La perte de notre Vadeboncoeur

Le peuple québécois (et surtout les plus faibles) vient de perdre un de ses grands en Pierre Vadeboncœur; j’ai perdu mon inspirateur.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le peuple québécois (et surtout les plus faibles) vient de perdre un de ses grands en Pierre Vadeboncœur; j’ai perdu mon inspirateur.

Comme tant de Québécois, j'ai rencontré «Monsieur Pierre» à l'été 1961. Pas sa personne physique. Mais tel qu'en lui-même dans La Ligne du risque, son premier essai. Je revenais d'un voyage en moi-même et j'étais mêlé; une toute petite annonce parue dans La Patrie m'a donc ainsi permis de le «rencontrer».

J'en resterai imprégné. Ce Pierre Vadeboncoeur, ce qu'il m'a marqué! Ce n'est qu'en 1967 que je le verrai à la CSN pour la première fois, en chair et en os à titre de tout jeune «représentant syndical»; je n'aurai l'occasion de lui causer qu'à quelques très rares occasions. J'étais trop gêné; je craignais de dire des sottises. L'homme «du risque» m'impressionnait tellement.

Il écrira sur moi quelques mots, pas plus, dans la revue Maintenant. Quelques mots écrits «au rasoir» et blessants. Les communications entre humains sont souvent rendues difficiles par la «bêtise» d'intermédiaires. Mais je conservais mon exemplaire de La Ligne du risque, que je relisais et relis encore; car il me disait ce qu'en moi-même je croyais.

Ce n'est qu'en 1976 ou 1977, alors que je me battais pour faire adopter la Loi sur la santé et la sécurité du travail malgré les dures attaques du Dr Augustin Roy, des porte-parole de multinationales, de tous les défenseurs des statu quo et même de la CSN (oui, oui!) qu'un soir nous avons lui et moi, à sa demande, soupé ensemble. J'éprouvai, ce soir-là, la même profonde impression. La grandeur et la profonde intégrité de «Monsieur Pierre».

Il m'a confié «son appui» au projet de loi et ce qu'en conséquence il entendait dire et faire à cet égard à la CSN. Il m'a parlé des politiques et de la «politique». Puis, vint un moment (vous voyez bien, je ne l'ai jamais oublié), où, presque les larmes aux yeux, il s'est mis à s'excuser de ses durs mots à mon égard; et moi aussi, les larmes me montaient aux yeux.

Je rencontrais, tel qu'en lui-même, Pierre Vadeboncoeur (j'ai compris pourquoi il portait ce nom) pour la première fois. J'ai découvert sa profonde intégrité, son sens de la vraie justice et surtout cette humilité que son visage me cachait. Il m'a permis de le rencontrer. Ce grand Québécois m'a accordé son temps, et beaucoup de temps. Puis, en prime (je vivais des moments très difficiles), il m'a encouragé et soutenu. Et je n'ai pas pu le lui rendre par la suite (ou plutôt... si peu). M. Lévesque l'admirait beaucoup; ça, je le sais.

Je ne l'ai revu qu'à quelques rares reprises au Grand lac Nominingue. Le peuple québécois (et surtout les plus faibles) vient de perdre un de ses grands; j'ai perdu mon inspirateur.

Et vous, tous les membres de sa famille, vous perdez un «papi», un «papa» et vous, madame, un mari, un conjoint, un ami; je sais bien qu'il n'y a pas d'âge ni de bon moment pour perdre son Vadeboncoeur; aussi, Michelle et moi tenions à vous dire que nous comprenons et partageons votre douleur. Avec toute notre affection.

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Pierre Marois - Ex-ministre sous René Lévesque et ancien président de la Commission des droits de la personne