Identité québécoise - Qui sème la terreur?

Les travailleuses philippines qui travaillent comme domestiques ou les travailleurs d’origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro constituent le véritable «nouveau prolétariat au Québec», contrairement à ce que semble penser Mathieu Bock-Côté.
Photo: Agence Reuters Lucy Nicholson Les travailleuses philippines qui travaillent comme domestiques ou les travailleurs d’origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro constituent le véritable «nouveau prolétariat au Québec», contrairement à ce que semble penser Mathieu Bock-Côté.

Dans son «Devoir de philo» publié par Le Devoir le 24 décembre, Mathieu Bock-Côté nous livre une fois de plus ses théories conspirationnistes à propos de ce qu'il appelle le «multiculturalisme d'État», prenant prétexte de la fête de Noël pour déplorer l'existence d'une supposée version québécoise de la «War on Christmas» états-unienne. Selon lui, une censure et une terreur idéologique empêchent les Québécois d'utiliser l'expression «Joyeux Noël», remplacée désormais par «Joyeuses Fêtes» ou même (dans le Plateau-Mont-Royal) «Joyeux décembre».

Que la société québécoise a changé depuis les années 1940 ne semble pas faire partie de l'analyse de M. Bock-Côté. Que cette société a toujours été culturellement diverse ne fait pas non plus l'objet de son attention.

Au contraire, ce directeur de la recherche à l'Institut de recherche sur le Québec oppose une «identité québécoise», apparemment monolithique et chargée de défendre «l'héritage fondateur des sociétés occidentales», au multiculturalisme d'État imposé par une intelligentsia qui cracherait sur son passé au nom d'une «certaine variété de progressisme» (on se demande laquelle) et de la Charte des droits et libertés. Il invoque aujourd'hui la défense du libéralisme contre le multiculturalisme d'État canadien, qu'il qualifie de «totalitarisme», un concept à partir duquel Hannah Arendt et Carl Friedrich cherchèrent à montrer les analogies structurelles entre le stalinisme et le nazisme. Faut-il vraiment préciser que le parallèle qu'il entend établir entre le multiculturalisme et le totalitarisme est plus que douteux?

En prétendant que le multiculturalisme a hérité du marxisme et d'autres «utopies malfaisantes», Bock-Côté démontre une chose: bien qu'il s'identifie comme doctorant en sociologie, il semble qu'il aurait intérêt à reprendre quelques cours du baccalauréat dans cette discipline. Qu'ont en commun le marxisme et le multiculturalisme? Rien. Charles Taylor et Will Kimlicka, principaux théoriciens canadiens du multiculturalisme, inscrivent clairement leur démarche théorique au sein de la tradition libérale et non du marxisme.

Pas sérieux

Par ailleurs, en s'appuyant sur l'oeuvre 1984, d'Orwell, pour dire que le multiculturalisme d'État (qu'il associe aux accommodements et au cours Éthique et culture religieuse) agit telle une terreur idéologique à travers la rectitude politique, Bock-Côté démontre le peu de sérieux qui caractérise sa démarche.

D'une part, il prétend que «la question du multiculturalisme recoupe une nouvelle lutte des classes» et que les prolétaires d'auparavant sont aujourd'hui «la majorité silencieuse», les «dépossédés de la parole publique». Ici, c'est donc paradoxalement Bock-Coté qui se livre à une «analyse» qui se voudrait énoncée en termes de «classes sociales».

Cette analyse sert cependant des fins seulement rhétoriques, car cette majorité silencieuse, ce «nouveau prolétariat», n'est pas pour lui les travailleuses domestiques d'origine philippine qui s'occupent des jeunes enfants ou des personnes âgées du Québec, ni les travailleurs d'origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro. Sa «majorité silencieuse», c'est le «peuple», le «pays historique», qu'il n'ose pas nommer clairement mais qu'on comprend comme ce qui est pour lui le seul acteur légitime de la société québécoise actuelle: les catholiques d'origine canadienne-française.

Se présentant sur toutes les tribunes — dont celle du Devoir — comme la victime d'une conspiration qui l'empêcherait de s'exprimer, Mathieu Bock-Côté fait écho à des positions, comme celle de l'ADQ, qui ont mené le Québec dans une «crise» des accommodements raisonnables depuis quelque temps. Sa rhétorique entretient et attise une «terreur» au sein de la population, celle de ne plus se reconnaître dans les institutions québécoises, alors qu'on peut (malheureusement) compter sur les doigts de la main les députés, ministres et hauts fonctionnaires qui ont des origines «autres» que canadienne-française.

Le bon sens et les intellectuels

Cela dit, cette «crise» a le mérite de poser les termes d'un débat important, mais pas nécessairement celui qui intéresse Bock-Côté: celui de la laïcité de l'État et du rapport au religieux dans l'espace public québécois.

Bock-Côté se positionne du côté des nostalgiques d'un État inféodé à l'Église catholique, quand il reproche notamment au ministère de l'Éducation d'avoir «fait parvenir aux écoles un nouveau calendrier interculturel où Noël était noyé parmi une série d'autres fêtes religieuses».

Bien sûr, Bock-Côté et d'autres ne reconnaîtront jamais qu'ils sont opposés au principe de la laïcité de l'État. D'ailleurs, cette question ne l'intéresse pas; ce qui motive son discours, c'est son opposition à la diversité culturelle et au pluralisme dans la société. Selon sa lecture conspirationniste, l'État n'est qu'un acteur en collusion avec une «intelligentsia» progressiste censément complexée et reniant son moi profond.

Le rhétorique populiste de Bock-Côté est en effet plutôt ironique lorsqu'il oppose le «bon sens de la majorité silencieuse» aux vilains intellectuels — doit-on rappeler qu'il en est un lui-même? — qui masqueraient, selon lui, la vraie nature du «pays historique» à travers une «fiction technocratique». En voulant se positionner comme seul défenseur du peuple et en mettant tous les intellectuels dans le même panier, Bock-Côté fait montre d'une prétention pour le moins risible, en tout cas inquiétante, discréditant notamment l'établissement au sein duquel il étudie en ce moment et qui lui décernera — probablement — son diplôme.

Où diable Bock-Côté a-t-il pu être illuminé par le savoir populaire qu'il prétend détenir?

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Stéphanie Rousseau - Professeure, département de sociologie, Université Laval
13 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 4 janvier 2010 02 h 56

    Quel genre de doctorat

    Est-ce que le peuple pourraît savoir à partir de quel critères sont décernés les doctorats.

  • Andre Vallee - Inscrit 4 janvier 2010 04 h 58

    Bien distinguer

    Avec la fermeture des écoles françaises il y a plus ou moins 100 ans, et l'immigration, le ROC est devenu un amalgame “multiethnique” qui n'a en commun que la langue anglaise imposée.
    Le Québec est, à 80% d'origine française de façon très dominante: langue, culture, croyances sociales et religieuses.
    Les efforts “sournois“ pour que le 80% se résigne à n'être qu'une des cultures de la même importance ne sont pas de la chimère.

  • JEAN CLAUDE MONNERET - Inscrit 4 janvier 2010 08 h 30

    DIALOGUER, DIT-ELLE !


    Le texte de Stéphanie Rousseau tourne autour du pot.
    Ne pas analyser les faits (dire « Joyeux décembre » cela a bien une signification et cela s’inscrit bien dans une série de reculs programmés du fait culturel local, oui ou non ?), psychologiser son adversaire et le renvoyer à une présupposée paranoïa (facile de parler de délire conspirationniste quand on pratique la dénégation des faits à grande échelle, et l’impasse sur ses analyses, étrange démarche « sociologique »), caricaturer ses ouvrages et pratiquer de stupéfiants amalgames (laisser penser que MBC assimile le multiculturalisme au totalitarisme nazi), faire passer ses travaux pour une simple rhétorique (on va pas se mettre en peine de les réfuter puisque rhétorique il y a, bien que par ailleurs il aient eu l’effet de provoquer une situation de « crise » !), le mépris hautain ( des vannes du genre «repasses ton bac d’abord » !), tout cela ne fait guère avancer la réflexion.
    D’ailleurs, peut-on dialoguer avec la caricature de son adversaire ? C’est évidemment plus pratique. Et cela épargne à l’intéressée d’aborder le fond des choses : pourquoi passer au laminoir la culture historique du Québec, une culture entée sur les cultures françaises et européennes, sécularisées et progressistes grâce à leur dialogue, et mettre tout cela sur un pied d’égalité avec des cultures où le cultuel est prédominant, des cultures archaïques, claniques et somme toute fondamentalement réactionnaires ?
    Mais on serait là sur une question délicate : la discussion des positions obscurantistes du catho-mondialisme militant. L’advenue de la Jérusalem Céleste vaut bien quelques entorses à la déontologie universitaire.

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 janvier 2010 09 h 55

    Doctorat

    Monsieur Paquet,
    Il y a des cours à suivre (et à réussir), un examen à réussir, examen spécifique au domaine précis de l'étudiant, et présenté à un panel de quelques professeurs, puis une thèse à écrire, qui doit être présentée à un panel de cinq professeurs (dont certains extérieurs à l'université et à la discipline, si je me souviens bien) et défendue oralement devant ce même panel (pour être sûr que c'est bien l'étudiant qui l'a écrite). Si vous voulez lire ces thèses, elles sont disponibles dans les bibliothèques universitaires.
    Veuillez noter que celle de M. Bock-Côté n'est pas encore terminée, vu qu'il se présente comme étudiant au doctorat.

  • Lamonta - Inscrit 4 janvier 2010 10 h 25

    Le boutefeu...

    Entièrement d'accord avec Mme Rousseau: M. Bock-Côté manie bien la rhétorique et produit de volumineux effets de toge mais la substance n'est pas au rendez-vous et le raisonnement est truffé de jugements erronés et de contradictions opinées avec une mauvaise foi évidente. M. Bock-Côté ne cherche pas à éclairer les problèmes mais à provoquer des affrontements.

    Je suggérerais aux responsables de la page Idées de refuser les contributions de M. Bock-Côté tant que celui-ci n'aura pas clarifié ses idées et qu'il ne cherchera pas à faire avancer le débat. La confusion n'a jamais aidé personne. Dommage que Le Devoir oublie parfois que la responsabilité d'un journal est d'aider à éclairer la chose publique.