L'école carnaval

Il est temps aujourd’hui de refaire sereinement le débat sur le rôle de l’école dans notre société. Il faut replacer la mission de l’école au cœur des activités de l’école.
Photo: - Le Devoir Il est temps aujourd’hui de refaire sereinement le débat sur le rôle de l’école dans notre société. Il faut replacer la mission de l’école au cœur des activités de l’école.

L'école est en crise. On apprenait il y a quelques semaines que les Québécois fréquentaient moins l'université que les Ontariens. Cette inquiétante statistique s'ajoute à une longue série de nouvelles indiquant chaque fois la faillite de nos établissements scolaires. Qu'il suffise d'évoquer le décrochage scolaire, le manque de maîtrise du français de la part des étudiants, la faiblesse de la formation des professeurs, la difficulté de financer adéquatement le système d'éducation, l'incapacité de l'école à intégrer l'immigration, l'abandon de la profession par les jeunes professeurs, la perte de repères historiques chez les jeunes. Bref, l'école qui devait être la solution aux maux de notre société en est aujourd'hui un des principaux problèmes.

Ce n'est pas seulement la transmission des savoirs qui est aujourd'hui en danger, mais aussi la capacité de l'école à produire des liens sociaux. En effet, l'école a toujours joué un rôle essentiel dans l'émergence d'un sentiment de réciprocité de l'élève envers les membres de sa communauté. La capacité de cette dernière à transmettre une identité collective est la condition fondamentale de la coopération sociale et de la solidarité.

L'image de l'école

Malheureusement, on se doit de constater aujourd'hui que le sentiment d'appartenance des étudiants à leur communauté est de plus en plus ténu. Le droit d'étudier n'est contrebalancé par aucun devoir envers la société. L'école est donc de moins en moins capable de jouer son rôle de transmetteur des valeurs communes de la société. Il apparaît urgent de s'interroger sur les raisons qui font que l'école accomplit de plus en plus difficilement sa mission.

Le problème n'est pas seulement ce qui est enseigné à l'école, mais l'image que l'école donne d'elle-même. En effet, on s'attendrait à ce que l'école valorise à l'intérieur de ses murs toutes les activités pouvant favoriser chez les étudiants le goût des études et le désir de développer ses connaissances. On serait en droit d'y retrouver une atmosphère sereine et studieuse. L'école devrait partout annoncer les valeurs cardinales à la réussite scolaire et au développement d'une identité collective: le respect, l'effort, le travail, la discipline, la solidarité. Bref, l'école devrait parler de l'école.

Pourtant, un étranger qui pénétrerait dans l'un de nos établissements d'enseignement s'étonnerait que ce soit un lieu d'apprentissage. Il verrait dans le hall d'entrée et dans les espaces communautaires une activité qui ressemble plus à celle d'un centre commercial qu'à celle d'un établissement pédagogique. On y diffuse des films hollywoodiens, on y joue de la musique à tue-tête, on s'amuse au baby-foot, on y flirte, on s'y dispute, on y vend diverses marchandises, on y fait de la sollicitation pour des cartes de crédit, on y organise même des ateliers de tatouages temporaires. L'école n'est plus un lieu d'apprentissage, mais un centre de divertissement. On ne devrait pas s'en étonner, le ministère de l'Éducation est aussi celui du Loisir et du Sport.

L'école ne rassemble plus

Il est vrai que l'école est aussi un lieu de découverte et d'apprentissage du plaisir, mais ce n'est pas parce qu'elle est le lieu des premiers émois qu'elle doit en être aussi la pourvoyeuse. La responsabilité de l'école est de valoriser les valeurs contribuant à la réussite scolaire et à l'émergence d'un sentiment d'appartenance envers la communauté. Pourtant, les activités sociales qui s'y pratiquent sont souvent incompatibles avec cette mission. L'école est aujourd'hui au mieux un outil au service du développement personnel de l'étudiant, au pire un lieu où il vient s'amuser. Cette institution, qui devait être le fondement de la cohésion sociale, est aujourd'hui le lieu d'émergence du plus vulgaire des individualismes. Ainsi, l'école ne rassemble plus, elle divise.

La pensée libérale a rendu possible l'émancipation de l'individu des systèmes sociaux autoritaires. Aujourd'hui, tous les étudiants ont la liberté de formuler leur projet de vie et ont le privilège de se voir donner les outils pour le réaliser. Il ne serait être question de revenir sur cet acquis, mais il y a un point où il faut reconnaître que la poursuite effrénée et débridée des aspirations individuelles empêche la société de fonctionner. Lorsque la liberté individuelle n'est plus au service du progrès social et rend impossible le minimum de cohésion et de solidarité pour que tout un chacun puisse s'épanouir, il y a lieu de s'interroger sur la qualité de nos institutions.

Il est temps aujourd'hui de refaire sereinement le débat sur le rôle de l'école dans notre société. Il faut replacer la mission de l'école au coeur des activités de l'école. Pour y arriver, il va falloir que nos leaders s'investissent dans la recherche de solutions aux problèmes de l'école et qu'ils ne laissent plus les questions pédagogiques se régler uniquement dans les officines des experts en pédagogie. C'est la moindre des choses que nos représentants politiques se prononcent publiquement sur une institution aussi centrale au destin de notre société. Cet engagement est essentiel si on veut que le jeune étudiant insouciant d'aujourd'hui devienne demain un adulte solidaire de ses concitoyens.

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Benjamin Bélair - Professeur de philosophie au collège Montmorency
5 commentaires
  • Khayman - Inscrit 17 février 2010 09 h 03

    Entre l'arbre et l'écorce

    Merci beaucoup pour votre texte. Avoir le point de vue de « quelqu'un de l'intérieur » est toujours intéressant.

    Je déplore également le cirque scolaire actuel, où l'on ne parle que de « clientèles » et où l'on tente d'attirer cette dernière par tous les moyens possibles, surtout à grand coup de pub du type « Hey le jeune, l'école, c'est cool. ».

    Mais surtout, je déplore la pression constante que l'on met sur le dos des enseignants qui, d'un côté, doivent assurer une certaine gestion de classe et, de l'autre, doivent accommoder la « clientèle ». Ce clientélisme, qui me semble basé sur une mode économique que l'on impose à l'école depuis au moins deux décennies, n'est pas réaliste.

    L'étudiant post-secondaire est un être majoritairement subventionné par l'État pour faire un cheminement dans un système scolaire où des professionnels de différentes matières tentent de lui inculquer les bases de leur discipline académique. Il n'est pas un client puisqu'il ne paie qu'une infime partie des coûts qu'il engendre.

    Nous réalisons aujourd'hui qu'en plus de ne pas augmenter le taux de diplomation, l'approche client à l'école a entraîné un nivellement par le bas des standards scolaires et a dénaturé l'école. Ce constat fait, quelle(s) solution(s) avons-nous ? Revaloriser l'école ? Oui, mais comment ? Ressortir la « strap » ? Pas sûr.

    Je propose que nos élus fassent un peu plus confiance aux professeurs, comme le reste de la population (92,3 % de cette dernière fait confiance aux professeurs selon un sondage CROP-ACFAS-Télé-Québec-La Presse réalisé en septembre 2008).

    Alors, plutôt que de les forcer dans des stratégies pédagogiques dans lesquelles ils ne sont pas à l'aise (êtes-vous capables d'imaginer faire de la pédagogie différenciée avec 320 étudiants dans une année scolaire ?), de les forcer à remplir des formulaires en langage de pédagogueux, de leur faire réécrire constamment leurs plans de cours ou d'augmenter leur période de « probation » (j'adore que l'on veuille insérer le langage carcéral dans ma convention collective...), essayez plutôt de soutenir leur enseignement, de diminuer le nombre de cours dans les premières années (j'ai dû donner 11 cours différents lors de mes 3 premières années et je ne suis pas un cas exceptionnel) et de leur fournir un espace et du matériel adéquat.

  • France Marcotte - Abonnée 17 février 2010 11 h 14

    Le tremplin Lucien?

    M.Bouchard dit des choses graves; il provoque, mais il ne s'explique pas beaucoup. *Le Québec doit embrasser un nouveau rêve, "trouver" le tremplin de notre nouveau départ: cela est inspirant mais il ne propose rien (pour le moment). *La souveraineté est devenue une question hypothétique, elle n'est donc pas une solution: cette affirmation est dérangeante mais elle n'est pas très claire. *Il faut que le Québec accepte de voir les obstacles qui lui barrent la route: parmi les exemples qu'il donne, il cite (étrangement) les tarifs d'électricité trop bas, mais il ne dit pas "trop bas" pour qui (souhaitons que cela ne soit pas le coeur de son intervention). En tout cas, ses déclarations font réagir et certainement qu'il y a une torpeur de laquelle il faut sortir. Mais la Révolution tranquille n'est pas un projet qui a été "trouvé", les circonstances l'ont provoquée et qu'inspirent les circonstances actuelles? Aussi, qui peut nier la puissance qu'a le rêve pour une nation et que, actuellement la souveraineté n'est pas un rêve inspirant? Des provocations comme les siennes et la colère qu'elles inspirent pourraient être un bon stimulant au rêve (si ses intentions sont sincères).

  • France Marcotte - Abonnée 17 février 2010 11 h 40

    Un asile d'aliénés?

    Ce titre "l'école carnaval" est très évocateur (j'y suis même restée accrochée pour envoyer mon commentaire sur Lucien Bouchard - désolée). Mais l'article me laisse sur ma faim. Vous en appelez à un "débat sur le rôle de l'école dans notre société". Un autre débat, qui nous mène aux calendes grecques? Il me semble que la situation que vous décrivez est plutôt urgente. On dirait que vous parlez d'un asile de fous. Mon ado, une fois passé dans cette moulinette, est devenu méconnaissable... Il ne parle que de consommation. On s'en remet quant à nous à son bon jugement qui finira bien par ressurgir.

  • Bibiane Beauregard - Inscrite 17 février 2010 15 h 44

    La cour de récréation ou l' école carnaval

    Monsieur Bélair,
    Je suis abasourdie par le portrait que vous brossez de l' école d' aujourd' hui.

    Je peux difficilement m' objecter à votre description (analyse) puisque vous y oeuvrez à l' école... sans grande passion -on dirait et avec la triste constatation qu' il faut repenser ou recentrer la mission première de l' école: transmettre les valeurs communes (respect-effort-travail-discipline-solidarité...) qui nous amènera vers la réussite scolaire et le développement d' une identité collective. Rien de moins!

    Les exemples de dérives à l' école ne manquent pas. Vous parlez d' ateliers de tatouages, de ventes de marchandises...On se croirait au cirque. Comment pouvez-vous avoir le sentiment du devoir accompli une fois votre journée d' enseignement terminée?

    Comment conciliez-vous votre idéal d' école avec les dérapages observés quotidiennemnt? Partagez-vous votre malaise avec vos collègues ou vos supérieurs? Ressentent-ils de l' empathie à votre égard et ensemble avez-vous la motivation et le temps... d' entreprendre un dialogue fructueux sur le potentiel de l' école entrain de se perdre si rien n' est fait?

    Vous y gagnez votre vie mais à quel prix? Peut-être avez-vous tenté d' alerter votre milieu et qu' il a fait la sourde oreille. De là votre lettre d' aujourd' hui au Devoir.

    Et si la société et nous citoyens avions quelque chose à transmettre à l' école ne serait-ce que notre appui indéfectible à nos enseignants(es) qui tentent de nous conscientiser au malaise de l' école et à l' importance de replacer l' école au centre de nos préoccupations?

    Si je pouvais faire quelque chose... Mais quoi? J' attends vos suggestions.

  • Murakami - Inscrite 19 février 2010 22 h 49

    Investir dans la classe: une absolue nécessité!

    Il est important de dénoncer les déroutes du système d'éducation et de souhaiter, comme vous le proposez de manière voilée, une délibération publique sur son état. Trop souvent au Québec, on a peur du débat ou plus grave encore, on le considère inefficace. Pourtant, le dialogue reste le seul moyen de s'entendre sur des positions communes. Trop malheureusement l'on écarte des réformes les enseignantes et les enseignants qui sont au coeur de la mission éducative!

    Par ailleurs, si l'école peine à réaliser sa mission première, elle doit toutefois rester aussi accessible que possible. L'école doit être pour tout le monde. Elle doit néantiser les injustices sociales et/ou culturelles. Les enfants, les élèves et les étudiants ne proviennent pas des mêmes milieux. En ce sens, je nous invite à éviter de sombrer dans le piège de l'élitisme contraire à la mission première du système éducatif! Pour vaincre ce défi de l'accessibilité, il doit y avoir des investissements massifs directement dans les classes. Actuellement, le MELS se préoccupe davantage des activités parallèles à l'enseignement. Par exemple, un étudiant de cégep peut avoir recours à plus de six centres d'aide extérieurs à ses classes qui elles restent composées de trop nombreux effectifs. Il faut prendre en considération que l'élément le plus fondamental dans le processus d'apprentissage reste la relation maître-élève.

    Investir dans la classe, c'est notamment diminuer la taille des groupes et le nombre de préparations du personnel enseignant pour que celui-ci soit davantage en mesure de fournir un encadrement adapté. Les succès de l'école ne peuvent reposer sur le bénévolat et la bonne volonté dont font preuve nos enseignants sans un investissement massif de moyens.