Petit constat sur un Québec éclaté

À assister et à participer aux débats actuels sur l'identité québécoise, les valeurs communes, la laïcité et le pluralisme, on peut s'étonner de constater à quel point la dimension de l'imaginaire culturel et littéraire en est absente. Sommes-nous tous devenus à ce point des juristes dans l'âme, sommes-nous à ce point piégés par la «société des droits» que nous soyons devenus incapables de penser un tant soit peu la culture québécoise en acte, d'en saisir les élans, le dynamisme, la diversité?

Une société ne vit pas seulement de principes politiques et de droits, de chartes et de valeurs, elle vit aussi de relire autrement son passé, de s'inventer sans cesse dans de nouvelles formes, de se projeter dans l'inconnu, bref de se créer librement.

C'est ce saut dans l'imaginaire le plus débridé qui a nourri la Révolution tranquille et les années 1960-1970: «feu l'unanimité», cela ne renvoyait pas seulement à un pluralisme d'opinions, à une diversification des modèles de vie qui contestait les dogmes, mais aussi à une multiplication des imaginaires. À entendre les débats actuels, on dirait que ce Québec-là n'a jamais eu lieu, qu'il n'y a jamais eu ce moment littéraire où Marie-Claire Blais parodiait le roman de la terre, Hubert Aquin projetait la révolution québécoise dans les Alpes suisses, Réjean Ducharme donnait la parole la plus subversive à une petite fille mi-catholique mi-juive, où les poètes chantaient un pays non pas défini et programmé mais ouvert à tous les possibles, à toutes les naissances. Regardez La Nuit de la poésie de 1970 et quelle explosion de la parole elle donnait à entendre, quelle diversité des tons, des performances, des cultures s'y manifestait.


Source unique

À entendre les propos qui se tiennent sur l'identité québécoise et les valeurs communes, on croirait que le Québec moderne s'est inventé dans l'homogénéité, dans l'adhésion massive à une croyance, à un modèle, à une source unique, alors que c'est le désaccord et la discordance qui ont animé l'élan des «Nouveaux Québécois», le sentiment que l'individu pouvait faire ses choix en dehors du diktat des curés et des nouveaux curés, qu'il n'y avait plus d'instance absolue pour décréter là où était le bien ou le mal, plus de cadre de vie ni de morale faisant consensus.

Le Québec moderne ne s'est pas donné une langue officielle commune, il ne s'est pas affirmé comme «français» pour que nous disions et pensions tous la même chose, ni pour définir une fois pour toutes ce que c'est que d'être un Québécois...

Certains voudraient faire du mot «pluralisme» un mot méprisable, presque indigne, et en faire le pur produit d'«églises» ou de «chapelles» constituées d'intellectuels imbus de bons sentiments. Mais ont-ils seulement lu, vu, entendu ce que les artistes et les écrivains québécois imaginent et inventent depuis un demi-siècle?


Identité québécoise

Pour soutenir encore aujourd'hui que la question de l'identité québécoise et des valeurs communes est une chose simple et que le pluralisme est une élucubration qui émane de la commission Bouchard-Taylor, il faudrait pouvoir soutenir ce paradoxe énorme, aberrant: les créateurs québécois n'inventeraient depuis 50 ans que des mondes parallèles, sans le moindre rapport avec les réalités sociales et historiques qui les entourent; la littérature québécoise en train de se faire serait totalement déconnectée du Québec réel, sans lien avec son histoire et son devenir.

En fait, il semble que, pour plusieurs, il ne soit même pas utile de la lire ni de la relire tant la question de l'identité québécoise est une cause déjà entendue. Je préfère penser qu'une société où cohabitent Pierre Vadeboncoeur et Dany Laferrière, Pierre Morency et Catherine Mavrikakis, Gaëtan Soucy et Nicole Brossard, Bernard Émond et Xavier Dolan, David Altmejd et Michel Goulet, Patrick Watson et Karkwa, Michel Tremblay et Wajdi Mouawad, est une société certes fondée sur le droit, l'égalité, la démocratie, mais aussi une société qui se risque à être autre chose que ce qu'elle pensait être, un Québec dont la culture n'est ni identitaire ni unanime, et qui ne se croit pas sapé dans ses fondements et en train de se renier chaque fois que surgit la différence. Pour tout dire, jusque dans ses lacunes, ses impasses, ses contradictions, un Québec vivant.

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Pierre Nepveu - Écrivain, professeur émérite de l'Université de Montréal et l'un des signataires du Manifeste pour un Québec pluraliste
12 commentaires
  • Gebe Tremblay - Inscrit 9 février 2010 01 h 56

    Tous tout nus gambadant dans les paquerettes

    La prochaine fois signez donc un manifeste littéraire et artistique au lieu d'un manifeste politico-idéologique.

  • Marco - Inscrit 9 février 2010 08 h 36

    Il était une fois dans un Québec imaginaire....


    Mon Dieu, quel discours ronflant et endormant! On a presque envie de se faire lire une histoire et de se faire border par Passe-Partout ou Passe-Carreau en déshabillé sexy!!!

    Ou encore une Best Side Story par Danny Lafferière avec la robe de mère-grand sur le dos dans une adaptation du Petit Chaperon Rouge, devenu pour les besoins de la cause le Petit Chaperon Guay aux couleurs arc-en-ciel!...

    Franchement, plus conventionnels et intéressés que le auteurs cités plus haut, tu meurs!... À l'idée seulement de voir réduire qu'une infime partie de leur subventions réservées à la promotion de leurs oeuvres "magistrales", tu les vois de nouveau grafigner et monter aux barricades!!

    Oui, 50 ans de coulissage et de manoeuvres de tractations auprès des organismes gouvernementaux pour se monter une petite chasse-gardée culturelle!!... Une guilde, et maintenant un manifeste. Tout passe donc chez vous par des tractations de bas niveau pour tenter de vendre les nouvelles valeurs artistiques québécoises!

    En effet quel pluralisme d'intérêt et d'intention strictement pragmatique! Le parti libéral, du temps de Trudeau père ne faisait pas autrement...

    Au fait, qu'enseignez-vous cher "professeur émérite" dans cette si prestigieuse université?...

  • Pierre Marinet - Inscrit 9 février 2010 09 h 08

    Désolation argumentative.

    Vous n’avez rien compris à ce Québec composé d’une grande diversité qui n’est pas un pluriel. Vous confondez le « pluralisme » de supermarché avec « une esthétique du divers ». Vous n’y comprenez rien et ne voyez pas ce qui se passe car on se demande si vous réalisez s’il y a un rapport entre « les artistes et les écrivains québécois (qui) imaginent et (qui) inventent depuis un demi-siècle? » et l’intégrisme particulièrement islamique qui a lieu dans les sociétés occidentales considéré comme phénomène nouveau et liberticide? Le débat est là, vous ne le nommez pas. Pourtant tout le monde le sait pas vous ni les auteurs du Manifeste « Pour un Québec pluraliste ». Étrange pour des intellectuels? Les créateurs créent certes, les intégristes de tous bords empêchent la création. Sinon, il n’y aurait pas d’intégrisme. Vous n’avez pas l’air de savoir ce qui se passe dans notre monde ni dans notre société. Camus disait qu’il n’accepterait pas qu’on tue, qu’on agisse en terroriste, pour défendre une idée. Il a écrit et pensé et pour cela il a agit. Nous lisons les auteurs d’ici et d’ailleurs et c’est pourquoi nous nous battons POLITIQUEMENT contre tous les intégrismes afin de continuer à les lire dans leurs diversités et différences.

    « Je préfère penser qu'une société où cohabitent Pierre Vadeboncoeur et Dany Laferrière, Pierre Morency et Catherine Mavrikakis, Gaëtan Soucy et Nicole Brossard, Bernard Émond et Xavier Dolan, David Altmejd et Michel Goulet, Patrick Watson et Karkwa, Michel Tremblay et Wajdi Mouawad, (…) »… Et vous parlez d’un Québec qui réagirait pour cause de culture « identitaire » et « unanime », « sapé dans ses fondements », alors que vous nous montrez avec cette liste que ce n’est pas vrai, que la différence existe et qu’elle s’exprime? Cette liste démontre bien que la différence fait le Québec. La diversité comme esthétique qui s’exprime oui; le pluralisme, non. Votre texte est tout aussi démagogique que le Manifeste parce que face à la réalité, tous vos arguments tombent.

  • Pierre Bernier - Abonné 9 février 2010 09 h 22

    Fusion imaginaire !

    Q « Chéri, es-tu tout à moi ? »

    R « Comment voudrais-tu que je sois tout à toi si je ne suis pas tout à moi ? »

    Et ils continuèrent à cohabiter ensemble, en attendant.

  • - Abonnée 9 février 2010 09 h 52

    Sous le couvert du "pluraliste institutionnalisé"

    Cette « pétition » pour un Québec pluraliste n'est qu'une autre tentative de faire du Québec, seul territoire francophone restant en Amérique du Nord, une province canadienne comme les autres.

    N’y voyant que du feu, je connais déjà une signataire qui regrette de l’avoir paraphé.