Obama, la paix, la guerre juste et au-delà

En dépit de l'accroissement des effectifs militaires en Afghanistan, Barack Obama mérite toujours le prix Nobel de la paix. Certes, le discours qu'il a prononcé à Oslo, le 10 décembre dernier, n'est pas très convaincant au chapitre de la guerre juste, mais l'esprit de la nouvelle politique étrangère prônée par le président y est toujours bien réel.

Un esprit plutôt que des réalisations

Il faut le souligner. Ce n'est pas en raison des réalisations de la diplomatie américaine que Barack Obama a été honoré. Tout comme le chancelier allemand Willy Brandt a reçu le prix Nobel de la paix en 1971 pour sa politique d'ouverture envers l'Est (Ostpolitik), dont les effets ne se concrétiseront vraiment qu'en 1989, c'est en raison d'une nouvelle orientation de la politique étrangère américaine qu'on lui a attribué ce prix.

Dès son arrivée à la Maison-Blanche, Obama s'empresse d'annoncer la renonciation à la torture, la fidélité à la Convention de Genève et la fermeture éventuelle de la prison de Guantánamo. Il accorde une entrevue à la chaîne al-Arabya pour bien établir une politique de conciliation au Moyen-Orient. Il annonce une nouvelle politique multilatérale selon laquelle les États-Unis entendent ne plus agir seuls et comptent sur la collaboration active de leurs alliés. Il annonce une volonté ferme de limitation des armes nucléaires dans son discours de Prague et envisage un monde où ces armes auraient été tout à fait détruites.

Dans son fameux discours du Caire, qui à lui seul mérite qu'il reçoive le prix Nobel, il se présente résolument comme un proche du monde musulman. Il confesse les erreurs passées de la politique américaine, notamment la participation au renversement d'un gouvernement démocratiquement élu en Iran en 1953.


Renforcer le dialogue

Il annonce un rapprochement à l'endroit de la Russie. Il renonce au projet d'installation de missiles antimissiles en Pologne et en République tchèque, inévitablement perçu comme une mesure hostile envers la fédération russe.

Partout, Washington entend établir et renforcer le dialogue, même avec des nations jugées ennemies. De nouvelles relations diplomatiques sont établies avec la Syrie. De ouvertures inédites sont faites au Soudan, au Sri Lanka, au Myanmar, en Corée du Nord, à Cuba. Il s'en explique dans son discours d'Oslo: «La promotion des droits de l'homme ne peut pas relever de la seule exhortation. Elle doit parfois être associée à une diplomatie méticuleuse. Je sais que la communication avec des régimes répressifs n'offre pas la pureté satisfaisante de l'indignation. Mais je sais aussi que les sanctions sans main tendue — et la condamnation sans discussion — peuvent conduire à un statu quo paralysant. Aucun régime répressif ne peut s'acheminer sur une nouvelle voie si on ne lui ouvre pas une porte.»

On objectera que les réponses tardent à venir. Rien du côté de l'Iran, sinon une ampleur nouvelle des forces d'opposition. Rien du côté d'Israël et bien peu ailleurs, sinon un léger rapprochement de la Russie et de la Chine, notamment en ce qui a trait aux sanctions éventuelles contre le régime iranien. Mais la diplomatie suppose beaucoup de patience et des résultats graduels et peu spectaculaires.

Quoi qu'il en soit, les orientations énoncées par Obama ont produit une onde de choc à travers le monde, ce qui fait en sorte qu'il mérite amplement le prix Nobel de la paix.


Une argumentation spécieuse

Dans ce contexte, la décision d'intensifier la guerre en Afghanistan, même si elle a été longtemps mûrie, n'en apparaît pas moins, aux yeux de plusieurs, comme déplorable. Une dangereuse escalade dont il est difficile de croire qu'elle pourra atteindre son objectif de gagner les coeurs et les esprits des populations afghanes tout en les protégeant des insurrections des talibans.

Obama reprend (moins grossièrement, il est vrai) les propos de George W. Bush et de Dick Cheney en parlant du «mal» incarné par les islamistes radicaux du réseau al-Qaïda avec lesquels il est impossible de négocier. Il oublie de mentionner que les membres de ce réseau sont assez peu nombreux en Afghanistan et que leur force leur vient de la sympathie qu'ils suscitent dans de vastes secteurs de la population, parmi tous ces gens qui perçoivent toujours les Américains et autres membres de l'OTAN comme des envahisseurs. Aux yeux de plusieurs observateurs, toute la vigueur et la cohésion des talibans leur viennent de la présence américaine même. Ils se présentent avant tout comme des résistants, comme des patriotes.


Pas convaincant

Trente mille soldats de plus vont-ils renverser ces perceptions? On peut en douter, mais il faut le souhaiter. Il faut espérer surtout que des négociations se poursuivent avec des talibans modérés et que prennent fin les atteintes aux populations civiles qui alimentent l'insurrection.

Le discours d'Obama sur la guerre juste est sans doute intéressant, mais il n'arrive pas à nous convaincre qu'il s'applique à la situation en Afghanistan et que les talibans représentent une menace à la sécurité des États-Unis.

Obama se défend encore de faire revivre aux Américains le cauchemar de l'escalade vietnamienne. Certes, l'intervention en Afghanistan se distingue par plus d'un trait de l'incursion au Vietnam, mais les différences mentionnées par le président ne sont pas évidentes. La différence majeure demeure celle qu'il passe sous silence: l'absence de conscription et de service obligatoire. Cette différence même nous laisse croire que la menace est beaucoup moins grave qu'Obama ne le déclare. En effet, pourquoi ne pas demander des sacrifices à l'ensemble de la population américaine si la sécurité du pays est en jeu?


Un discours de paix malgré tout

Le discours du président américain demeure tout de même empreint d'une volonté de paix remarquable. Dans les pages du journal Le Monde, on compare ce discours à une conférence de type universitaire, à un cours de droit international.

Obama ne craint pas de citer celui qu'il considère toujours comme sa première source d'inspiration, Martin Luther King, qui reçut lui aussi un prix Nobel de la paix en déclarant que la violence n'apporte jamais la paix permanente. Elle ne règle aucun problème social: elle ne fait qu'en créer de nouveaux et de plus compliqués.

Il va plus loin encore en prononçant des paroles qu'on n'est pas habitué d'entendre de la bouche d'un président américain: «Aussi justifiée soit-elle, la guerre promet une tragédie humaine. [...] La guerre elle-même n'est jamais glorieuse et nous ne devons jamais la claironner comme telle.»

Le président énonce enfin trois règles qui, selon lui, devraient guider une diplomatie de la paix: il faut d'abord créer des institutions suffisamment contraignantes et efficaces pour réprimer ceux qui violent la règle du droit; il faut prendre conscience de ce qu'aucune paix durable ne peut se passer de cette règle du droit et du respect des personnes; il faut aussi constater qu'un développement économique minimal est essentiel au maintien de la paix.

En relisant le discours d'Oslo, où on décèle les convictions profondes de Barack Obama, on comprend facilement que la décision d'accroître les effectifs militaires en Afghanistan a été, de son propre aveu, la plus difficile et la plus déchirante de sa première année de présidence. On ne peut qu'espérer que se réalise son voeu d'en finir avec cette guerre avant la fin de son mandat.

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Louis Balthazar - Professeur émérite de l'Université Laval et coprésident de l'Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM

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