Nationalistes ou pluralistes? Faut-il vraiment choisir?

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Le débat sur les accommodements raisonnables reprend de plus belle. Une opposition tranchée est en train de se former entre nationalistes et partisans du pluralisme. Pour prendre position dans ce débat, encore faut-il comprendre la source du malaise identitaire vécu par le peuple québécois.

Ce dernier a fait face à de nombreuses rebuffades de la part de l'État canadien depuis les 50 dernières années. Il s'est fait imposer contre son gré un nouvel ordre constitutionnel en 1982 et l'Accord du lac Meech, qui visait à réparer les pots cassés, a été rejeté. Le peuple québécois a aussi pendant la même période subi deux échecs référendaires. Il est donc toujours dans un no man's land constitutionnel et il vit dans des limbes juridiques. Plus profondément, il n'est pas reconnu comme peuple à l'échelle internationale et pas reconnu comme peuple au sein du Canada. Il souffre donc d'un besoin de reconnaissance et d'un manque d'affirmation nationale.


La cause du malaise identitaire

Mais quel rapport y a-t-il entre le statut constitutionnel du Québec et la problématique des accommodements? La situation politique du Québec explique en bonne partie la réaction de plusieurs personnes face à la multiplication des exemples d'accommodements. Ces Québécois ont été placés en face de citoyens qui parviennent à s'affirmer, à réclamer la reconnaissance de leurs pratiques culturelles et à défendre leurs droits, alors que le peuple québécois dans son ensemble ne semble pas être en mesure d'obtenir une reconnaissance analogue au sein du Canada.

La constitution canadienne reconnaît les nations autochtones, la minorité franco-canadienne et la minorité anglo-québécoise, et on se rend compte maintenant qu'elle reconnaît aussi les minorités issues de l'immigration grâce à la politique de multiculturalisme et grâce à la Charte des droits et libertés. On ne trouve pourtant pas dans la Constitution canadienne une quelconque mention du peuple québécois. C'est la prise de conscience de la reconnaissance constitutionnelle consentie aux immigrants et de l'absence d'une reconnaissance équivalente pour le peuple québécois qui explique en grande partie la raison pour laquelle certains Québécois sont sortis de leurs gonds face aux accommodements.

Ils ont senti qu'ils devaient eux aussi réclamer la reconnaissance. Malheureusement, plusieurs d'entre eux l'ont fait en blâmant les «immigrants». Lors des audiences de la Commission de consultation, on a même parfois assisté à des propos choquants, racistes, antisémites et islamophobes. Mais il faut aller plus loin que la simple condamnation de ces propos et chercher à comprendre d'où provient le malaise identitaire qui s'est exprimé par la population.


Le fossé se creuse

La problématique des accommodements raisonnables est un autre chapitre dans la longue saga constitutionnelle du Québec. Malheureusement, ceux qui tiennent compte de la question nationale québécoise dans le présent débat sont aussi fortement critiques à l'égard de l'interculturalisme qu'ils assimilent au multiculturalisme, ainsi que très critiques à l'égard des accommodements, de la laïcité ouverte et du cours d'éthique et de culture des religions (ECR).

Mais à l'opposé, ceux qui promeuvent les valeurs de pluralisme ne semblent pas réaliser que la problématique des accommodements soulève la question nationale québécoise. Les pluralistes recrutent surtout en leur sein des personnes qui critiquent le nationalisme québécois ou qui restent très discrètes sur la question nationale. Plusieurs d'entre eux sont indifférents à l'égard du contentieux Québec-Canada, mais ils n'hésitent pas à dénoncer le nationalisme québécois.



L'affirmation nationale comme remède

En mettant de côté la problématique de la reconnaissance du Québec dans le présent débat, on fait plus qu'omettre un enjeu majeur. On passe à côté de la solution. Une politique vigoureuse d'affirmation nationale contribuerait à faire baisser la tension suscitée par les accommodements.

Si le peuple québécois pouvait être reconnu et être en mesure de s'affirmer comme peuple, il pourrait être plus conciliant et ouvert à l'égard du pluralisme. Mais plus les pluralistes refuseront de dénoncer l'intransigeance de l'État canadien face au Québec, plus ils justifieront l'équation que certains nationalistes sont tentés d'établir entre le pluralisme et le refus de reconnaître le Québec.

Si l'on garantissait la reconnaissance du Québec comme peuple, ce dernier pourrait être plus favorablement disposé face aux exigences du pluralisme. Certes, tous les problèmes ne seraient pas réglés pour autant. On peut comme en Allemagne refuser le port du kirpan à l'école. On peut refuser le port du niqab ou de la burqa dans les lieux publics lorsque cela implique des échanges entre les citoyens.

Sur la question du voile, je me range sans hésiter du côté de la Fédération des femmes du Québec et de Québec solidaire, et non du côté du Conseil du statut de la femme et du PQ qui, à mon humble avis, errent tous les deux en cette matière. Mais la réticence que les Québécois ont exprimée dans les sondages ou lors des audiences de la commission Bouchard-Taylor s'explique d'abord et avant tout par le malaise identitaire qui affecte le peuple québécois. Elle trouve son origine dans une carence d'affirmation nationale.


Qu'est-ce que l'affirmation nationale?

Il faudrait doter le Québec d'une constitution interne dans laquelle serait instaurée une citoyenneté québécoise et affirmé que la langue française est la langue de la citoyenneté. Cette constitution doit incorporer la Charte des droits et libertés et la Charte de la langue française, comprise comme l'expression des droits collectifs du peuple québécois et non, ainsi que l'interprète malencontreusement la Cour suprême du Canada dans son jugement contre la loi 104, comme une mesure transitoire visant seulement à assurer la survivance de la langue française.

Il faut y affirmer le principe de l'égalité homme-femme et la laïcité de nos institutions. En plus d'une constitution interne, il faut également étendre la loi 101 aux écoles privées non subventionnées, obliger les non-anglophones ou non-autochtones à s'inscrire dans un collège de langue française s'ils n'ont pas fait l'essentiel de leur parcours primaire et secondaire en français, et étendre la francisation des entreprises à celles qui ont dix employés et plus. Il faut aussi renforcer les institutions québécoises, à commencer par Télé-Québec, mais il faut aussi créer Radio-Québec pour remplacer la défunte chaîne culturelle à la radio FM de la SRC. Il faut consolider les budgets du CALQ et de la SODEC. Il faut renflouer les universités, doter le Québec d'une véritable politique muséale, empêcher la vente de biens institutionnels publics à des intérêts privés (comme le 1420 Mont-Royal et le Collège Marianapolis) et instaurer un véritable cours d'histoire nationale au primaire et au secondaire.


Le juste milieu et non les extrêmes

Si l'on adoptait des mesures de ce genre, je crois que les Québécois n'auraient aucun problème à souscrire au pluralisme. Il est aberrant de constater que certains nationalistes québécois empruntent une tangente qui, comme en France, critique toute forme pluralisme. Mais je suis tout aussi estomaqué de voir à quel point ceux qui vantent le pluralisme font la sourde oreille face au manque de reconnaissance du peuple québécois.

Il faut affirmer haut et fort notre ouverture à l'égard du pluralisme culturel. Il faut reconnaître les droits collectifs des peuples autochtones et de la minorité anglophone. Il faut enchâsser une politique d'interculturalisme, le concept de laïcité ouverte et le principe de l'accommodement raisonnable. Mais tout cela n'a pas de sens sans l'affirmation nationale et la reconnaissance du Québec comme nation.

Ceux qui ne se prononcent pas ouvertement en faveur d'une politique d'affirmation nationale et qui ne posent pas le problème de la non-reconnaissance du Québec au sein du Canada n'obtiendront pas grand-chose en dénonçant la fermeture de certains nationalistes à l'égard du pluralisme. Ils risquent même d'obtenir l'effet inverse de celui qui est escompté. Mais les pluralistes sont-ils prêts à soulever la question de l'accommodement du Québec au sein du Canada?

*****

Michel Seymour - Professeur au département de philosophie de l'Université de Montréal

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40 commentaires
  • Marc-Aurèle Lachance - Inscrit 9 février 2010 00 h 50

    Message au Devoir.

    Pourquoi cet article se retrouve dans Actualité sportive?

    Ceci dit, les propositions de M. Seymour pour enrichir l'identité dynamique de la nation québécoise en passant par la souveraineté me semblent des plus à propos.

    Mais à mon humble avis, la laïcité suffit à une société plurielle. Il est nullement nécessaire de sombrer dans les « x-culturalismes», le pluralisme ou une laïcité à épithète.

  • Gebe Tremblay - Inscrit 9 février 2010 01 h 34

    Le Québec une nation ?

    Si les Québécois souffraient d'un malaise identitaire, il n'y aurait pas cette vague contre le pluralisme. C'est la bonne santé identitaire des Québécois qui se manifeste contre cette campagne pluraliste et de dénationalisation.

    Ce n'est pas le Québec qui est la nation. Ce sont les Québécois.

    Un remède ?

    Vous ne voyez donc pas que cette situation est voulue ? Vous croyez vraiment que les Québécois ont un problème avec les immigrants et la diversité culturelle au Québec ?

    Ces accommodements et impositions idéologiques pluralistes n'ont qu'un seul but ; éviter la bonne entente entre les Québécois et les immigrants. Une trop bonne entente développerait une identité majoritaire francophone, un attachement au Québec et donc une force électorale que ne veut surtout pas le fédéral.

    La division doit être maintenue au Québec et ces provocations envers le peuple québécois servent ce but. On l'accuse donc de xénophobie, lui impose des accommodements plus stupides les uns que les autres, modifie ses chartes, brise ces lois, attaque sa langue, en servant des immigrants qualifiés de communautés culturelles tout en niant la sienne. Ils savent très bien ce qu'ils font.

  • René Girard - Inscrit 9 février 2010 04 h 18

    L'amalgame, c'était prévisible

    Il y a quelque risque de tomber dans le racisme et la discrimination dans des expressions comme 'minorités culturelles' ou 'majorité'. Ces barrières sont factices. Elles n'existent réellement pas. Toutes artificielles qu'elles soient, elles servent à cloisonner la population en groupes homogènes partageant les mêmes croyances, parlant la même langue. Ainsi se rejoignent les cultes multiculturalistes et nationalistes.

    Les nationalistes veulent fondre l'ensemble de la population dans une langue et une croyance. Les multiculturalistes et les interculturalistes font jouer un ensemble de groupes ayant leurs croyances, leurs langues et leurs cultures autour d'un relativisme qui les annulent, ce qui revient à mettre de l'avant la pensée nationaliste et ses velléités exclusives autour du mythe patrimoniale qui consiste à faire revivre cette parole d'évangile, 'il n'y aura qu'un seul troupeau et un seul pasteur', la langue française (sans culture) et la religion catholique (sans l'institution). Bêêêêêê!!!!!

    Cependant ce cloisonnement factice en groupes, dialoguant (interculturalisme) ou non (multiculturalisme), joue en faveur de revendications religieuses contredisant les valeurs égalitaires et démocratiques de nos sociétés modernes. Ces dernières doivent se constituer un rempart contre ces malencontreuses revendications religieuses par une Charte de la laïcité à valeurs humaines et universelles. Valeurs qui devraient rassembler tous les êtres humains sans distinction de race, de langue, de religion, etc

    Ceux qui prônent une 'laïcité ouverte' laisse entendre qu'il existe une 'laïcité fermée' ce qui est complètement absurde puisque la laïcité en soi est neutre, elle est ni ouverte à quoi que ce soit (religions, idéologies), ni fermée à quoi que ce soit (religions, idéologies). Elle n'est pas ouverte aux religions et de ce fait elle peut les critiquer, elle n'est pas fermée aux religions quand celles-ci sont en accord avec les valeurs universelles que la laïcité défend.

    Ce n'est pas ce que préconise les défenseurs de la 'laïcité ouverte', qui amputent la laïcité entendue dans son sens inclusif, décrit précédemment, au profit d'une laïcité dénaturée, vidée de sa substance. C'est dire qu'une telle laïcité n'est plus neutre mais fait place à la religion, ce qui éventuellement la fera disparaître complètement. Allons-nous laisser la lumière de la raison faiblir à ce point en acceptant une 'laïcité ouverte' aux religions et en réalité fermée aux valeurs universelles?

    Non, monsieur Seymour, l'amalgame que vous proposez existe déjà et, on le voit bien, il divise au lieu de rassembler. Il produit le contraire de ce qu'il voulait obtenir, si tant est qu'il le voulait vraiment.

  • Yvon Roy - Inscrite 9 février 2010 07 h 57

    monocultûre

    Le pluralisme étant aux monocultûres ce que l'intercultûre est au curling, seul le bon Dr Pangloss pourrait résoudre cette inadéquation fondamentale d'un Québec souverain dans un Canada uni; mais cela étant, ne s'agirait-il pas là d'un autre accommodement raisonnable aussi?

  • jacques noel - Inscrit 9 février 2010 08 h 11

    DÉSOLÉ MAIS ON ÉTAIT ICI AVANT LES INDIENS

    Les Mohawks alias les Iroquois, la plus grosse tribu (15,558 individus), viennent de l’État de New York ; le siège social des Six nations était près de Syracuse.

    Les Hurons (2881) viennent de la Baie Georgienne, en Ontario. Ils étaient une trentaine de milliers. Massacrés par les Iroquois, quelques centaines ont été sauvés de l’holocauste par les Jésuites qui les ont ramenés à l’Ile d’Orléans en 1649. Même là, les Iroquois ont retonti pour les achever. Ils ont finalement été envoyés à la Jeune Lorette en 1697, leur “ terre ancestrale ” mon œil…

    Les Micmacs (4606), autour de la Baie des Chaleurs, viennent « de l’Ile du Prince-Édouard, l’Ile du Cap-Breton, la Nouvelle-Écosse et le nord du Nouveau-Brunswick » (Synthèse Canada-Québec, p,16, 1977)

    Les 9397 Inuits viennent du Grand nord. Puis avant d’Asie évidemment.

    Les Cris viennent autant de l’Ontario que du Québec. « Au moment de la signature de l’Accord de la Baie James et du Nord québécois, en 1975, les Cris n’étaient que 5000. Aujourd’hui, ils sont près de 12 000. La Commission crie de la santé et des services sociaux y est pour quelque chose. » (La Presse, 28 avril 1994 Henri L. Comte). Au dernier décompte, ils étaient rendus à 15,000. Faut voir comment vivre leurs frères ontariens de l’autre coté de la Baie pour voir comment la vie des autochtones est difficile au Canada…

    Les Algonquins (8471) sont peut-être les plus autochtones de nos autochtones. Nos vrais Indiens ici depuis toujours Mais ils sont aussi métissés. Malheureusement ce sont les plus pauvres de nos Indiens. Et je ne suis pas le premier à le déplorer. Parlez-en à Richard Desjardins.

    Les Attikameks Montagnais, alias les Innus (14,492) réclament environ un million et quart de km2 du territoire au Québec, en gros les trois-quarts. Le hic c’est qu’ils viennent de l’Ontario et n’ont aucun droit historique sur le Québec. En 1996, un rapport d’experts concluait « que les peuples attikameks et montagnais ont été entièrement éliminés depuis 300 ans à la suite d’épidémies et de guerres sanglantes avec les Iroquois. En conséquence, les Attikameks et Montagnais du Québec trouveraient plutôt leur origine par l’arrivée d’Amérindiens venus du nord de l’Ontario. » (Le Soleil, Annie St-Pierre, 14-3-96). Voilà pour les droits ancestraux des Indiens.

    Combien y’avait-il d’Indiens en tout et partout au Québec en 1534 ? Très peu. « A Hochelaga, sur le site de Montréal, Cartier visita un village iroquoien fortifié d’une triple palissade en milieu des champs de blé d’Inde et abritant environ 1 500 habitants. Celui de Stadaconé près de Québec en comptait près de 600. On estime à au moins 20 000 habitants la population huronne. La confédération iroquoise regroupait autant d’habitants que la confédération huronne. » ((Denys Delâge, Le pays renversé, P. 97, 1991)

    Sur 12 générations, un Tremblay d’Amérique a 2048 ancêtres venus de France, 1024 sont nés ici en Nouvelle-France au 17e siècle. Y’a 350 millions de Nord-Américains. Très peu, pour ne pas dire personne à part quelques Cheyennes, peuvent prétendre avoir 1024 ancêtres nés en Amérique du Nord au 17e siècle. Bref, on est chez nous icite comme personne d’autres sur ce continent. Il faut un méchant culot pour nous traiter d’étrangers sur les terres qu’on a désouchées une par une, à l’huile de bras.

    La prochaine fois qu’un Indien vous dira que ses ancêtres étaient ici avant les vôtres, demandez-lui combien il a d’ancêtres nés sur le territoire du Québec au 17e siècle ? Il y a de fortes chances que ceux qu’il va nommer soient les mêmes que les vôtres : des Tremblay d’Amérique. Voilà pour le mythe de l’Indien icite avant nous autres.