Manifeste pour un Québec pluraliste

Photo: Illustration: Christian Tiffet

Le débat sur l'identité prend un virage dangereux. Une vision ouverte et pluraliste de la société québécoise subit les foudres conjuguées de deux courants en rupture avec les grandes orientations du Québec moderne.

D'un côté, une vision «nationaliste conservatrice» voit le Québec d'aujourd'hui comme ayant trop concédé à la diversité culturelle. L'interculturalisme, la laïcité ouverte, les pratiques d'accommodement raisonnable mettraient en péril une culture québécoise authentique, éclipsant la mémoire de la majorité historique. De l'autre côté, une vision stricte de la laïcité récuse les manifestations religieuses ostentatoires dans la sphère publique. Elle entend renvoyer le religieux hors de l'espace public, au nom cette fois d'une conception de la société qui limite tout signe d'allégeance religieuse au seul espace privé.

Ces deux courants, a priori différents, se rejoignent d'abord dans une même attitude d'intransigeance envers les minorités, exigeant qu'elles se plient à une vision de la société québécoise qu'elles n'auraient pas contribué à forger. Ils se rencontrent ensuite dans l'invocation d'une stricte application des principes de la laïcité à l'encontre de citoyens professant des croyances religieuses tenues pour incompatibles avec les valeurs québécoises.

Mais il existe une autre vision de notre société, plus tolérante et surtout plus dynamique dans sa conception des rapports sociaux. Elle correspond mieux aux exigences du Québec contemporain et doit être défendue.

Le pluralisme et l'interculturalisme

Le pluralisme est taxé de relativisme, de multiculturalisme trudeauiste, de «chartisme», d'antinationalisme, d'élitisme, etc. Mais loin de tous ces «ismes», la position pluraliste considère que les membres des minorités ne doivent pas être victimes de discrimination ni d'exclusion sur la base de leur différence, et l'intégration des immigrants à la société québécoise ne doit pas exiger une assimilation pure et simple. Si l'immigrant doit s'efforcer de s'intégrer à la société d'accueil et de respecter ses lois et ses institutions, cette dernière doit veiller à lever les obstacles à son intégration. Le devoir d'adaptation est réciproque.

La position pluraliste se fonde sur le respect et la reconnaissance de la diversité. Cela ne signifie pas qu'il faille tolérer toutes les pratiques culturelles et religieuses, ni que la société québécoise doive être conçue comme la juxtaposition de communautés repliées sur elles-mêmes. Au contraire, le pluralisme favorise les rapports interculturels et se veut un approfondissement des valeurs démocratiques.

La laïcité

C'est à tort que l'on revendique parfois la laïcité comme si ses principes étaient absents de notre culture publique. Au Québec, l'État élabore les normes collectives indépendamment des groupes religieux ou de conviction. Il exerce sa neutralité en s'abstenant de favoriser ou de gêner, directement ou indirectement, une religion ou une conception séculière de l'existence, dans les limites du bien commun. Cette orientation politique répond à l'exigence de protéger la liberté de conscience et sa libre expression, de même que l'égalité des citoyens. Cela signifie que les droits civiques et politiques ne sont pas conditionnels à l'abdication des croyances et des pratiques de ceux qui les expriment.

On voit cependant surgir au Québec l'idée que l'appartenance religieuse exprimée publiquement serait préjudiciable à l'identité nationale, d'où la nécessité d'adopter une charte de la laïcité. Mais, dans les faits, une telle charte serait avant tout un instrument juridique interdisant la manifestation de l'adhésion religieuse dans la sphère publique ainsi que les demandes d'accommodement pour motif religieux.

S'il est essentiel de s'entendre sur la signification et la portée de la laïcité, l'interdiction pure et simple de toute manifestation d'appartenance religieuse ne répond à aucune nécessité sociale. Une telle interdiction aurait un effet discriminatoire, car elle ne viserait que les croyants appartenant aux religions comportant des prescriptions vestimentaires ou alimentaires. Mais surtout, elle serait disproportionnée par rapport aux objectifs, notamment la neutralité des services publics.

La laïcité s'impose à l'État

Cette neutralité institutionnelle exige que les normes collectives soient appliquées de manière impartiale, quels que soient le sexe, l'origine ethnique ou l'appartenance religieuse. Le fait qu'un agent de l'État affiche un signe d'appartenance religieuse ne l'empêche nullement d'appliquer les normes laïques de façon impartiale; le citoyen ne peut que constater ce signe religieux, de la même façon qu'il peut remarquer l'origine ethnique du fonctionnaire.

Pas plus que la couleur de peau ou le sexe, on ne peut présumer que cette affiliation religieuse constitue une subjectivité qui interfère dans la manière dont le fonctionnaire applique la loi ou le règlement. En revanche, l'interdiction de signes religieux peut être justifiée si ceux-ci entraînent un dysfonctionnement du service, un problème de sécurité, un traitement discriminatoire à l'égard d'autres personnes ou encore, s'ils donnent lieu à un prosélytisme. La laïcité s'impose à l'État, non aux individus.

Les valeurs communes

On parle beaucoup des «valeurs québécoises». Selon certains, les accommodements, le programme Éthique et culture religieuse et autres mesures feraient primer les valeurs minoritaires sur celles de la majorité ou favoriseraient le relativisme. La majorité aurait, au contraire, le droit d'exiger des immigrants qu'ils se conforment à «nos» valeurs. Mais qu'en est-il de celles-ci?

Selon certains nationalistes conservateurs, la diversité ne serait qu'apparente. Il y aurait au Québec une majorité silencieuse qui n'aurait jamais renié ses valeurs traditionnelles, représentant notre véritable identité. Cette rhétorique reflète davantage le volontarisme de ses défenseurs qu'une quelconque réalité de la société québécoise. Par quelle symbiose mystique parviennent-ils à déceler le contenu véritable des valeurs de cette majorité? Force est de constater qu'ils y projettent leurs propres préférences, postulant qu'elles font l'objet d'un vaste consensus.

D'autres critiques prétendent plutôt trouver ces valeurs communes en deçà du foisonnement des modes de vie, dans des principes formulés abstraitement comme la démocratie, les droits, la liberté, le pluralisme et l'égalité entre hommes et femmes. Mais comment définir les limites concrètes de ces droits? Et qu'implique précisément cet engagement au-delà du respect des lois? Tenter de répondre à ces questions, c'est retrouver la complexité à laquelle on espérait échapper. Il serait vain de tenter de réduire la diversité du Québec contemporain, il nous faut plutôt trouver les moyens du dialogue, permettant ainsi la prise de décisions communes par-delà nos différences.

Les chartes des droits et les institutions

La «crise des accommodements raisonnables» a révélé chez certains une crise de confiance dans nos institutions, notamment dans la capacité du droit et des tribunaux à encadrer la mise en oeuvre de ces accommodements sur la base de valeurs et de principes fondamentaux.

Si nos institutions politiques et la délibération purement politique ont un rôle à jouer dans la délimitation des pratiques d'accommodement, on doit veiller à ne pas dévaluer les textes fondamentaux que sont les chartes des droits. C'est pourtant ce que l'on fait lorsqu'on les met en concurrence avec d'autres valeurs, par exemple lorsqu'on présente comme leurs contrepoids nécessaires l'égalité des sexes, la séparation de l'Église et de l'État, la primauté de la langue française ou encore, selon un projet de loi récemment déposé à l'Assemblée nationale, le patrimoine historique du Québec. Mais c'est là un exercice tautologique.

En effet, certains de ces éléments (comme l'égalité entre hommes et femmes) sous-tendent déjà des concepts juridiques généraux tels que l'interdiction de la discrimination. De même, la séparation de l'Église et de l'État, explicitement reconnue par nos tribunaux dès les années 1950, est conceptualisée depuis comme découlant des libertés fondamentales garanties par les chartes des droits.

Les droits et libertés sont plus qu'un ensemble désincarné de normes. Au contraire, le respect des droits des minorités, notamment religieuses, fait partie de notre tradition, dont les chartes des droits sont les héritières.

La voie de la continuité

Les critiques du pluralisme l'accusent souvent de rompre avec la trajectoire historique du Québec. Mais ce sont plutôt les tenants d'une laïcité stricte et d'un nationalisme identitaire conservateur qui choisissent la voie de la rupture.

La Charte québécoise des droits et libertés, l'interculturalisme, la Charte de la langue française, la laïcité ouverte visent à établir un équilibre, toujours mouvant, entre les préoccupations légitimes de la majorité et celles des minorités. La recherche constante de cet équilibre honore le Québec et demeure la condition d'un authentique vivre-ensemble. Nous souhaitons qu'elle se perpétue.

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Pierre Bosset, Dominique Leydet, Jocelyn Maclure, Micheline Milot et Daniel Weinstock - Les auteurs sont tous professeurs (sciences juridiques, philosophie ou sociologie) à l'UQAM, à l'Université de Montréal ou à l'Université Laval.

Quelque 150 signataires additionnels appuient le contenu de ce manifeste, dont la version longue et la liste complète des auteurs se trouvent sur le site http://www.pourunquebecpluraliste.org.
388 commentaires
  • nonauracisme - Inscrit 3 février 2010 01 h 40

    Bravo aux chers professeurs: Vous avez mis le point sur un probleme si pas regler va deborder comme en france.

    Quand je vois le debat sur l identite et la burqa en france, je suis tres blesse.J ai peur que ce debat virulent ne vienne au quebec car c est le quebec entier qui seront perdant. J appuies votre initiative pour un quebec pluraliste, mais nous devons elargir ce sujet dans toute la societe pour que la population comprenne les enjeux qui nous guettent.
    Sans etre mechant, je ne pense pas que la france pourra s en sortir comme societe, ils ont trop balayer sous la table beaucoup de problemes, maintenant le diable est sortit de la tombe. Le quebec peux faire mieux que ca.

  • René Girard - Inscrit 3 février 2010 05 h 35

    Les défenseurs du cours ECR ont de l'ambition

    Depuis que le cours d'Éthique et culture religieuse a trouvé place dans le cursus scolaire (septembre 2008) et que l'on ne cesse de rabattre la dissidence en la situant du côté d'une rupture avec les grandes orientations du Québec moderne, voilà que ce groupe 'sélect' qui ne fait toujours pas l'unanimité, loin s'en faut, décide d'appliquer sa grille d'analyse, savamment mais tendancieusement trafiquée, au concept d'identité. Ce groupe sélect a-t-il été inspiré d'élargir le débat, commencé autour du cours d'Éthique et culture religieuse, sur l'identité? à l'instar de la France qui se penche actuellement sur cette épineuse question de l'identité nationale? Remarquez ici que l'on a sans doute sciemment évité d'accoler l'épithète 'nationale' au concept d'identité car cette connotation nationaliste aurait affaibli l'argument visant un des groupes récalcitrants à qui elle attribue une vision 'nationaliste conservatrice', qui vise ici les cathos purs et durs, genre Ouellet ou Parents catholiques.

    Ces habiles mais malhonnêtes défenseurs de la laïcité ouverte, de l'interculturalisme, prétextant s'appuyer sur la Charte québécoise des droits et libertés et sur la Charte de la langue française en les interprétant selon leur grille d'analyse, prétendent-ils être les seuls à définir ce que veulent l'ensemble des québécois pour un mieux vivre-ensemble? Mais à vouloir tant s'expliquer sur cette question de l'identité qui, à leurs yeux, serait menacé par deux groupes en particulier, n'avouent-ils pas par là leur incapacité à promouvoir ces mêmes grandes orientations? Quelle est l'identité qui est menacée ici? La leur? Ou celle de tous les québécois? Si c'est celle des québécois qu'ils nous disent en quoi est-elle menacée? Et si ils sont si sensibles à la diversité pourquoi alors ne vouloir proposer que leur vision des choses? Est-il normal d'imposer un cours dont un grand nombre d'individus ne veulent pas? Y a-t-il un mal autre que la menace de perdre la raison d'être du Secrétariat des sciences religieuses ou de la Faculté des sciences religieuses de l'UQAM, même appuyée par les signataires de cette lettre, y a-t-il un mal dis-je à exiger que nos enfants soient exemptés de ce cours? Et les incroyants et les athées et les véritables laïques qu'est-ce que vous en faites sinon les baîllonner?

    N'y a-t-il pas conflit d'intérêt en la matière? Le lobby des sciences religieuses dont vous faites partie, de quelque horizon que vous soyez, sciences juridiques, sociologie, philosophie parle davantage suivant un seul scénario, sans aucun respect pour la diversité, car lorsqu'elle se présente, on ne l'écoute pas, on lui dicte quoi faire. Je dis cela tout en étant contre le multiculturalisme, et aussi le multiculturalisme dilué dans la sauce interculturaliste qui revient au même, car la diversité dont je parle s'applique aux individus alors que le multiculturalisme comme l'interculturalisme considère la diversité à l'échelle de groupe qui se distingue principalement selon leur appartenance à une religion, ce qui résulte en une ghettoisation. La diversité s'applique à tous les individus et à chaque individu, qu'il soit de souche ou nouvel arrivant, qu'il croit en dieu ou qu'il croit en rien. Chaque être humain a droit au respect. Malheureusement les défenseurs de l'identité mythique qu'ils essaient de nous faire avaler, et du cours ECR qui va bien avec cette identité mythique, semblent avoir oublié cette simple notion.

    Vous prétendez vous situez en équilibre entre le nationalisme conservateur des cathos radicaux et les laïcs qui 'limite tout signe d'allégeance religieuse au seul domaine privé'. soit, mais s'il est justifié de reprocher aux premiers d'être refermé sur leur seule religion il ne l'est pas d'accuser les laïcs de vouloir être neutre en matière de religion et de l'exprimer concrètement en reléguant la religion ou la culture religieuse dans le domaine privé. La neutralité doit être entendu dans le respect de la séparation de l'Église et de l'État. Une école laïque n'a pas à se porter à la défense de quelque religion que ce soit parce qu'elle a compris l'importance de privilégier l'enseignement des valeurs humanistes universelles qui, au risque de déplaire à certains, n'ont rien à voir avec la religion qui elle, trop souvent, contredit la saine morale.

    La laïcité telle que défendue par ceux et celles qui exigent une Charte de la laïcité se situe vraiment à l'opposé des deux autres positions qui semblent éloignées l'une de l'autre mais en réalité elles sont apparentées. Les radicaux cathos comme les laïcs ouverts défendent les valeurs du catholicisme, les premiers trop exclusivement alors que les seconds arrivent au même résultat en faisant croire à une ouverture aux autres mais qui demeurent AUTRES. La seconde méthode, même si elle est plus efficace et racoleuse, demeure tout de même extrêmement hypocrite.

  • Fabien Nadeau - Abonné 3 février 2010 07 h 01

    Site web

    Le site web mentionné ne fonctionne pas. Mais j'adhère aux idées de cette lettre. Notre identité comme peuple, comme celle de toute personne, est en devenir. Elle se développe dans un tourbillon de forces plus ou moins anarchiques, et ce que nous serons demain sera différent. Pas mieux, pas pire, juste différent.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 3 février 2010 07 h 23

    Les accomodements religieux ont eu primauté sur l'égalité entre les sexes!

    Dans les faits, il appert que des accomodements religieux ont eu primauté sur l'égalité entre les sexes et étaient totalement sexistes!

    Regardons les structures de pouvoir et le fonctionnement des religions, à la base et au top, elles discriminent les femmes. Parlant juste au niveau des structures de pouvoir, des femmes catholiques se battent pour être prêtre, évêque ou cardinal. Verrons-nous un jour une FEMME PAPE ou une FEMME IMAM? À Québec, Monseigneur Ouellet paient des études actuellement à de jeunes garçons afin qu'ils accèdent un jour à ces postes de pouvoir. Égalité??? On engage des prêtres Africains, Sud-Américains et des laïcs pour ne pas engager de femmes dans ces postes. Sexisme??? Et je ne parle même pas ici de l'imposition de valeurs religieuses rétrogrades qu'on impose à des femmes dans plusieurs religions, la discrimination à la petite semaine!

    Ce texte fait également fi des demandes de plus en plus croissantes partout en Occident de religieux de s'imposer dans l'espace public. Il fait également fi des discriminations que vivent des femmes dans d'autres pays à cause de ces religions.

    Ce texte est une très belle envolée intellectuelle mais il contourne les problèmes de fond! Les gens qui, comme moi, pronent la laïcité se battent pour que les valeurs religieuses qui se vivent au détriment des femmes ne prennent pas le pas sur les valeurs d'égalité. C'est aussi le combat d'une démocratie plus juste.

  • Benoît Munger - Modérateur 3 février 2010 07 h 46

    L'hyperlien a été activé

    L'hyperlien mentionné à la fin du texte a été activé. Merci aux lecteurs qui ont signalé l'anomalie.

    Le Devoir