Claire de Lamirande, 1929-2009 - Hommage à une écrivaine discrète

De Claire de Lamirande, qui est décédée récemment, j'ai lu, si je me souviens bien, les douze romans qu'elle a publiés. Je n'étais pas son seul lecteur. Sans atteindre les succès des romanciers plus éclatants, elle avait, m'a-t-on dit, un lectorat limité mais fidèle. Son dernier roman, Neige de mai, avait paru en 1988. Elle était un peu négligée par le milieu littéraire. Dans l'Histoire de la littérature québécoise (Boréal), elle n'avait droit qu'à une mention de son nom, au milieu de quelques autres romancières.

Est-ce parce qu'elle était discrète, qu'elle pratiquait une écriture légère, paradoxale, voire déroutante, avec, parfois, une ironie à peine perceptible, et qu'elle entraînait ses lecteurs dans des dédales où ils risquaient de perdre pied? Je pense, par exemple, à son roman historique, Papineau ou l'épée à double tranchant, paru en 1980. Cela commence par un dialogue entre Papineau et le Gouverneur Gosford, écrit à la troisième personne, puis tout à coup, sans transition, la voix de Papineau se substitue à celle du narrateur, et vogue la galère, nous sommes privés de la stabilité habituelle de l'écriture romanesque. Il va sans dire qu'une telle liberté ne pouvait que déconcerter les amateurs d'histoire!

Dans son dernier roman, le plus beau, le plus étonnant, paru en 1988, Claire de Lamirande poussera l'audace plus loin. Il y aura un miracle. Oui, un vrai, c'est-à-dire que la narratrice, qui donne des cours de catéchèse dans une école, reçoit tout à coup un message d'En-haut. (Comment ne pas penser ici à ce qui se produit dans tel roman de Bernanos ou de Graham Greene?) Oui, c'est une sorte de miracle, contre lequel elle se rebiffe d'abord.

Elle mène une vie difficile, et plus que difficile, avec son fils victime d'un accident grave, une consoeur assez malcommode de l'école où elle enseigne qui vient se réfugier chez elle et finira par y mourir, et c'est avec une forte réserve d'abord qu'elle reçoit la visite de Dieu, la consolation de Dieu. Elle n'est pas une paroissienne exemplaire, elle conserve tout au long du récit un léger scepticisme — teinté d'humour — quant au rôle de «mater dolorosa» qui lui est imposé. Mais elle finira par accepter de croire, malgré tout, malgré les évidences du malheur.

Oui, cela se passe à la limite ou peut-être au-delà du vraisemblable, mais, porté par un art et une conviction admirables, ce roman étonnant est le plus beau certes, et j'oserais dire le plus convaincant, qu'ait écrit Claire de Lamirande. Et je n'hésite pas à lui faire une place parmi les oeuvres les plus importantes de la littérature québécoise de la fin du vingtième siècle.

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Gilles Marcotte - Montréal
1 commentaire
  • Claude Gilbert - Inscrit 22 décembre 2009 10 h 33

    "Neige de mai", un roman grave et beau

    Vous en aviez écrit un compte-rendu dans la revue L'Actualité à sa parution en 1988, M. Marcotte. J'avais toujours retenu ce titre, mais je ne l'ai lu que dix ans plus tard. C'est une lecture qui a compté pour moi. On se demande d'oû une pareille oeuvre a pu sortir, et comment elle a pu même trouver un éditeur, au Québec . Cette histoire est tellement bien ancrée dans le milieu décrit à cette époque (une polyvalente dans les années 80), et ce qui arrive à l'héroïne n'a tellement pas rapport avec les thèmes à la mode, dans ce temps-là pas plus qu'aujourd'hui...