Une administration internationale pour Haïti ?

Les institutions haïtiennes doivent participer à la mise en œuvre des projets de reconstruction.
Photo: Agence Reuters Jorge Silva Les institutions haïtiennes doivent participer à la mise en œuvre des projets de reconstruction.

Le bilan s'alourdit de jour en jour en Haïti, où la catastrophe humaine d'une ampleur sans précédent dans cette région se conjugue à une destruction des infrastructures du pays, empêchant les acteurs locaux et internationaux de porter secours aux blessés et aux plus démunis. Pour pallier cet effondrement des structures de l'État, les États-Unis ont notamment pris contrôle de l'aéroport national et 10 000 marines et plus de 3500 casques bleus, venant appuyer les 9000 déjà sur le terrain, sont appelés en renfort pour assurer un minimum d'ordre et de sécurité dans le pays.

Après la période cruciale de l'aide humanitaire d'urgence, les acteurs internationaux, au premier chef les Nations unies, le Canada, les États-Unis, le Brésil et l'Union européenne, se pencheront sur la forme que prendra la reconstruction d'Haïti et de sa capitale, Port-au-Prince, détruite en quasi-totalité selon les derniers rapports sur le terrain. Ce sera notamment l'objet de la conférence internationale qui se tiendra à Montréal le 25 janvier prochain.

À l'arrière-scène, plusieurs intervenants et experts pressent déjà les acteurs internationaux de mettre sur pied une administration internationale qui pourrait prendre les rênes du gouvernement haïtien, jugé trop corrompu, inefficace ou tout simplement inexistant par ces commentateurs. Cette position est notamment renforcée par le décès annoncé de plusieurs ministres du gouvernement, ainsi que par l'absence du président et de son équipe sur le terrain, eux-mêmes relégués en banlieue de Port-au-Prince à la suite de l'effondrement du palais présidentiel.


Comparaisons évidentes

On doit toutefois conserver en mémoire les leçons des administrations internationales passées avant de prendre une décision qui pourrait être lourde de conséquences, tant pour Haïti que pour les pays contributeurs. En effet, bien que n'étant pas le fruit d'actes hostiles, mais d'une catastrophe naturelle, la comparaison entre l'Haïti actuel et la situation qui prévalait au Timor-Leste [NDLR Aussi connu sous l'appellation Timor-Oriental] et au Kosovo en 1999 s'impose d'elle-même.

Au Kosovo, de 40 à 50 % des infrastructures ont été détruites dans les zones de conflit, tandis que cette destruction a atteint 70 % de l'ensemble des bâtiments au Timor-Leste. Cette destruction institutionnelle a poussé certains commentateurs à décrire le Timor-Leste et le Kosovo comme des «coquilles vides» où l'effondrement de l'État ne signifiait ni plus ni moins l'émergence d'une terra nullius, l'ONU étant vue comme la seule organisation crédible pour gérer l'ensemble de l'espace public de ces pays. Tant au Kosovo qu'au Timor-Leste, l'ONU est devenue tant la puissance exécutive, législative que judiciaire sur le territoire, et les acteurs locaux furent relégués en marge du pouvoir politique.

Toutefois, plus de dix ans après l'établissement de ces protectorats internationaux, le Kosovo demeure toujours sous tutelle internationale, en passe de devenir un protectorat européen, tandis que les efforts déployés au Timor-Leste se sont vus menacés lorsque les structures de sécurité du pays se sont effondrées en 2006 à la suite d'un conflit politique interne (poussant l'ONU à réinstaurer une forme d'administration internationale).


Administration internationale

De façon plus problématique pour l'ONU, l'organisation mondiale a dû faire face à des mouvements de contestation locale sans précédent dans son histoire dans ces deux régions. La vague de sympathie locale dont a bénéficié l'ONU en 1999 s'est rapidement évanouie au fil des mois, la population n'aimant pas le fait d'être placée sous tutelle internationale et administrée par des officiels internationaux ne parlant pas la langue locale et ne connaissant que très peu les coutumes locales.

À la lumière du passé postcolonial d'Haïti et de sa relation très complexe avec la puissance américaine (qui est déjà intervenue militairement pour rétablir dans ses fonctions le président déchu Jean-Bertrand Aristide, non sans avoir préalablement imposé un embargo) et l'ONU (qui a opéré une succession de missions de paix dans le pays depuis 1993), l'établissement d'une administration internationale serait très certainement porteur de troubles et de difficultés pour l'ONU.

Il ne faudrait pas marginaliser les acteurs haïtiens, qui seraient alors tentés de se réimposer en force sur la scène politique locale, comme ce fut le cas au Kosovo et au Timor-Leste. Au contraire, la seule possibilité pour une reconstruction durable, tant des structures étatiques que du tissu social haïtien, reste le soutien et le partenariat avec les acteurs locaux, gouvernementaux et non gouvernementaux.


Fonds de reconstruction

En ce sens, la proposition de créer un fonds de reconstruction pour Haïti, avancée par l'économiste Jeffrey Sachs dans l'édition de dimanche du Washington Post, qui réunirait concrètement le président René Préval, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, et les différents donateurs et qui associerait systématiquement les institutions haïtiennes à la mise en oeuvre des projets de reconstruction, apparaît comme une solution juste et applicable.

Une telle initiative devrait prendre l'ampleur d'un «plan Marshall» pour Haïti, comme préconisé par Paul Collier, qui fut d'ailleurs conseiller de Ban Ki-moon pour Haïti. Bien que ce processus risque de prendre plus de temps qu'un processus qui serait administré exclusivement par des «internationaux», il s'agit de la seule façon de jeter les bases d'un développement économique et social durable en Haïti. Si les différents acteurs restent évasifs quant aux plans futurs pour Haïti, l'aide humanitaire d'urgence demeurant la priorité à Port-au-Prince, espérons que les dirigeants internationaux auront la présence d'esprit d'associer de près les acteurs locaux aux discussions à Montréal lundi prochain.

Il serait fâcheux de reproduire le faux pas commis au Timor-Leste, alors que le futur président timorais et héros de la résistance, Xanana Gusmao, n'a appris les modalités de la présence onusienne dans son pays qu'en lisant la résolution du Conseil de sécurité après son adoption.

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Nicolas Lemay-Hébert - Directeur de l'Observatoire sur les missions de paix de la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

L'auteur participera au colloque Kosovo: d'un protectorat à un autre, organisé par la chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM, les 11 et 12 février prochain.
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 20 janvier 2010 12 h 24

    Contre vents et marées

    Cette réflexion semble des plus sensées et l'idée de créer un fonds de reconstruction qui impliquerait la participation des intervenants locaux, même s'il s'agit là d'un processus plus lent, est certainement prometteuse. Mais je me demande quelle place les variantes climatiques et géographiques propres à Haïti occupent dans cette projection. Car il s'agit là de contraintes importantes et imprévisibles, aggravées pour ce qui est du climat par la réalité du réchauffement planétaire sur un territoire particulièrement exposé. Il me semble qu'on fait encore comme si tout cela était accessoire et qu'il allait de soi que les priorités économiques, politiques s'élaborent sans s'encombrer de considérations environnementales comme si on ne croyait pas vraiment encore qu'elles sont déterminantes.