Des universités en mesure de relever leurs défis

Quand on parle de l'université au sein de la Cité, on ne peut la réduire à une seule dimension. Cette institution est au coeur du développement économique de toute société, mais c'est également un moteur du changement social et une inspiration pour la richesse culturelle. Cette participation au devenir collectif doit nous conduire à situer l'université en lien avec l'état de notre développement, ainsi qu'avec les institutions, les valeurs politiques et les références culturelles.

À l'heure de la mondialisation et de la concurrence généralisée, aucune société qui veut compter ne peut se contenter de suivre le courant et encore moins d'être à la traîne, notamment dans la formation de ses compétences hautement qualifiées et dans ses structures de production et d'adaptation des savoirs. Mais il n'y a pas de recette unique. Les sociétés qui sont les plus efficaces en cette matière comme en d'autres sont celles qui savent tirer profit de leurs caractéristiques tout en faisant évoluer les comportements et les institutions dans l'atteinte d'objectifs clairement posés.

Qu'attendons-nous de notre système universitaire au Québec? Je ne suis pas certain que la réponse que donneraient les universités, si tant est qu'il n'y en ait qu'une, soit partagée par les décideurs politiques, les observateurs de la scène publique et la population plus généralement. Cela devrait être pourtant au coeur de nos préoccupations, mais il faut avoir l'ambition de traiter la question de façon globale, et non sous un seul angle.


Trompe-l'oeil

On s'émeut à juste titre de voir que le taux de diplomation universitaire est si faible pour les jeunes (25-34 ans) francophones au Québec, comparativement aux anglophones et aux allophones (Institut de la statistique du Québec, 2010). Certes, le pourcentage de diplômés augmente, mais la tendance est générale et change peu les écarts. En Ontario, ce sont les non-anglophones qui prennent les devants par rapport aux anglophones. Il ne m'appartient pas de départager les explications valables dans ce court billet, mais il me semble clair que l'explication unique serait un trompe-l'oeil.

L'université, pour beaucoup de gens au Québec, est considérée comme un monde éloigné et sans doute hors d'atteinte. L'aspiration à une formation supérieure au Québec n'a pas la même intensité qu'ailleurs au Canada ou à l'étranger. D'ailleurs, cette aspiration semble nettement plus présente chez les populations issues de l'immigration, au Québec comme au Canada.

Je garde à l'esprit les remarques de Lise Bissonnette (BAnQ, 11 mai 2009) soulignant que «le monde de la culture et de la science, au Québec, est inquiet de son sort et il l'est depuis longtemps. [...] Qu'on aime ou non l'entendre, ou qu'on préfère siffler dans le noir, il me semble indéniable que le Québec n'a jamais été une terre bénie pour la valorisation du savoir. Notre collectivité est encore brute de décoffrage. [...] Nous avons le devoir, me semble-t-il, de ne pas laisser les choses en l'état».


Droits de scolarité

Sous cet éclairage, les décideurs politiques peuvent trouver là un terrain hospitalier pour une vision moins ambitieuse du rôle des universités québécoises, aussi bien à l'échelle locale qu'internationale. Pourquoi, en effet, ne pas se satisfaire d'une faible «demande sociale» sur le registre universitaire alors qu'il y a tant à faire sur d'autres fronts?

La santé financière des universités au Québec ne saurait par ailleurs se résumer à une hausse des droits de scolarité. Les droits de scolarité élevés au Canada hors Québec n'ont pas empêché un endettement considérable des universités, et se sont accompagnés de l'endettement des étudiants (près de 30 % ont une dette de plus de 25 000 $ à la fin de leurs études, selon Statistique Canada).

Si la variable de la démocratisation de la formation doit être mise en relief, il faut voir quelles sont les conditions pour atteindre cet objectif. De faibles droits de scolarité pour tous constituent-ils la seule réponse? Comment s'assurer qu'un déblocage des frais de scolarité ne sera pas accompagné d'un désengagement relatif des pouvoirs publics à l'égard du financement universitaire? Comment, sur le plan de la démocratisation, s'assurer de la valeur des retombées des mécanismes de transferts auprès des étudiants? Les dispositifs de politique publique doivent s'ajuster, être modulés ou se recomposer. Cela demande un débat ouvert en évitant de partir de la réponse (quelle qu'elle soit d'ailleurs).


Monde transfrontalier

Ce genre de débat ne peut être mené en se murant dans l'environnement québécois. On doit plutôt se demander comment la société québécoise peut faire face aux enjeux actuels de l'affirmation des universités québécoises dans un monde transfrontalier. Nous nous inscrivons sur un échiquier canadien et mondial, et l'ubiquité virtuelle que permettent les technologies actuelles donne une plus grande acuité à une dimension intrinsèque à la nature de l'université: son ouverture au monde. Un monde de mobilité des personnes et de fluidité de l'information. La mobilité étudiante, dès le deuxième cycle, est une donnée sur laquelle il faut compter, il en est de même pour la mobilité professionnelle des professeurs.

L'université est située dans un cadre social, économique et géographique, mais ceux qui la font, ceux qui s'y forment et le déploiement de ses activités se définissent au-delà de ce cadre. Il y a là une tension que l'on ne peut esquiver. Si je peux me permettre ce raccourci: le «cadre local» doit permettre à l'université de tirer son épingle du jeu dans l'environnement international. Cette tension est vécue et partagée dans de nombreuses sociétés et entraîne des adaptations. Là encore, pas de modèle «clés en main», mais une préoccupation: comment faire partie des «joueurs importants» sur le plan international?


Politique publique

Mais ce qui semble clair, c'est que l'égalitarisme dans le traitement public interne des institutions universitaires n'est pas coutumier. Une forme ou une autre de distinction s'impose. Comment peut-il en être autrement, car toutes les institutions n'occupent pas la même position dans les système universitaires nationaux? Malgré tout, comment peut-on rendre justice à la gradation des positions et des compétences respectives réelles dans les systèmes universitaires et éviter de figer artificiellement les positions des uns et des autres, tuant ainsi l'esprit d'initiative et la créativité?

Ces interrogations devraient alimenter l'élaboration de la politique publique concernant les universités au Québec. La focalisation de l'attention sur un aspect ou un autre (gouvernance, droits de scolarité, salaires, etc.) décontextualise les questions fondamentales, si bien qu'une compréhension superficielle de certains outils, utilisés ici ou là, peut mener à des mesures partielles dont on apprécie mal l'impact réel (c'est une chose que l'on vit souvent dans le mimétisme en politique publique). Le gouvernement du Québec vante notre ouverture et notre capacité à nous imposer comme société dans le monde actuel et cherche à en définir les moyens. Le monde universitaire offre un terrain où une telle approche de politiques publiques devrait s'exprimer.

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Gérard Boismenu - Doyen de la Faculté des arts et des sciences de l'Université de Montréal
 
1 commentaire
  • cardinal - Inscrit 10 février 2010 15 h 54

    Voici qui est parlant!

    L'absence de commentaires révèle un peu ce que disait Molière dans les Femmes savantes:
    "On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé"...
    Le problème est bien plus dans le fait que l'université a été envahie par les cerveaux brumeux des sciences du vague comme la sociologie ou les sciences politiques. Envahie donc par ces rêveurs qui cherchent à attirer des adeptes pour les convaincre que le placotage plus ou moins vain est la base de jours meilleurs.
    Autrement dit, si l'on veut que les universités prospèrent, il faut s'assurer que ceux et celles qui s'y inscrivent soient à la fois motivés et travailleurs, et donc qu'il faudrait qu'ils subissent un concours d'entrée pour y suivre des cours, et des examens rigoureux pour y rester le temps d'un grade.
    Une des clés du problème réside dans le travail à temps partiel des étudiants qui est devenu la meilleure excuse pour ne pas étudier correctement. Pourquoi devrait-on être plus indulgent (formule édulcorée) pour accorder des crédits à ceux et celles qui ne les méritent pas sous prétexte qu'ils ou elles travaillent? Doit-on comprendre que le nouvel axiome est : je travaille chez MacDo, donc je gradue?
    La survie des universités passe nécessairement par l'abolition des trop nombreux certificats et autres programmes courts où l'on est admis sur une base adulte (je paie donc je réussis...), et par l'abolition du clientélisme puisque la base de financement est le nombre de têtes de pipes recrutées et non la renommée réelle et mesurée d'un programme.
    La course au diplôme a généré une pléthore de programmes inutiles qui ne mènent à aucun travail intellectuel et qui ne font qu'accroître le nombre de chômeurs (pas plus instruits qu'il ne faut) et les sommes faramineuses que doivent débourser les contribuables.
    À force de prétendre qu'il fallait à tout prix éliminer l'élitisme ( en réalité un prétexte à la fainéantise comme le racisme et autres non-sens pour justifier les bonnes notes) le système a réussi à éliminer l'élite de demain. Merci aux sciences du vague!!!!
    Pour réussir, une seule solution: la rigueur, accompagnée de l'abolition des chargés de cours qui ne se maintiennent que parce qu'ils se rendent populaires en étant aussi peu exigeants que possible, et éventuellement de la gratuité complète à l'université et dans les CEGEPS, mais bien sûr en fonction d'une excellence qui ne soit pas de pacotille.
    L'intervention du fédéral dans les universités a aussi eu ceci de pernicieux que les "chaires" ont détourné les professeurs de l'enseignement au niveau sous-gradué qui est le plus en demande pour être l'endroit où on se forme au contact des meilleurs cerveaux professoraux , et que dans la mesure où elles sont attribuées non pas au mérite, mais par institution, leur impact sur les futures générations est à peu près nul.
    La réforme de la formation des enseignants est un échec d'autant plus criant et dévastateur que l'abolition de la nécessité d'un premier grade (bacc ès Arts ou ès Sciences) a fait décroître les populations étudiantes dans les disciplines de base, et par conséquent leur financement, et par voie de conséquence le lieu géométrique de la préparation d'une société du savoir.
    Bravo!

    À quand la mise à la porte des songe-creux du Ministère de l'Édukation?