Deux centenaires, deux réalités

La une du journal La Patrie du mercedi 16 février 1910 racontant l’histoire du «ponchon» des îles de la Madeleine.
Photo: La une du journal La Patrie du mercedi 16 février 1910 racontant l’histoire du «ponchon» des îles de la Madeleine.

En janvier 2010, Le Devoir fête ses cent ans dans l'allégresse! Tout en lui souhaitant encore longue vie, nous voudrions vous raconter un autre événement qui souligne aussi ses cent ans cette année, mais dont les effets, d'abord bénéfiques, ne semblent pas promis à un avenir aussi lumineux. Voici l'histoire.

Au moment où Le Devoir faisait son entrée dans le domaine de la communication des idées, qu'il appelait la population canadienne-française à la vigilance envers les deux gouvernements, qu'il promettait, selon la présentation du 1er numéro du 10 janvier 1910, d'«appuyer les honnêtes gens et de dénoncer les coquins», un petit archipel, dans le golfe Saint-Laurent vivait, depuis le 6 janvier, dans l'ignorance totale de ce qui se passait ailleurs dans le Canada et dans le monde.

Le 6 janvier 1910, l'unique câble sous-marin qui reliait, par télégraphie, les îles de la Madeleine avec le continent venait de se rompre: dès cet instant, toutes communications avec le monde extérieur devenaient impossibles.

Bien sûr, les premiers à s'inquiéter ont été les marchands et les industriels de la pêche qui ne pouvaient continuer à passer leurs commandes pour regarnir les étagères des boutiques et fournir les pêcheurs en agrès en préparation à la saison printanière de pêche. Également, plus de câble sous-marin, donc plus de courrier! Impossible, dès lors, d'envoyer des nouvelles aux parents, aux amis de l'extérieur; et l'inquiétude naissait: si une catastrophe survenait dans ces îles? Si une épidémie se déclarait comme celles que les insulaires avaient connues à quelques reprises au XIXe siècle?

Or, au début de février, un après-midi, alors que la morte-saison de la pêche et de la terre laissait un bon répit, quelques Madelinots de Havre-Aubert (des hommes évidemment, les femmes étant toujours à besogner dans les maisons pleines d'enfants!) devisant de cette situation inquiétante, conçoivent un projet farfelu, révélateur à la fois de l'esprit d'humour de ces Acadiens insulaires, mais aussi de leur agacement devant le peu d'intérêt que manifestaient leurs représentants politiques concernant l'insécurité dans laquelle vivaient leurs commettants.

Un ponchon

Aussitôt énoncé, le projet est mis à exécution: «On va gréer un ponchon!» Pourquoi risquer sa vie en mer alors que c'est l'hiver et que les sautes de température sont fréquentes? Le ponchon sera l'embarcation que l'on confiera à la mer; on y déposera des boîtes de fer-blanc dans lesquelles on insérera des lettres destinées aux familles de l'extérieur, mais surtout, une missive spéciale pour le député du comté, monsieur Rodolphe Lemieux, ministre des Postes de surcroît, auquel on attribuait tout le blâme de l'incurie postale. Ce qui fut décidé fut rapidement exécuté. Certains fabriquent les boîtes de fer-blanc, un autre forge le gouvernail de fer, un autre façonne la voile de tôle de façon à lui faire prendre le vent et sur laquelle on peint en grosses lettres WINTER MAGDALEN MAIL. Pendant ce temps, un messager parcourt le canton pour annoncer qu'une malle partira le lendemain.

Le 2 février, jour de la Chandeleur, tout est prêt. En après-midi, on porte le bateau nouveau style sur la plage de Havre-Aubert et on lance le frêle esquif au gré du vent et de la mer. Il est six heures du soir. Chacun retourne chez soi sans grand espoir.

Le 12 février, un certain Murdock McIsaac, de Port-Hasting en Nouvelle-Écosse (lieu de l'atterrissage du fameux ponchon), recueille l'objet, met à la poste les lettres qu'il y trouve et réclame la récompense de 30 $ promise dans une des missives à celui qui sauverait ce tonneau.

Parmi les lettres, celle d'une dame de Havre-Aubert a été reproduite en partie dans La Patrie (http://bibnum2.bnquebec.ca/bna/patrie/index.html) du mercredi 16 février 1910.

Démantèlement des services

Mais l'effet le plus immédiat, c'est l'intérêt soudain du ministre des Postes qui décide d'envoyer rapidement un bateau de ravitaillement secourir les pauvres insulaires esseulés et mettre immédiatement en marche l'installation d'une station Marconi afin de disposer de la TSF que les Madelinots réclamaient depuis longtemps, station qui fonctionnera dès 1911.

Grâce à ce geste aventureux, les Madelinots ont, depuis ce temps, connu beaucoup d'autres améliorations dans leurs services de communication.

Cependant, malgré ce centième anniversaire qu'il nous plaît de rappeler, on ne peut passer sous silence le démantèlement systématique, survenu dans les dernières décennies, des services acquis depuis 1911.

- Déménagement des bureaux de la compagnie de téléphone Télébec, des Îles à Val-d'Or.

- Déménagement de la station radio-téléphone de la Garde côtière des Îles à Rivière-au-Renard, en Gaspésie. (Pourtant, s'il est un service essentiel aux îles de la Madeleine, c'est bien celui-là!).

- Déménagement du câblodistributeur des Îles à Terre-Neuve... puis en Ontario.

- Coupes considérables par Radio-Canada des temps d'antenne dévolus à la journaliste en poste ici, aux Îles.

Quant aux communications maritimes hivernales, elles sont toujours aussi aléatoires: depuis des décennies, la compagnie CTMA, qui exploite les bateaux pour le transport des passagers et des biens de consommation, fait, avec l'appui des citoyens des Îles, des pressions afin qu'un service maritime soit en activité durant les mois d'hiver. Or, après un essai pourtant considéré comme fructueux à l'hiver 2009, voilà que cette année (au 19 février 2010) les Madelinots ne savaient toujours pas s'ils pourraient, par exemple, rentrer aux Îles avec leur voiture, dans le cours de février ou de mars... Enfin, la bonne nouvelle est survenue deux jours avant la fermeture annoncée de la navigation! Et après bien des démarches et bien des pressions des élus de la municipalité et de la compagnie.

Devant ces reculs de la modernité, devrait-on envisager d'autres gestes spectaculaires? Ou laisser s'effriter les miettes qui nous restent?

Henri Bourassa avait bien raison d'écrire en 1910, dans sa première page du Devoir, que «comme les principes et les idées s'incarnent dans les hommes et se manifestent par les faits, nous prendrons les hommes et les faits corps à corps et nous les jugerons à la lumière de nos principes».

Mais, parfois, on voudrait bien que ceux que l'on a élus se souviennent que l'on existe...

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Chantal Naud - Madelinienne
1 commentaire
  • - Inscrit 8 février 2010 18 h 07

    À Chantal,

    C'est une belle histoire que vous nous avez contée, une vraie qui touche et nous amène à réfléchir sur ce qui se passe, le pourquoi et le comment l'empêcher, pour que des sœurs et des frères et leurs enfants ne soient pas traités aussi lâchement.

    La seule explication que je trouve est qu'il faut toujours donner aux plus riches, ENCORE PLUS, obligeant à sacrifier la solidarité humaine pour l'efficacité et la rentabilité capitaliste la plus grande possible, sans limite, sans cœur.

    Je suis avec vous et j’invite les autres à se joindre à vous aussi !!