les partis.

Un cas de laboratoire
Jean Charest - Premier ministre du Québec

Quand on sait combien le monde des médias est durement secoué par les transformations notamment technologiques, on doit d'abord se réjouir de la bonne santé du Devoir qui entame son deuxième siècle de vie avec la fougue et l'énergie de la jeunesse.

D'ailleurs, il faudrait bien en faire un cas de laboratoire, tellement le journal Le Devoir a su se tailler une place de choix dans un monde qui est durement secoué par les changements. Et ce journal est un exemple de réussite dans ce monde de turbulences. Le Devoir occupe une place toute particulière dans l'histoire québécoise, et cela est dû à l'être d'exception qu'est son fondateur, Henri Bourassa. [...]

[En fondant] Le Devoir, il donne une voix forte et libre à la nation francophone du Canada. Dans son premier éditorial, il définit l'indépendance d'action qui sera à jamais la marque du Devoir, et je cite: «Comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes.» [...]

Dans aucun autre journal la marque du fondateur n'est aussi présente qu'au journal Le Devoir. C'est dû bien sûr à la force d'Henri Bourassa, mais aussi au don qu'il a eu de s'entourer de femmes et d'hommes qui partageaient ses idéaux et son attachement à la liberté de conscience. Dans ce journal se sont succédé plusieurs des plus grands pionniers du journalisme canadien et québécois. [...]

Longtemps, on a cité les éditoriaux de Gérard Filion, qui a combattu la Grande Noirceur dans les années 1950. Longtemps, on a cité ceux de Claude Ryan qui étaient de véritables jugements de Salomon, à cette époque charnière de notre histoire où un peuple est né, cette époque où les Canadiens français sont devenus Québécois. Encore aujourd'hui, on réfère aux écrits de Lise Bissonnette, qui a pris les rênes du Devoir en 1990 alors que le journal connaissait des difficultés qui menaçaient sa survie. Mme Bissonnette a mis en oeuvre un audacieux plan de redressement qui a permis à l'entreprise de retrouver son élan vital.

D'ailleurs, Monsieur le Président, pour l'année en cours, nous apprenions avec joie que le journal Le Devoir va cette année générer des profits. Ce qui m'a fait dire humblement, au moment des célébrations, que l'économie du Québec allait tellement bien, que même le journal Le Devoir fera de l'argent cette année!

Actuellement sous la direction de Josée Boileau et de Bernard Descôteaux, qui se joignent tous les deux à nous aujourd'hui, Le Devoir poursuit sa mission en maintenant bien vivant le legs d'Henri Bourassa. [...] Avec son équipe actuelle, il continue de jouer un rôle essentiel en nourrissant le débat démocratique à sa manière, en se faisant un ardent promoteur de notre culture et de nos artistes et en honorant chaque jour les idéaux de son fondateur.

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Précurseur de son époque
Pauline Marois - Chef du Parti québécois

Les artisans du Devoir poursuivent encore aujourd'hui leur courageux travail, animés par la même rigueur et les mêmes valeurs. Quelles sont-elles, ces valeurs?

Henri Bourassa, dans son éditorial fondateur intitulé «Avant le combat» utilisait cette heureuse formule: «Le Devoir appuiera les honnêtes gens et dénoncera les coquins.» Et c'est là un élément fondamental que Le Devoir a continué de défendre avec constance. Une lutte contre toutes les formes de détournement du bien commun au profit des intérêts particuliers. Ce fut vrai à l'époque de Pacifique Plante, du scandale du gaz naturel, de la commission Cliche, et ce l'est encore aujourd'hui, toujours appuyé sur le même principe: celui selon lequel la vie publique est mise au service du développement du peuple canadien-français, puis de la nation québécoise. [...]

Le Devoir est un journal de débats donc, mais un journal de combat aussi, celui de la nécessité pour le Québec de posséder tous les outils nécessaires pour assumer sa spécificité et cultiver sa différence. Ce fut vrai de façon différente à toutes les époques du Devoir, selon la couleur que lui a donnée chacun des directeurs, directrices, qui se sont succédé dans la salle de rédaction. On se souvient d'ailleurs de cet éditorial anthologique de Lise Bissonnette, composé d'un seul mot, pour commenter l'entente constitutionnelle de Charlottetown. C'est d'ailleurs à cette époque que Le Devoir aura peut-être été le plus en symbiose avec le peuple québécois, traçant sa voie dans les dédales de ce moment bien particulier, ce qui le mènera, en 1995, à être le seul journal au Canada à appuyer le Oui lors du dernier référendum.

En fait, et c'est là la force du Devoir, on peut dire que ce journal a souvent été le précurseur de son époque et, ce qui lui a permis de le faire, c'est son indépendance jalousement protégée par ses directeurs, mise à profit par les journalistes qui y ont travaillé, reconnue par ses concurrents et appréciée de ses lecteurs, et c'est ce qui donne encore aujourd'hui toute sa pertinence et sa force au Devoir.

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Journal de rigueur
Gérard Deltell - Chef de l'Action démocratique du Québec

C'est avec une vive émotion que je prends la parole aujourd'hui pour rendre hommage aux 100 ans du quotidien Le Devoir. [...] Il y a 100 ans, Henri Bourassa créait Le Devoir, et ça prenait une certaine dose de courage et d'engagement pour le faire. 100 ans plus tard, génération après génération, ceux qui ont succédé à M. Bourassa et tous ceux qui ont écrit, qui ont mis leur plume au talent de ce journal ont perpétué justement cet engagement, ce journal de débats, ce journal parfois de combat, ce journal d'engagement, mais surtout ce journal de rigueur.

Parce que parfois Le Devoir avait raison, parfois il avait tort. Lors de la fête des 100 ans d'ailleurs, M. Descôteaux a [expliqué] que, oui, en effet, à quelques occasions, Le Devoir avait erré, mais c'est justement de reconnaître ses erreurs que de grandir.

La qualité de l'information a toujours été, je dirais, à la une du Devoir. La qualité de l'information, la qualité de la langue française, la qualité de la rédaction, la qualité des débats, on les retrouve. [...] On peut être pour, on peut être contre les éditoriaux, mais chacun se souvient de la profondeur de la plume de Claude Ryan, chacun apprécie également la qualité du travail de M. Descôteaux.

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Devoir de liberté
Amir Khadir - Député de Mercier pour Québec solidaire

Le Devoir, c'est le devoir d'indépendance d'abord, indépendance journalistique, indépendance d'esprit, indépendance sur le plan politique, indépendance aussi financière qui fait sa force, qui fait en sorte qu'aujourd'hui Le Devoir, comme journal indépendant, le seul encore en Amérique du Nord, peut se targuer d'être un journal qui, même dans le marché de l'information, survit bien, survit même très bien parce qu'il se tient le plus loin possible du marché et le plus proche possible d'une information de qualité.

Le Devoir, c'est aussi le courage, devoir de courage, devoir de s'attaquer aux problèmes, aux noeuds les plus tenaces de la société avec le plus de courage possible. [...] Le Devoir, c'est aussi le devoir de liberté, la liberté de choisir en société qui appuyer, qui soutenir. Ce fut d'abord un soutien sans atermoiement aux mouvements sociaux — en fait, c'est Claude Ryan, un libéral, qui soulignait que Le Devoir d'Henri Bourassa rêvait d'un ordre économique moins truqué au bénéfice des forts et plus propice à l'épanouissement des faibles. [...]

Enfin, tout ça, ce n'est pas possible si Le Devoir ne s'imposait pas un devoir de liberté, cette liberté évidemment qui est un atout majeur, à la condition cruciale qu'on s'en serve, qui devrait, je pense, nous inspirer.

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Une présence sociale marquée
Yvon Vallières - Président de l'Assemblée nationale du Québec

L'Assemblée nationale ne pouvait passer sous silence le centième anniversaire du Devoir. C'est ainsi que la Bibliothèque de l'Assemblée présente, depuis le 17 février, une exposition fort originale sur le thème Le Devoir: témoin de la vie politique québécoise. En organisant cette activité, l'Assemblée nationale tient à rendre hommage à tous ceux et celles qui, depuis 1910, ont contribué à faire du Devoir un quotidien unique au Québec.

Depuis maintenant un siècle, Le Devoir examine l'actualité politique et contribue ainsi largement à l'expression de la vie démocratique et à faire de ses lecteurs des citoyens éclairés sur les grands enjeux sociaux. Ce quotidien qui, selon plusieurs experts en la matière, se rapproche le plus d'un journal de référence, occupe une place de premier plan dans l'histoire du Québec, où il a souvent joué un rôle déterminant. Aussi convient-il de rappeler les grandes lignes de son histoire et d'évoquer certaines caractéristiques qui en font un journal pas tout à fait comme les autres. [...]

Le journal se distingue par les valeureux combats qu'il mène. Sa lutte en solitaire contre le duplessisme en est l'exemple le plus frappant. C'est ainsi que 100 ans de combats sur fond de nationalisme et d'évolution politique, parfois entrecoupée de soubresauts, ont fait du Devoir un observateur de premier plan de notre société. [...]

Malgré certaines périodes financières difficiles, Le Devoir a réussi à traverser le temps. C'est un autre exemple tangible de son enracinement. Du reste, la fidélité de ses lecteurs compte sans doute pour beaucoup dans l'évolution de sa présence marquée dans notre société.

À l'heure actuelle, nul ne

saurait prédire où en sera Le Devoir en 2110. Toutefois, j'ose espérer qu'il permettra encore à ses lecteurs de décoder l'univers dans lequel ils vivront et qu'il sera encore un observateur critique et assidu de notre vie politique. La démocratie ne s'en portera que mieux.