Saint Augustin le Berbère

Le nouvel an berbère est célébré en l'honneur de Sheshnaq Ier, devenu premier pharaon d'origine berbère en l'an 950 avant notre ère, fondateur de la XXIIe dynastie qui régna sur tout le delta du Nil. Ce nouvel an, commémoré le 13 janvier, est une fête agraire qui invoque la clémence des forces de la Nature pour protéger les récoltes. Ce jour-là, un copieux repas familial est servi, ce qui est censé présager une nouvelle année où l'abondance sera au rendez-vous. De nos jours, les détails de la célébration varient d'une région à l'autre, certains associant même à cette fête un événement familial heureux, comme la première coupe de cheveux du dernier-né, un mariage...

En fait, dans notre langue, les Berbères s'appellent Imazighen (pluriel d'Amazigh, qui se traduit textuellement par «homme libre») et le nouvel an Yennayer. Aujourd'hui, il est difficile d'évaluer le nombre de berbérophones dans le monde, car les statistiques officielles ne tiennent pas compte de la langue maternelle. Néanmoins, certains experts estiment que les berbérophones constituent près du quart de la population algérienne et plus du tiers de la population marocaine.

On rencontre aussi, à nettement moindre échelle, des minorités berbères en Tunisie, en Mauritanie, en Libye, en Égypte (oasis de Siwa) et aux îles Canaries. À cela, il faut ajouter un million de Touaregs répartis sur cinq pays du Sahel et une diaspora de deux millions, essentiellement en France. Même si la langue berbère possède son propre système d'écriture, de grammaire et de syntaxe, il existe près de 30 dialectes, alors que les communautés berbérophones les plus nombreuses sont les Chleuhs au Maroc et les Kabyles en Algérie.


Saint Augustin le Berbère

Au Québec, la population d'origine berbère n'est pas connue en tant que telle. Par extrapolation, elle peut être évaluée à 30 000 personnes. À Montréal, le Berbère le plus célèbre est probablement Rachid Badouri, alors qu'en France, c'est Zinédine Zidane, demeuré icône nationale, même après sa retraite footballistique. Mais le Berbère le plus célèbre au monde est plutôt méconnu de mes concitoyens d'ici.

En 2005, quand le célèbre acteur Gérard Depardieu a présenté à la basilique Notre-Dame de Montréal les Confessions de saint Augustin (354-430), très peu de Québécois savaient que cet illustre penseur était... Berbère. Un de mes collègues, de surcroît professeur, a même eu de la misère à me concéder que le célèbre théologien et non moins père de l'Église latine puisse être mon aïeul; il est vrai que le réfractaire à toutes les religions que je suis manifestait alors un penchant douteux pour ce religieux.

À ma décharge, le fait est que même si la doctrine de saint Augustin s'appuie sur la foi, les scientifiques et non-religieux peuvent amplement trouver leur compte dans ses écrits où la raison est omniprésente. Comment peut-on ne pas faire siennes ses citations du genre «se tromper est humain, persister dans l'erreur est diabolique» ou «celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion»? Ironie du sort, alors que saint Augustin le Berbère était sur son lit de mort (an 430), les Vandales venus de Scandinavie sont entrés à Hippone (actuelle Annaba, Algérie) après un long siège.


Oppression

Longtemps, la langue et la culture berbères ont été opprimées, elles qui étaient bannies du système éducatif et ne jouissaient d'aucune reconnaissance institutionnelle. Bien plus, le fait berbère était même considéré comme un facteur de division mettant en péril l'unité nationale. D'ailleurs, sitôt l'indépendance acquise, les chaires universitaires de berbère ont été fermées, aussi bien à Rabat (1956) qu'à Alger (1962).

Quant à ceux qui ont revendiqué cette culture, ils ont été marginalisés et dénigrés comme étant à la solde d'intérêts étrangers. Ceci dit, depuis ces quinze dernières années, aussi bien au Maroc qu'en Algérie, un changement s'est opéré, puisque l'enseignement du berbère est pris en charge, alors que des structures officielles pour la promotion de la langue et la culture berbère ont vu le jour. [...]



Espoir

Encore aujourd'hui, saint Augustin n'est pas reconnu à sa juste valeur dans son pays d'origine. Les programmes scolaires l'ignorent totalement, car les forces du statu quo islamo-conservatrices font encore l'impasse sur tout ce qui remonte avant le VIIe siècle. Je me souviens, jeune ado au milieu des années 1960, que c'était en secret qu'on écoutait, sur RFI à 19h-19h30 et avec ma grand-mère, Slimane Azem, poète-chanteur kabyle banni pour crime de lèse-majesté.

Que dire alors du prénom Kahina, que l'état civil refusait obstinément d'enregistrer parce qu'il symbolisait la résistance face à l'invasion arabe? Aujourd'hui, la reine berbère juive Kahina aurait été fière de savoir que son prénom est l'un des plus courants en Algérie, alors que Slimane Azem est revenu en grâce même parmi les officiels. Beaucoup de Berbères, surtout parmi les Kabyles, ne souffrent plus de syndrome identitaire, assumant désormais totalement leur histoire.

C'est assurément une source de fierté que d'avoir eu des devanciers aussi glorieux que saint Augustin, Kahina et Tarik Ibn Zyad, acteur principal de la conquête islamique de la péninsule ibérique et dont le détroit de Gibraltar porte le nom. Ces trois illustres Imazignen font partie du patrimoine commun des Berbères, pour ne pas dire de l'humanité, et étaient respectivement chrétien, juive et musulman.

Si elles ont connu tour à tour leur heure de gloire, les trois religions monothéistes prônent chacune à sa manière l'amour du prochain et d'un seul et même Dieu. Nul doute que le découplage du politique avec le religieux, sous d'autres cieux, et le démasquage du hideux visage des adeptes du choc des civilisations, sous nos cieux d'ici, sont de nature à contribuer à la réalisation de cette prière. Amen. En attendant un dialogue entre civilisations un peu plus fructueux, aseggas ameggaz! («bonne année»).

*****

Mohamed Benhaddadi - Professeur associé à l'École Polytechnique

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4 commentaires
  • Pierre Marinet - Inscrit 11 janvier 2010 08 h 40

    Interrogations.

    Nous savions que saint Augustin fut berbère et à cette époque, tout le pourtour méditerranéen était christianisé. À ce moment-là de l’histoire, les berbères n’étaient pas ostracisés comme par la suite avec l’installation de l’Islam. Nous ne referons pas la liste des « penseurs » de l’antiquité qui furent tous des gens venus de nulle part. Ils ne pensaient pas dans nos termes d’ethnicité. Loin de là. Ainsi, il n’est pas opportun et non significatif de dire qu’il fut berbère. Il y a anachronisme dans son cas puisque l'Algérie n'existe effectivement que depuis les années 1830. Ce n'est pas parce que, aujourd'hui, un État qui s'appelle Algérie occupe ce territoire, que saint Augustin doit être lié à ce pays. Avec ce genre d'idées, on en arriverait à lier Augustin aussi à la France, à l'Empire ottoman, à l'Empire byzantin ou encore à Carthage. La citoyenneté romaine, suite a la constitution de Caracalla au début du 3e siècle de notre ère, avait accordée la citoyenneté romaine à une foule de provinciaux, notamment a l'écrasante majorité des berbères nord-africains. De ce point de vue donc, il n'y a pas l'ombre d'un doute quant au fait qu'Augustin ai été citoyen romain même si ses parents étaient berbères. Comme on la déjà dit, on considère donc Augustin comme "philosophe berbère d'expression latine".

  • AADDICHANE - Inscrit 14 janvier 2010 07 h 09

    Saint augustin le Berbere

    En Afrique du Nord, y compris le Sahel, Il n 'y a pas d'Arabes et de Berberes( Amazigh, Amachek). Mais il n 'y a que des Berberes( Amazigh) certains sont arabisés d'autres ne le sont pas, tout simplement. Ce n'est pas la peine de se perdre dans les statistiques, inveriafiables et manipulables.Le recencement de la population fait au Maroc en 1994 fesait resortir 68% d'Amazighophones;comme par hazard celui de 2003 fesait resortir que 34% des marocains parlais berbres en omettant volontairement de preciser qu'ils ne parlaient que berbere. En effet parler arabe, souvent Darija, le parler dont plus de la moitié des mots sont amazigh.
    le fait de parler arabe, Darija, ne fais pas de nous des arabes. mais certains des Imazighens "arabisés"Vive l'Amazigh! Merci Mohamed VI. Aguellid Amazigh.

  • iguenazene - Inscrit 19 février 2010 18 h 59

    Origines

    Je voudrais répondre à Pierre Martinet par rapport "à la non pertinence" d'évoquer les origines d'Augustin. La théologie chrétienne, élaborée essentiellement à partir du IV e siècle, a emprunté aux différents substrats dont sont issus les théologiens. L'ethnologue et écrivain kabyle Mouloud Mammeri, bien au fait des mythes et de la cosmologie nord-africains, mais aussi fin connaisseur des écrivains berbères chrétiens, a montré que bien des récits chrétiens ont été empruntés - entre autres - aux Berbères. Le visiteur du nouveau Musée d'Angers (France) ne manquera pas de voir les "Tapisseries de l'apocalypse". Ces immenses tapis de plusieurs dizaines de mètres qui ont par ailleurs eu la chance d'échapper à un incendie il y a quelques mois. Eh bien ces tapisseries ne racontent ni plus ni moins qu'une des vieilles légendes que nous racontent nos mères et grands mères, qui, elles les détiennent de leurs grands mères. Il s'agit de l'histoire de l'ogre qui empêche des villageois de s'abreuver dans la fontaine d'un village faute de lui avoir donné une jeune fille vierge à manger. Cette créature sera terrassée, chez nous par un héros;, dans le récit biblique, par un personnage biblique.
    La connaissance des origines des penseurs et théologiens est importante ne serais-ce que du point de vue de l'histoire des sciences et des idées, ce qui n'est pas rien.
    Comment expliquer que des récits berbères du fin fond de la préhistoire se retrouvent dans le fond culturel chrétien si on fait abstraction de l'origine des écrivains qui les ont transposé ces mythes et contes dans la chrétienneté ?

  • Dahmane At Ali - Inscrit 20 février 2010 04 h 16

    RICHE COMPLEMENT à l'excellent Article de Mr. M. BENHADDADI

    Complément :
    Nous amazigh revendiquons l’héritage Augustinien, non pas parcequ’il est de souche amazigh, mais parce qu’il a su formuler notre conscience collective et la faire accéder à l’universalité. Voici ici quelques référents théologiques et culturels de la pensée augustinienne dont nous revendiquons l’héritage, en tant que son peuple d’appartenance amazigh, au meme titre que le fait, à raison d’ailleurs, l’Occident.

    1. Saint Augustin (354-430) ou la maturité en profusion
    Près d’un siècle après le premier Martyr Episcopal de Saint Cyprien, un autre berbère soit dit en passant, vint Saint Augustin.
    Saint Augustin (354 – 430) naquit à Thagaste (Souk Ahras, actuellement), le plus grand, le plus illustre et le plus universel de ces trois pères fondateurs de l’Eglise africaine. Marcel Neusch, spécialiste des études augustiniennes à Paris, ayant recueilli quelques témoignages de certaines autorités intellectuelles et théologiques sur la valeur de la personne d'Augustin, reconnaissait honnêtement dans El Watan du 24 Août 2000 que : " ... Augustin n'a pas besoin de béquilles pour venir à nous. Il nous parle lui même, par la valeur de sa pensée et la qualité de son expérience. Mais ces paroles d'autorités témoignent précisément de l'intérêt que la pensée d'Augustin représente pour l'Eglise Universelle, au delà de nos familles religieuses plus ou moins directement placées sous le vocable augustinien...". En effet, Augustin a le plus clair de sa vie ecclésiastique, pendant plus de 34 ans, œuvré pour unifier l'Eglise primitive en s’opposant et en s'attaquant - philosophiquement s'entend – au paganisme et la superstition ainsi qu’à toutes les formes de schismes et doctrines hérétiques épisodiques sous-jacentes tels que le manichéisme, l’arianisme, le donatisme, le pélagianisme, etc. De ce fait, en répondant tout simplement aux défis de son temps, Saint Augustin a su en effet, inventer, sans le vouloir au demeurant, une théologie chrétienne basée sur l'unification doctrinale de l'Eglise, dont héritera l'Occident et qui l'inspirera à divers moments de sa mue. Aujourd'hui encore, l'analyse de la pensée augustinienne ne peut laisser dans l'indifférence. Par sa profondeur, elle exerce sur nous une irrésistible force à nous déterminer presque instinctivement de quel côté venir nous ranger nous-mêmes par rapport aux concepts aussi graves que le péché originel, le libre arbitre et la grâce qu'il nous a forgés ainsi que bien d'autres questions qu'il avait soulevées et qui relèvent cependant de la théologie ecclésiastique pure.

    2. Du libre arbitre et de la grace pour contrer le pélagianisme
    Ainsi, répondant aux manichéens, dont la doctrine prétendait apporter une réponse simple, voire simpliste, à la fameuse question « D’où vient le mal ? », Saint Augustin a forgé le déterminant concept du libre arbitre : « ... Le fondement de la liberté est dans le principe même de nos déterminations volontaires. Le point de départ de tout acte moral humain est l’homme lui-même et lui seul, considéré dans la faculté qu’il a de se déterminer sans l’intervention d’aucun élément étranger. Le mérite de la bonne action appartient à l’homme, rien n’a agi sur sa volonté en un sens ou en un autre, sa détermination est parfaitement libre… » . Si Saint Augustin finit par rejeter le manichéisme, c'est parce que précisément ce dernier exonère l'homme de toute faute. Néanmoins, et en ce sens il s'opposera vigoureusement à l'hérésie pélagienne, l'homme ne peut pas se sauver tout seul. Il n'appartient pas à l'homme de faire lui-même son salut. Tout dépend de la grâce que Dieu accorde ou non. Cette idée influencera plus tard profondément la religion réformée de Calvin. L'homme est incapable de se libérer seul des sollicitations de la concupiscence, car la puissance des passions est liée au péché originel. Par ailleurs, la notion du devenir historique existe chez Saint Augustin : le fait que, par le Christ, Dieu soit intervenu dans le cours naturel du monde est un événement fondamental qui donne son sens à la cité des hommes et à son devenir vers la Cité de Dieu. Il existe en effet deux cités qui coexistent dans ce monde : la cité terrestre qui a pour principe l'amour de soi allant jusqu'au mépris de Dieu et la cité céleste qui regroupe toutes les nations vivant sous la loi de Dieu et a pour principe l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. Si la cité terrestre est historique et donc contingente, la cité de Dieu a pour fin la paix dans la perfection. Les malheurs terrestres sont des épreuves et des châtiments qui nous préparent à l'éternité. Par ailleurs, après la chute de la " ville éternelle ", Rome, sous les coups des barbares d'Alaric, et pour contrer la superstition et le paganisme qui refaisait surface à chaque fois qu'il y eut des calamités, Saint Augustin avait rédigé le mémorable ouvrage « La Cité de Dieu » , où il affirme que nulle cité n'a les promesses d'éternité : toutes les civilisations sont mortelles. A cette même époque apparut donc le pélagianisme. Celui-ci est en fait une forme de doctrine véhiculant l'optimisme humain outrancier quant à sa capacité à obtenir lui-même sa grâce [9]. Cette doctrine hérétique tient son nom de son initiateur, Pélage, un moine laïc et ascète établi à Rome, puis, fuyant le désastre de la chute de Rome, il rejoignit Carthage pour s'y réfugier. Cet enseignement erroné, vous ne vous en doutez pas, a prestement ravivé la hargne combative d'un Saint Augustin très alerte sur ces questions, qui fut d'ailleurs considéré comme le docteur de la grâce. Contre le pélagianisme, Saint Augustin répondra donc par le biais de son traité sur la grâce où, il démontre justement l'incapacité de l'homme à atteindre spontanément son salut.

    3. Contre la secte des donatistes pour l’unité de l’Eglise
    En ce qui concerne le donatisme, bien que largement commenté par nos historiens, limitons-nous quand même à émettre quelques remarques succinctes. Une analyse sereine, expurgée de toute tentation subjective de quelconque nature que ce soit, doit nous amener à considérer le donatisme comme un simple conflit interne à l’Eglise africaine, bien que séculier, il est vrai. Il prit naissance à l’élection, fortement controversée, de Cécilien évêque de Carthage en 311, car consacré par Félix, évêque d'Aptonge, considéré alors traditeur (ayant faibli durant la persécution). Cette situation conflictuelle, plus ou moins vive, se compliqua énormément au fil du temps et dura jusqu’à la chute d’Hippone en 430. Bien que certains ont cru devoir y lire « une lutte des classes au stade embryonnaire »ou, encore, « un avant goût d'un impérialisme primaire », nous pensons, en toute objectivité, que le donatisme, du moins celui condamné et combattu par Saint Augustin, ne pourra et ne devra être réduit qu'à sa juste nature : une tentative de "bicéphalisation" et de fragilisation de l'Eglise Africaine comme un rameau inséparable de l’Eglise Mère, ce qui constitue pour Saint Augustin un sacrilège, une atteinte inadmissible à l'Enseignement du Christ. Cependant, nous nous accordons parfaitement à reconnaître qu'à ce schisme, purement ecclésiastique, une multitude de problèmes sociaux et politiques, souvent iniques pour la condition, déjà misérable, des berbères, sont venus s'y greffer à desseins stratégiques de toute évidence. Ce scénario ne doit pas être occulté, d'autant plus qu'il est loin de nous être étranger à nous les Algériens pour l'avoir subi sous les habits de l’Islam dans un passé encore récent. La question du donatisme, vue sous cet angle, relève donc d'un autre débat éloigné de l’objet de ce présent écrit.

    4. Le Chant populaire que composa Saint Augustin pour confondre la secte des Donatistes
    Afin de confondre totalement les donatistes qui semaient la terreur parmi les fidèles innocents, exactement comme le fait aujourd’hui encore la secte de nos assassins illuminés des temps modernes, mais il est vrai, sous la couverture de l’Islam (admirez la contextualité des faits !), Saint Augustain ne se contentait pas uniquement de precher, mais il composa un chant populaire intitulé « La lumière de vérité » afin de prouver aux sectataires qu’ils n’ont plus aucun argument recevable à faire prévaloir et ils sont mus en réalité par de viles intentions, délétères et ingrates envers l’Eglise, leur Mère. Voici quelques extraits de ce chant, vraisemblablement composé en berbère à l’origine, mais nous fut légué dans sa traduction latine. En lisant ces extraits, on ne manquera pas de relever la sincérité de Saint-Augustin, et on comprendra aisément toute la fatale problématique Donatiste :
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    « Qu'il est bon, qu'il est agréable pour des frères d'habiter sous un même toit ». Ecoutez la voix du Prophète et rentrez dans l'unité.
    A-t-on jamais pu nous prouver ce crime de trahison dont on nous accuse depuis si longtemps?
    A quel tribunal avons-nous été appelés? Quels furent les juges désignés pour rendre la sentence?
    Quels furent les témoins qui devaient nous confondre? Qui d'entre eux a osé déposer?
    Je le dis sans hésiter, le crime dont ils se sentaient coupables, ils l'ont volontiers attribué à d'autres.
    Pour mieux accréditer leur calomnie, ne pouvaient-ils pas invoquer la renommée qui parlait de la tradition des livres sacrés?
    Quant aux coupables, ils se cachaient sous ce cri de réprobation.
    Pour mieux se déguiser, ils n'ont pas craint d'accuser des innocents.
    Il n'en fallut pas davantage pour tromper les autres chefs de la secte ;
    Car ils se fussent reproché comme un crime de ne pas croire à la parole de leurs collègues.
    Frères, dissipons cette erreur, et soyons unis.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Plongés dans leur aveuglement, ils ont fait ce qu'ils ont voulu.
    Des juges, il n'y en eut point; encore moins confièrent-ils cette mission à des prêtres que l'on convoque toujours dans des affaires de cette importance.
    On n'entendit sur la question ni accusateur ni accusé;
    Ni témoins, ni preuves à l'aide desquels on pût constater le crime.
    Mais l'erreur y était avec tous les excès qu'elle produit, la fureur, la ruse et le tumulte.
    Qu'ils produisent sous nos yeux les Actes dans lesquels tout concile enregistre ses débats et ses conclusions;
    Et nous verrons ce qui a pu les mettre en demeure d'ériger autel contre autel.
    Si Cécilien était un prêtre criminel, on devait d'abord le déposer;
    Si la déposition n'était pas possible, on devait le tolérer dans l'intérieur du filet.
    Ne tolérez-vous pas aujourd'hui dans vos rangs une multitude de prêtres dont la perversité est manifeste?
    Vous les tolérez pour attiser sans cesse vos fureurs, et vous ne pouvez tolérer un coupable pour conserver la paix !
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Grande serait aujourd'hui notre joie, si alors vous aviez reculé devant le spectre de l'erreur.
    Mais supposons qu'alors la vérité ne vous soit point apparue; aujourd'hui qu'on la déroule devant vous, ouvrez les yeux et voyez.
    Vous comptez dans vos rangs un grand nombre de pécheurs dont la présence vous déplaît;
    Et cependant vous ne les rejetez pas de votre communion.
    Je ne parle pas de ces péchés, que vous pourriez nier;
    Je parle de ces violences que vos adeptes commettent en plein jour, des coups qu'ils portent, des incendies qu'ils allument, et du sang qu'ils versent.
    Et cependant vous les tolérez, soit par erreur, soit par crainte.
    Convenez donc que par respect pour l'unité, vos pères pouvaient bien tolérer un seul coupable ;
    Si le tumulte populaire était tel qu'il leur fût impossible de punir le coupable par la dégradation.
    J'ajoute que Cécilien était innocent, et qu'ils n'ont jamais pu prouver sa culpabilité.
    Mais il n'eût pas été prudent d'examiner de trop près le crime dont ils se sentaient coupables ;
    Le mieux était pour eux de se décerner un brevet de parfaite justice, afin de jeter la perturbation dans tous les esprits.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Celui qui cherche de vains honneurs, renonce par là même à régner avec Jésus-Christ. Il imite le chef de cette secte dont ils sont les malheureuses victimes.
    Donat voulait soumettre à ses lois l'Afrique tout entière.
    C'est alors qu'il demanda à l'empereur des juges d'outre-mer.
    Une demande aussi injuste ne pouvait être inspirée par la charité.
    C'est ce qu'atteste hautement la vérité dont je veux vous faire sentir l'évidence.
    L'empereur consentit et envoya, pour siéger à Rome,
    Des prêtres qui pouvaient alors entendre Cécilien et Donat.
    La plainte fut entendue, mais elle ne parut appuyée sur aucune preuve; Donat eut l'audace d'en appeler;
    Et après.avoir plaidé devant ses collègues, il voulut porter sa cause devant l'empereur lui-même.
    Il est évident qu'une telle demande n'était pas inspirée par la charité.
    Enfin, se voyant confondu devant tous les tribunaux, il prit le parti de réitérer le baptême aux chrétiens.
    Pourquoi nous faire un crime d'être restés dans l'unité;
    A l'époque de la persécution, nous n'étions pas encore.
    Il est écrit que les enfants ne sont pas responsables du crime même de leurs pères. Cependant personne ne produit de bons fruits, s'il a été retranché de la vigne.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Vous savez ce que c'est que d'appartenir à l'Eglise catholique, et ce que c'est que d'être retranché du cep de vigne.
    S'il est parmi vous des hommes sages et prudents, qu'ils viennent et qu'ils vivent des sucs de la racine;
    Avant qu'ils soient entièrement desséchés, qu'ils s'arrachent à la voracité des flammes.
    Nous ne réitérons pas le baptême, parce que nous croyons à l'unité de signe dans la foi.
    Du reste nous ne croyons pas à votre sainteté, nous n'en voyons en vous que la forme. Le sarment, lui aussi, a la forme de la vigne, parce qu'il a été retranché de la vigne.
    Mais, cette forme, à quoi peut-elle lui servir, s'il ne vit pas de la racine ?
    Revenez, mes frères, si vous voulez être entés sur la vigne.
    Nous sommes saisis de douleur quand nous vous voyons gisants et sans vie.
    Comptez les pontifes qui se sont succédé sur la chaire de Pierre,
    Et voyez si cette succession ne prouve pas une intervention divine et constante.
    C'est bien là le rocher que n'ébranleront jamais les portes orgueilleuses de l'enfer.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Je suppose qu'un homme tout rempli de la foi catholique,
    Un de ces hommes comme étaient ces saints dont nous entendons parler,
    Je suppose qu'il vous dise : Frère, pourquoi voulez-vous me réitérer le baptême?
    Ce qui s'est fait avant moi, je l'ignore; mais toujours est-il que maintenant je suis dans la foi de Jésus-Christ.
    Si un crime que j'ignore peut me souiller, montrez-moi du moins ce que vous êtes.
    Je contemple votre visage, mais j'ignore les secrets de votre coeur.
    Si ce que j'ignore peut me souiller, peut-être me souillez-vous vous-même?
    Supposé même que je vous regarde comme un saint, du moins voyez avec qui vous êtes en communion.
    Si ce que nous ignorons nous souille, vous ne pouvez être saint,
    Car vous êtes souillé par tous les crimes que vos sectaires commettent en secret.
    D'un autre côté, si vous ne prenez aucun souci de ce que vous ignorez, n'ai-je pas également le droit de ne pas m'inquiéter de ce qui s'est fait avant moi ?
    Et cependant c'est à ce chrétien que vous osez réitérer le baptême.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Malheur à vous qui livrez ces combats injustes pour conserver vos sièges !
    Vous criez à haute voix qu'il n'y a de saints que vous, mais votre coeur vous rend un tout autre témoignage;
    Car vous voyez vous-mêmes que le mal abonde partout parmi vos frères.
    Direz-vous : Nous sommes mêlés dans les plis du filet?
    On vous répond que ce filet, vous l'avez rompu.
    Direz-vous que vous tolérez la paille avec le bon grain?
    Nous vous répondons également: Pourquoi ne le faisiez-vous pas auparavant?
    Nos ancêtres n'étaient pas plus criminels que ce traître Judas,
    Avec lequel les Apôtres ont participé pour la première fois à la cène,
    Quoiqu'ils sussent qu'il était coupable du crime de trahison.
    Cependant ils n'ont pas été souillés du crime que Judas nourrissait dans son coeur.
    Pour vous, vous osez rebaptiser nos frères déjà chrétiens.
    Vous tous qui goûtez les douceurs de la paix, ouvrez enfin les yeux à la lumière de la vérité !
    Frères, prêtez l'oreille à mes paroles, et ne vous irritez point contre moi !
    Ce ne sont point des mensonges que vous entendez, vous pouvez en juger vous-mêmes.
    Si l'Eglise en personne vous parlait le langage de la paix; elle vous dirait :
    « O mes enfants, quelle plainte pouvez-vous porter contre votre mère?
    Je veux savoir de vous le motif pour lequel vous m'avez quittée.
    Vous accusez vos frères, et vous ne craignez pas de déchirer mon sein.
    Quand les Gentils me persécutaient, j'ai supporté de cruelles douleurs;
    Beaucoup m'ont abandonnée, mais c'était sous la pression de la crainte.
    Et personne ne vous a contraints à vous révolter contre moi.
    Vous dites que vous êtes avec moi, mais vous voyez vous-mêmes que vous mentez.
    Je suis l'Eglise catholique, et vous appartenez à la secte de Donat.
    L'Apôtre m'a ordonné de prier pour les rois de la terre.
    Et vous vous irritez qu'il y ait des rois dans la foi chrétienne.
    Si vous êtes mes fils, pourquoi vous irriter d'entendre mes prières?
    Quand ils vous ont fait des présents, vous avez refusé de les accepter.
    Vous avez donc oublié que longtemps avant vous les Prophètes ont annoncé
    Que de puissants rois des nations enverraient des présents à l'Eglise ?
    En refusant ces présents, vous avez prouvé que vous n'êtes pas les enfants dé l'Eglise.
    Et vous avez placé Macarius dans la nécessité de venger sa douleur.
    Et que vous ai-je donc fait, moi votre mère, répandue sur toute la face de la terre?
    Je rejette les méchants quand je le puis, et je supporte ceux que je ne puis renvoyer.
    Je les tolère jusqu'à leur conversion ou jusqu'à la séparation dernière.
    Pourquoi m'avez-vous abandonnée et contrainte de supporter tous les déchirements de votre mort?
    Si c'est parce que vous aviez une haine profonde pour les méchants, voyez donc ceux que vous comptez parmi vous.
    Et si vous tolérez les méchants, pourquoi ne pas les tolérer dans l'unité,
    Où l'on ne réitère jamais le baptême, où l'on n'érige jamais autel contre autel?
    Vous tolérez ces grands pécheurs, et en cela pourtant vous ne méritez aucune récompense.
    Car ce que vous devriez faire pour le Christ, vous le faites pour Donat.
    Mes frères, nous vous chantons l'hymne de la paix, si vous voulez la recevoir et nous entendre.
    Notre Juge viendra; ce que nous donnons, il l'exige rigoureusement. ».
    Nous le voyons, Saint Augustin n’a vraiment pas ménage le moindre effort pour tenter de sauver l’Eglise d’Afrique et ses fidèles de l’extinction qui la menaçait et qu’il entrevoyait de son vivant déjà ! En effet, nous pensons que la persistence du donatisme, et peu après, le développement de l’arianisme (hérésie importée en Afrique par les vandales) sont les principales causes ayant précipité l’effondrement, certes progressif, de l’Eglise d’Afrique, à peine deux siècles et demi après la mort de saint Augustin, jusqu’à sa disparition totale, au XIème siècle.

    5. Saint Augustin et le rationalisme spirituel
    Par ailleurs, Saint Augustin découvre, avant Descartes, le cogito : je puis me tromper mais " si je me trompe, c'est que j'existe" C'est par la participation à la lumière divine que l'esprit humain acquiert sa sagesse, reflet de ce Divin que l'homme peut saisir au sein même de son âme. Il existe donc des vérités éternelles qui nous sont révélées par une lumière intérieure (théorie de l'illumination), ce qui permet à Augustin de conserver la théorie platonicienne des Idées tout en rejetant le mythe de la réminiscence. La religion est affaire de foi, adhésion de l'âme nous faisant saisir les principes premiers et qui nous met en possession de la vérité. Néanmoins, la Raison, conçue comme faculté discursive, n'entre pas en conflit avec la foi, mais la complète harmonieusement : il faut comprendre pour croire dit-il. De ce point de vue les mystères (par exemple celui de la Trinité) doivent être expliqués. On commence par la foi qui appelle ensuite la connaissance : "La foi cherche, l'intellect trouve."
    Il serait cependant peu avisé, voire malintentionné, de faire croire que la pensée augustinienne n'intéresse que les chrétiens ou les ecclésiastiques. Bien au contraire, car, à l'instar des théologiens évidemment, un grand nombre des penseurs de notre époque qui font et défont la pensée moderne de l'humanité aujourd'hui tels que philosophes, sociologues, historiens, psychologues et même, tenez-vous bien, les physiciens de notre temps ont trouvé, et trouveront encore à coup sûr, leur source d'inspiration dans précisément l'œuvre de Saint Augustin. Il serait long d'énumérer tous les travaux universellement reconnus ayant pris racine, à l'origine, dans la pensée augustinienne.
    La philosophie de Saint Augustin est en effet intimement imprégnée des pans entiers de sa vie et en particulier à son expérience de la culpabilité. C’est en fait un cheminement-type dans lequel se reconnaissent la plupart de ceux qui se convertissent au Christianisme.

    6. Saint Augustin et la grande énigme du temps
    Pour notre part, nous citerons un seul exemple, par le biais duquel nous, en tant que physiciens, nous avions été initié à l'œuvre de Saint Augustin et c'est celui qui a sans doute attiré le plus notre attention avec insistance dans son œuvre. Dans “Confessions”, Saint Augustin développe une intéressante conception du temps. S'opposant à la conception classique, qui faisait du temps une dimension des choses, Saint Augustin montre que le temps n'a pas d'être puisque le passé n'est plus, l'avenir n'est pas encore et le présent est cet instant infinitésimal immédiatement retourné au néant. Ainsi le temps n'a pas d'autre réalité que la réalité subjective que lui confère ma conscience, par ma mémoire (passé), mon attente (avenir) ou mon attention (présent). Il n'est nulle part ailleurs que dans l'esprit des hommes. Ce qui distingue le temps de l'éternité divine est que cette dernière échappe à la succession.
    Notre ami lecteur doit ainsi savoir que Saint Augustin est le premier philosophe à avoir saisi, dès la fin du quatrième siècle de notre ère, que le concept physique du temps est une notion endogène à l'Univers, propriété du temps qui a nécessité près de quinze siècles pour que la cosmologie moderne ne la (re)découvre seulement au début du XXe siècle, par l'intermédiaire de la célèbre théorie de relativité d'Albert Einstein, publiée entre 1905 et 1917. De quoi s'agit-il, en termes plus simples ? Il va falloir auparavant définir brièvement ce qu'est la cosmologie. Pour les moins initiés, disons que c'est une science exacte fondée sur la logique cartésienne et s'appuie tout naturellement sur l'observation et l'expérience. C'est une branche de la physique théorique qui, comme toutes les sciences exactes, met en œuvre des outils mathématiques, bien que fort complexes, voire sophistiqués parfois, mais elle procède toutefois toujours selon le cheminement déductif traditionnel en usant d'un esprit discursif et tout à fait rationnel. L'importance - voire, la gravité - de cette science réside en fait dans son objet : notre Univers. La cosmologie s'intéresse en effet à l'histoire de l'Univers, de l'origine de sa formation - si l'on admet qu'il en a une - et de son issue ainsi que de sa constitution à diverses étapes de son développement, s'il n'est cependant pas considéré statique, comme beaucoup tendent à le penser aujourd'hui. Qu'avait dit Saint Augustin à ce propos ? Eh bien, Stephen Hawking, un éminent spécialiste de cette discipline de la physique théorique, reconnaît déjà : « … Le concept du temps n’a aucun sens avant la naissance de l’Univers. Cela fut remarqué pour la première fois par Saint Augustin » [10], et du coup, il rend tout logiquement à César ce qui appartient à César et à Augustin ce qui est à Augustin.
    En effet, il y a Seize siècles de cela, Saint Augustin écrivait dans le livre XI de "Confessions" (chapitre 12) : « A qui dit :" Dieu, avant de créer le ciel et la terre, que faisait-il ? " voici comment je réponds. Ma réponse n'a rien de celle qu'on rapporte, faite par quelqu'un pour éluder la question en sa rudesse : " Il préparait les gouffres de l'Enfer pour les gens qui posent de telles questions ". Autre chose est une visée, autre chose est une risée. Telle n'est pas ma réponse. J'aimerai mieux, ignorant, avoir répondu par l’aveu de mon ignorance que par ces mots-là, faits pour attirer des railleries à l’homme de ces questions sans fond et des compliments à l’homme des réponses fausses » . On admirera, au passage, la saisissante probité intellectuelle du maître. Un peu plus loin, au chapitre 13, il nous donne sa limpide réponse dont la clarté n’a pas manqué et ne manquera certainement pas d’éblouir les physiciens de notre époque, à l'instar de Stephen Hawking cité précédemment. Augustin nous livre sa réponse en s’adressant directement à Dieu : « …Etant donc admis que les temps – le passé, le présent et l’avenir – sont tous ton ouvrage, s’il y eut, avant que tu fasses le ciel et la terre, un temps quelconque, pourquoi dire que tu chômais, sans ouvrage ? Ce temps là même, aussi bien, tu l’avais créé et il ne put y avoir des temps passés avant que tu aies créé le temps. Si d’ailleurs, il n’y eut , avant le ciel et la terre, aucun temps, pourquoi demander ce que tu faisais alors, puisque, faute de temps, il n’y avait pas d’alors ? ». Telle n’est qu’une pièce d'espèce que seul le génie de Saint Augustin peut en produire.

    7. L’oeuvre-héritage de Saint Augustin et la postérité.
    Pour conclure, soulignons que l'œuvre de Saint Augustin nous apparaît comme en enchaînement logique et harmonieux, voire une forme de synthèse complète et parfaitement homogénéisée des œuvres éparses dues à Tertullien et à Saint Cyprien. Ceci ne doit pourtant pas signifier l'expropriation de Saint Augustin des notions doctrinales, académiquement bien formulées, qui ne sont dues qu'à son génie propre, bien au contraire. Mais, son mérite est autrement plus imposant, en ce sens qu'il a pu universaliser la pensée qui est la sienne tout d'abord, et africaine à travers lui, quoi qu'on en dise. A bien lire l’héritage augustinien, on se rendra consciencieusement compte, j’en suis persuadé, de la profondeur mais surtout de la sincérité du sentiment patriotique d’Augustin, que d’aucuns avaient taxé d’une manière malveillante, d’impérialiste vassal à la solde des romains. En vérité, on peut se convaincre du contraire après une lecture sereine et dépassionnée des « Confessions » ou encore « Cité de Dieu ». Car, entre les lignes de l’ensemble de son oeuvre Confessions, transparait en filigrane la dimension « pro-africaniste » d’Augustin, il est vrai, d’une manière plutot sibylline et fort intelligente certes, à ceux qui peuvent saisir bien sur la subtilité du verbe, pour laquelle nous Kabyles nous sommes tant habitués. Il faut dire et confirmer sans le moindre doute qu’Augustin s’était rangé de tout temps, depuis en tout cas sa reconversion et son retour précipité en Afrique, décision fort révélatrice d’ailleurs, du coté des interets supremes de son peuple qu’il chérissait jusqu’à en mourir, lors du siège des vandales en avril 430. Ceux qui s’opposent à ce que l’oeuvre de Saint Augustin soit réhabilitée dans le patrimoine immatériel collectif des Algériens usent à de termes vides de sens et manifestement anachroniques et tout à fait hors contexte, du genre : «néo-impérialisme, défenseur asservi du Catholicisme rigoriste..... ». En vérité, s’ils peuvent nous édifier de quelque donnée que ce soit, ils ne sauraient en fait que dénoter à quel point justement ils se découvrent visiblement bien peu préparés à assumer pleinement l’Histoire de notre nation algérienne, en en faisant une lecture sereine, objective et expurgée de toute charge passionnelle, de préjugés ou autres clichés réducteurs, de ce que nous (ren)enseigne l’Histoire à propos de l’immense contribution du peuple berbère à la civilisation universelle au sens le plus large du terme. André Mandouze nous avait pourtant bien prévenu : « Foin des imbéciles en chambre ! Augustin est fait pour le grand vent, les montagnes et les horizons infinis. ».

    8. Amazighité de Saint-Augustin.
    A propos de l'amazighité de Saint Augustin, bien que ne disposant pas de suffisantes preuves, il est cependant crucial et raisonable, sans se suicider intellectuellement, d’admettre que lors de ses innombrables sermons administrés durant ses 34 années de service sacerdotal en Afrique, Augustin prechait vraissemblablement la population punique (i.e., non romaine, i.e., non romanisée) en langue autochtone, i.e, le punique (ancetre du berbère). En effet, il y a toute une foule d’indices qui nous porte à le croire. Tout d’abord, du fait meme que ces berbères étaient non romanisés, i.e., ne s’atant pas acculturés et donc n’ayant pas fréquenté l’école romaine pour pouvoir apprendre à parler et à écrire le latin, comme ce fut le cas pour Augustin, je ne suis vraiment pas disposé à croire qu’Augustin eut l’outrecuidance d’aller transmettre son enseignement sacerdotal à des populations, accrochées à ses lèvres je l’imgine, dans une langue latine que seuls les lettrés romanisés pouvaient comprendre ! Donc, il est manifeste que Saint Augustin ait toujours parlé, avec éloquence en plus, la langue amazigh de son époque, i.e., celle de son peuple. Meme s’il n’a pas jugé opportun de le mentionner textuellement dans ses oeuvres – forcément, car ses écrits savants étaient surtout destinés au monde lettré d’expression latine. Concernant les sermons d’Augustins justement, bien que transcrits en latin, Mouloud Mammeri affirmait lors d’une conférence présentée à Larbaa Nath Iraten (ayant pour thème Cultue populaire berbère) [11], quelques temps avant sa mort que, voulant persuader les fidèles de prendre grand soin de l’unité et de l’harmonie de l’Eglise du Seigneur, Saint-Augustin se serait exprimé en ses termes : « Comme la beauté d’une maison se voit à sa porte, la beauté d’une jument à son galop et la beauté d’une femme à ses enfants ; La beauté du Seigneur se voit à son Eglise (i.e., la communauté des fidèles) ! ». Mais, curieusement la tradition orale berbère, kabyle à tout le moins, selon toujours Mouloud mammeri, a su sauvegarder un proverbe ancien qui dit exactement ceci : « Ccbaha n wexxam, d tabburt-is ; Ccbaha n Tegmart, d tikli-yis, Ccbaha n tmettut d arraw-is ! » à partir duquel, de toute vraissemblance, Saint Augustin aurait emprunté textuellement sa métaphore, traduite litéralement dans sa transcription latine du sermon. Par ailleurs dans son chant populaire « La lumière de la Vérité », originellement composé vraisemblablement en berbère pour contrer les Donatistes (dont nous avons donné un large extrait précédemment), Saint Augustin y utilise un grand nombre d’expressions métaphoriques traduites du berbère, dans la transcription latine du chant qu’il nous a légué. En voici un vers extrait de ce chant: « Que votre aire conserve ses pailles, puisque vous ne voulez être que cela. », qui semble provenir d’un dicton berbère antique (kabyle) qui dit grosso modo la meme chose : « A wer ifru lhebb ghef ‘clim, d akken i tebgham ad tilim». Nous pouvons multiplier à volonté des indices de ce type qui tendent à prouver justement que Saint-Augustin ne devait et ne pouvait raisonnablement (et objectivement) pas renier ses origines et sa culture ancestrales, bien au contraire, il s’en servait à merveille, du reste rhéteur qu’il était, pour faire passer dans un tantinet d’éloquence le message pour lequel il était persuadé etre prédestiné et chargé de transmettre à son peuple, en toute honneteté et une probité si rare !
    Ainsi, nous le voyons, Augustin était de culture foncièrement africaine et berbère jusque dans le tréfonds de son ame, chose que découvrent d’ailleurs, avec un certain dépit à peine voilé, certains philosophes occidentaux aigris tel l’allemand F. Nietzche qui, n’ayant pas pu se libérer déjà de son nombrillisme et son propre orgueil jusqu’à se confondre (orgueil que du reste nous trainons nous tous comme un ignoble avatar de notre ame pecheresse), en le traitant avec dédain et une honteuse condescendance de ‘l’Africain esclave affranchi par erreur‘ [12]. Mais en vérité il faut dire qu’, Africain, Augustin le revendique haut et fort, esclave affranchi, il le revendique encore avec bien plus de conviction depuis sa reconversion et son Salut, mais manifestement pas « par erreur », car toute sa vie et sa prolifique oeuvre léguée à l’Humanité entière, témoigne exactement du contraire !

    Par Dahmane At Ali,
    Chercheur Universitaire
    Università di Pisa, Italia.
    dahmen_at_ali@hotmail.it