Identité québécoise - Qui sème la terreur?

Les travailleuses philippines qui travaillent comme domestiques ou les travailleurs d’origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro constituent le véritable «nouveau prolétariat au Québec», contrairement à ce que semble penser Mathieu Bock-Côté.
Photo: Agence Reuters Lucy Nicholson Les travailleuses philippines qui travaillent comme domestiques ou les travailleurs d’origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro constituent le véritable «nouveau prolétariat au Québec», contrairement à ce que semble penser Mathieu Bock-Côté.
Que la société québécoise a changé depuis les années 1940 ne semble pas faire partie de l'analyse de M. Bock-Côté. Que cette société a toujours été culturellement diverse ne fait pas non plus l'objet de son attention.

Au contraire, ce directeur de la recherche à l'Institut de recherche sur le Québec oppose une «identité québécoise», apparemment monolithique et chargée de défendre «l'héritage fondateur des sociétés occidentales», au multiculturalisme d'État imposé par une intelligentsia qui cracherait sur son passé au nom d'une «certaine variété de progressisme» (on se demande laquelle) et de la Charte des droits et libertés. Il invoque aujourd'hui la défense du libéralisme contre le multiculturalisme d'État canadien, qu'il qualifie de «totalitarisme», un concept à partir duquel Hannah Arendt et Carl Friedrich cherchèrent à montrer les analogies structurelles entre le stalinisme et le nazisme. Faut-il vraiment préciser que le parallèle qu'il entend établir entre le multiculturalisme et le totalitarisme est plus que douteux?

En prétendant que le multiculturalisme a hérité du marxisme et d'autres «utopies malfaisantes», Bock-Côté démontre une chose: bien qu'il s'identifie comme doctorant en sociologie, il semble qu'il aurait intérêt à reprendre quelques cours du baccalauréat dans cette discipline. Qu'ont en commun le marxisme et le multiculturalisme? Rien. Charles Taylor et Will Kimlicka, principaux théoriciens canadiens du multiculturalisme, inscrivent clairement leur démarche théorique au sein de la tradition libérale et non du marxisme.

Pas sérieux

Par ailleurs, en s'appuyant sur l'oeuvre 1984, d'Orwell, pour dire que le multiculturalisme d'État (qu'il associe aux accommodements et au cours Éthique et culture religieuse) agit telle une terreur idéologique à travers la rectitude politique, Bock-Côté démontre le peu de sérieux qui caractérise sa démarche.

D'une part, il prétend que «la question du multiculturalisme recoupe une nouvelle lutte des classes» et que les prolétaires d'auparavant sont aujourd'hui «la majorité silencieuse», les «dépossédés de la parole publique». Ici, c'est donc paradoxalement Bock-Coté qui se livre à une «analyse» qui se voudrait énoncée en termes de «classes sociales».

Cette analyse sert cependant des fins seulement rhétoriques, car cette majorité silencieuse, ce «nouveau prolétariat», n'est pas pour lui les travailleuses domestiques d'origine philippine qui s'occupent des jeunes enfants ou des personnes âgées du Québec, ni les travailleurs d'origine latino-américaine qui nettoient le plancher des stations de métro. Sa «majorité silencieuse», c'est le «peuple», le «pays historique», qu'il n'ose pas nommer clairement mais qu'on comprend comme ce qui est pour lui le seul acteur légitime de la société québécoise actuelle: les catholiques d'origine canadienne-française.

Se présentant sur toutes les tribunes — dont celle du Devoir — comme la victime d'une conspiration qui l'empêcherait de s'exprimer, Mathieu Bock-Côté fait écho à des positions, comme celle de l'ADQ, qui ont mené le Québec dans une «crise» des accommodements raisonnables depuis quelque temps. Sa rhétorique entretient et attise une «terreur» au sein de la population, celle de ne plus se reconnaître dans les institutions québécoises, alors qu'on peut (malheureusement) compter sur les doigts de la main les députés, ministres et hauts fonctionnaires qui ont des origines «autres» que canadienne-française.

Le bon sens et les intellectuels

Cela dit, cette «crise» a le mérite de poser les termes d'un débat important, mais pas nécessairement celui qui intéresse Bock-Côté: celui de la laïcité de l'État et du rapport au religieux dans l'espace public québécois.

Bock-Côté se positionne du côté des nostalgiques d'un État inféodé à l'Église catholique, quand il reproche notamment au ministère de l'Éducation d'avoir «fait parvenir aux écoles un nouveau calendrier interculturel où Noël était noyé parmi une série d'autres fêtes religieuses».

Bien sûr, Bock-Côté et d'autres ne reconnaîtront jamais qu'ils sont opposés au principe de la laïcité de l'État. D'ailleurs, cette question ne l'intéresse pas; ce qui motive son discours, c'est son opposition à la diversité culturelle et au pluralisme dans la société. Selon sa lecture conspirationniste, l'État n'est qu'un acteur en collusion avec une «intelligentsia» progressiste censément complexée et reniant son moi profond.

Le rhétorique populiste de Bock-Côté est en effet plutôt ironique lorsqu'il oppose le «bon sens de la majorité silencieuse» aux vilains intellectuels — doit-on rappeler qu'il en est un lui-même? — qui masqueraient, selon lui, la vraie nature du «pays historique» à travers une «fiction technocratique». En voulant se positionner comme seul défenseur du peuple et en mettant tous les intellectuels dans le même panier, Bock-Côté fait montre d'une prétention pour le moins risible, en tout cas inquiétante, discréditant notamment l'établissement au sein duquel il étudie en ce moment et qui lui décernera — probablement — son diplôme.

Où diable Bock-Côté a-t-il pu être illuminé par le savoir populaire qu'il prétend détenir?

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Stéphanie Rousseau - Professeure, département de sociologie, Université Laval

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