Les Verts fossoyeurs de l'altermondialisme

Photo: Agence France-Presse (photo) Pedro Armestre

Malgré l'expansion marquée de la conscience environnementaliste, rien ne semble se pointer à l'horizon pour modifier la trajectoire de notre système de production capitaliste. C'est pourtant lui, le véritable moteur du désastre écologique. Ce système reste fondé sur un principe de croissance économique illimitée et, loin de se remettre en question, il maintient son cap insensé chez nous en même temps qu'il fleurit à une allure accélérée en Chine, en Inde ou au Brésil. Même la dernière crise financière, pourtant sévère, ne l'a pas modifié d'un iota.

Il peut sembler injuste de vouloir rendre notre nouvelle ferveur environnementaliste responsable de cette inertie, mais c'est pourtant sa part de responsabilité que je voudrais cerner ici. C'est parce qu'elle constitue un rouage essentiel de notre conscience collective et qu'elle pourrait jouer un rôle différent.

Je constate que la vague écologiste a étouffé la vague altermondialiste. Elle a déplacé sur un plan strictement matériel une réflexion qui portait au départ sur la société. Nos yeux sont maintenant braqués sur des cirques ternes comme celui de Copenhague, pendant que les forums sociaux mondiaux se font de plus en plus timides, discrets et sans conséquence. Ce joli coup de barre a requis la collaboration de tous, tant les grands manitous que les petits militants plus ou moins verts que nous sommes presque tous devenus.


Verts militants et grands récupérateurs

À la base, il y a les citoyens de bonne volonté, qui votent de plus en plus vert. Mais les Partis verts n'ont qu'un seul et unique programme: c'est la verdure. Comme les questions sociales, économiques et politiques sont trop compliquées, ils évitent de s'en mêler pour ne pas perdre de votes. Le pire, c'est qu'ils ont l'impression d'être bien partis, sous prétexte qu'ils recueillent un pourcentage croissant de votes parmi les mécontents des vieux partis. En fait, ils réussissent surtout à freiner l'essor des véritables partis alternatifs.

L'éveil d'une conscience environnementaliste ne semble susciter que des ajustements mineurs dans le choix des gadgets à consommer. Ceux qui en ont les moyens se pavanent avec des autos hybrides, les autres se contentent des petits gestes du recyclage quotidien. Le problème des petits gestes, ce n'est pas tellement qu'ils risquent de prendre la place des grands, c'est qu'ils peuvent déplacer notre champ de conscience vers la mauvaise cible. La foi a besoin d'être alimentée par des rituels, mais les rituels peuvent aussi devenir des soporifiques aussi efficaces que le chapelet ou l'aumône: ils créent de la bonne conscience à peu de frais et confortent le système social dominant sans le contester. Je préfère encore la mauvaise conscience.


Chouchous

Les citoyens de bonne volonté ne sont pas les seuls à vouloir préserver notre culture matérialiste si enivrante. Ils emboîtent le pas aux grands manitous de la nouvelle économie verte, ceux qui font fortune en convainquant les gouvernements de subventionner la destruction des vieux chars pour pouvoir en vendre plus vite des nouveaux. Ces écologistes-là sont les chouchous des gouvernements, du moins ceux qui ne vivent pas du sable bitumineux.

La progression des idéaux verts se nourrit de leur récupération comme instruments de marketing. Le vert est rapidement devenu un simple logo facilitant la vente ou le vote, tout comme le bio ou l'équitable, si bien que le consommateur finit par oublier la différence entre les trois pour ne retenir que le signe «plus»: ce sont de bons produits.

Pendant ce temps, nous laissons les riches dormir en paix. Ils ne sont pas les seuls responsables, mais leur position aux commandes des institutions leur confère une plus grande responsabilité. Il reste qu'acheter 49 $ des lecteurs DVD qu'on jettera au bout d'un an est aussi scandaleux qu'empocher des primes faramineuses pour s'acheter des jets privés, et cela en vertu de l'empreinte sociale, pas seulement de l'empreinte écologique. Ce qui importe, c'est de cibler le système même qui est en cause: celui qui définit le bonheur comme un niveau de consommation et l'être humain comme une créature animée de besoins illimités et vouée à l'irresponsabilité, puisque tout finit avec sa mort individuelle et matérielle.


Les vrais enjeux

Faut-il sauver la planète ou les humains? Comme ce sont des humains qui choisissent, la réponse semble évidente. Mais quels humains? Il peut très bien arriver que le choix soit fait par les riches seulement et vise seulement leur propre préservation, comme d'habitude. Ce qui est nouveau dans l'histoire, c'est que cette option n'est plus envisageable parce qu'on ne peut plus construire des murs ou des frontières pour séparer l'air ou l'eau des pauvres de ceux des riches, même si ces derniers préfèrent l'ignorer. Il faut à tout prix les — c'est-à-dire nous — forcer à regarder cette réalité en face.

Personne ne peut fournir les plans détaillés de la nécessaire révolution. Seuls des grands objectifs peuvent être définis. On peut les ramener à deux cibles essentielles: la transformation des institutions politiques, économiques et sociales, et l'émergence d'une nouvelle culture. C'est précisément ce à quoi s'était attaqué spontanément le mouvement altermondialiste au moment où il a émergé, au tournant du millénaire. On pourrait penser que ce mouvement s'est simplement essoufflé, mais en fait, il a été dévié. Les idéaux qui l'ont inspiré n'ont pas disparu, ils ont été noyés dans un discours écologiste plus tapageur et plus subventionné.


Culture

Au-delà de la boulimie de surconsommation et de la misère imposée à des continents entiers, il y a une culture, il y a une société avec son système économique et ses institutions. Ce sont des constructions humaines et il est donc possible de les changer, car rien de tout cela n'est irrémédiablement inscrit dans notre nature humaine. Cette nature a, pendant très longtemps, produit des économies durables et des cultures axées sur l'être humain où la liberté signifiait l'absence de contraintes, plutôt que la multiplicité des choix entre des modèles de VUS, où l'on pouvait chercher à être une richesse plutôt qu'à être riche.

Puis est arrivé le «développement», qui a fini par inverser les priorités et définir la consommation des biens matériels comme une fin en soi. Nous ne pouvons pas revenir en arrière, mais nous pouvons saisir l'occasion que nous donne la conscience écologique pour remettre notre société mondialisée sur une trajectoire historique plus prometteuse.

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Denis Blondin - Québec
8 commentaires
  • Eric Darier - Abonné 11 janvier 2010 05 h 02

    Les verts fossoyeurs de l’altermondialisme? Vraiment?

    Comme il existe autant de tons de « Verts » qu’il a de tendances parmi les altermondialistes, je me demande à quel « Vert », Denis Blondin fait-il vraiment référence? Ne tire-t-il pas sur le messager plutôt que sur le problème?

    Comme la crise écologique empire et devient de plus en plus urgente, il n’est pas surprenant que de plus en plus de gens de tout horizon politique et idéologique se préoccupent des questions environnementales. Il n’est pas surprenant non plus que les réponses apportées à la crise écologique soient aussi tintées par l’orientation politique et idéologiques de gens. Après tout, le capitalisme est le système dominant non seulement économiquement, mais aussi dans l’univers mental des gens (relire Gramsci) qui (auto)limite les solutions (y compris les structurelles) à apporter.

    Le grand défi pour les altermondialistes et les « Verts » c’est justement le problème de la transition. Les forums sociaux mondiaux ou régionaux sont des moments importants pour l’émergence de solutions sans se limiter pour autant à la seule tenue de forums aussi stimulants soient-ils. Il ne faut surtout pas non pas sous-estimer les défis d’une approche altermondialiste qui regroupe un large éventail d’organisations (syndicales, paysannes, citoyennes, femmes, écologistes, premières Nations, etc.) qui n’en font pas nécessairement un mouvement uni (à part une critique générale des rapports de pouvoir sous l’étiquette « capitalisme »).

    Heureusement, l’action altermondialiste ne se limite pas à la participation à des forums altermondialistes. C’est dans les actions locales qu’on peut faire une différence tout en pensant globalement. Ici, le slogan écologiste « Penser globalement, agir localement » est utile. Cependant, c’est aux acteurs et militants locaux de décider qu’elles sont justement les actions locales à entreprendre. Parfois, cela passera par la lutte syndicale, ou les revendications des premières Nations, ou par la participation à des coalitions gouvernementales progressistes, ou par la défense d’une forêt intacte, etc.

    Bref, si le capitalisme est global, ses formes sont différentes en fonction du contexte historico-politique du local. Et donc, il est totalement légitime pour les acteurs altermondialistes, au niveau local, de choisir des stratégies adaptées au contexte. Je suis persuadé que parfois, certains de ces choix stratégiques n’apparaitront pas appropriés à d’autres altermondialistes.

    Il en va de même pour les « Verts ». Les solutions apportées varient en fonction aussi des individus et du contexte politico-idéologique ambiant. Il est certain que les solutions qui menacent le moins l’ensemble du système économique qui détruit l’environnement (appelons-le « capitalisme » que ce soit dans ses formes libérales extrêmes ou étatiques) ont le plus de chance d’être adoptées. Même si ces solutions ne ressoudent pas nécessairement le problème de fonds, elles peuvent ouvrir un espace politique qui montre qu’on peut agir pour changer les choses. Ce sont aux militants et citoyens de continuer le travail, la réflexion critique et l’action... Il n’existe pas de solutions miraculeuses éternelles.

    La crise financière et économique actuelle nous rappelle que le « capitalisme » est un géant au pied d’argile. Il est urgent de mettre en place les alternatives ici et maintenant et sortir de la critique stérile qui divise afin de préserver la continuation de la vie sur cette planète et d’une manière plus juste pour tous.

    Vous pouvez lire mes chroniques hebdomadaires :
    http://environnement.ca.msn.com/chroniques/chroniq

  • Pierre Véronneau - Inscrite 11 janvier 2010 09 h 44

    Je vous invite à venir nous voir au salon de L'automobile Mr Blondin

    Chouchous

    Vous dites " Les citoyens de bonne volonté ne sont pas les seuls à vouloir préserver notre culture matérialiste si enivrante. Ils emboîtent le pas aux grands manitous de la nouvelle économie verte, ceux qui font fortune en convainquant les gouvernements de subventionner la destruction des vieux chars pour pouvoir en vendre plus vite des nouveaux. Ces écologistes-là sont les chouchous des gouvernements, du moins ceux qui ne vivent pas du sable bitumineux."

    Je suis avec le programme "Faites de l'air " de l'AQLPA et fais parti depuis 25 ans de ces chouchous dont vous parlez...... je crois qu'il; serait grand temps de se voir et de se parler pour partager puis informer les lecteurs du devoir. Nous vous invitons donc au Salon de l'Auto de Montréal où nous allons avoir un stand. Il y aura des spécialistes de l'AQLPA sur le site. Les Daniel Breton, Kim Cornellissen, Pierre Langlois, André Bélisle etc....
    Au plsisir donc de vous y voir Monsieur Blondin
    Pierre Véronneau
    V-P AQLPA

  • Geoffroy Ménard - Inscrit 11 janvier 2010 10 h 53

    Blondin, fossoyeur des verts

    "les Partis verts n'ont qu'un seul et unique programme: c'est la verdure"

    Cette affirmation fallacieuse ne fait que trahir son ignorance crasse des programmes des partis verts, qui se battent depuis toujours contre ce préjugé. J'imagine que, à l'instar des journalistes à l'origine de ce mème, M. Blondin ne connait des partis verts que le nom. Quand on porte des accusations aussi lourdes sur des mouvements sociaux, il ne suffit pas de répéter le folklore populaire, on a un devoir d'être renseigné un minimum.

    Au contraire, de ce que prétend ce monsieur, les partis Verts offrent des plateformes politiques très complètes, proposant des solutions réfléchies dans les domaines de la lutte contre la pauvreté, du développement international, de la démocratie, de l'éducation et de la santé, de l'économie et de la fiscalité. Ce sont des véritables partis alternatifs: contrairement aux partis de gauches (ceux que M. Blondin considère commes les vrais partis alternatifs, j'imagine), ils sont pragmatiques et non pas aveuglés par une idéologie, et c'est pourquoi plusieurs ne se réclament ni de la gauche ni de la droite. Ce qu'ils veulent, c'est obtenir du changement. Les partis verts sont généralement fortement préoccupés par les questions de justice sociale, d'égalité des sexes, de non-violence et de liberté civile, généralement aussi associées à l'altermondialisme.

    Ces accusations malhonnêtes ne font que perpétuer le mythe inventé par les médias comme quoi les partis verts ne se préoccuperaient que d'environnement. Renseignez-vous sur ces partis, et vous verrez qu'il n'en est rien.

  • Michel Simard - Inscrit 11 janvier 2010 15 h 43

    Touché

    La virulence des réactions et commentaires à cet écrit montre bien que le fond du message est exact : peut-être les écologistes négligent-ils trop souvent qu'il y a un aspect social au développement durable et que les solutions strictement technologiques et économico-financières ne permettront pas de résoudre le problème des pollutions existantes.

  • Alain Villeneuve - Abonné 11 janvier 2010 16 h 00

    La planète ou les humains?

    À juger des réponses à votre texte, vous avez touché un nerf sensible. Personnellement, je crois que vous avez raison. La société de consommation dans laquelle nous vivons court à sa perte et à vitesse grand V.

    La défense des opprimés (dans ce cas-ci l'environnement) sans égards à la cause de l'oppression est futile. Elle peut donner bonne conscience mais ne change pas le résultat. Vrai que le capitalisme revêt plusieur visage et qu'aucune solution ne peut être universelle pour le renverser mais il n'en reste pas moins la cause des problèmes environnementaux que l'on connaît aujourd'hui. Il se nourrit de l'exploitation, que ce soit des humains ou des ressources et il a sans cesse besoin de chair fraîche.

    La planète ou les humains? Essayer de sauver l'environnement sans s'attaquer au cancer qui le ronge ne mène à rien. Si on ne sésout pas ce problème, la question ne se posera même pas.

    Alain Villeneuve