Une télévision d'État par et pour le public

Depuis l'apparition de la télévision au milieu du siècle dernier, la mission du service public de télévision a toujours revêtu une place importante au Canada comme outil d'information, d'identification collective, de participation démocratique et de développement culturel. Selon un sondage récent, 87 % des Québécois appuient sans réserve le financement public de Radio-Canada, qui peut et doit jouer un rôle majeur devant la puissance de production et d'envahissement culturel des États-Unis.

Or notre réseau d'État canadien se classe au 15e rang (sur 18) des grands pays occidentaux au chapitre du financement public: il reçoit 34 $ par habitant, par année, soit un peu plus de neuf cents par jour, contre 124 $ pour la BBC et 77 $ pour France Télévision! Comment, dans ces conditions, demander à Radio-Canada de diffuser une programmation de qualité dans les deux langues officielles sur un éventail de plateformes, de composer avec six fuseaux horaires et de diffuser une lecture canadienne de l'actualité mondiale?

Est-ce qu'il est efficace, utile et souhaitable que notre télévision d'État se serve de la publicité pour compléter son budget? Ou encore de puiser dans les redevances perçues auprès des abonnés au service de câble ou de satellite? Quels sont les conséquences directes et les effets pervers de ce financement hybride sur la mission de la télévision d'État et sur le reste du paysage médiatique?


Sans publicité

La mission d'intérêt général de notre télévision d'État commande que son financement se fasse essentiellement par des fonds publics, comme c'est le cas dans un grand nombre de pays développés. Ainsi, la BBC, qui reste aujourd'hui l'un des symboles les plus respectés du Royaume-Uni, n'a pas recours à la publicité pour financer plus de 400 heures annuelles d'émissions de fiction ou l'un des services d'information les plus complets au monde. En 1986, Mme Thatcher a tenté d'ouvrir la porte à la publicité, mais une commission, présidée par le professeur Alan Peacock, a statué que le marché publicitaire n'était pas en mesure de répondre aux besoins de financement de la BBC et que l'irruption de la BBC allait «déstabiliser» l'équilibre des chaînes privées.

Par ailleurs, la publicité n'a pas apporté aux chaînes publiques les ressources stables dont elles ont besoin: France Télévision a ainsi mis fin à sa dépendance en janvier 2008 et la RAI, en Italie, se débat avec de graves problèmes financiers. La pression publicitaire et la course à l'audimat sont devenues la préoccupation majeure des chaînes publiques, abandonnant ainsi progressivement leur spécificité et diluant leurs produits dans l'univers audiovisuel concurrentiel. Le Canada n'échappe pas à cette logique puisque notre réseau d'État, aujourd'hui très dépendant de la publicité, essaie de maintenir un équilibre délicat et artificiel entre sa mission de service public et les impératifs d'un rendement publicitaire. L'évolution de sa programmation en est la conséquence la plus visible. Tout ceci dans un marché ou la publicité à la télévision a cessé de croître et affronte les défis d'Internet...


Effets pervers

La présence d'un réseau d'État a des effets pervers sur le marché de la publicité parce qu'il exerce une pression accrue sur une demande déjà saturée, surtout en situation de récession. En outre, cette concurrence est perçue comme déloyale puisque ces réseaux de télévision sont subventionnés par les contribuables. En Europe, le groupe Berlusconi a attaqué la RAI, les chaînes privées espagnoles ont fait de même avec TVE, idem en Allemagne contre ARD et ZDF.

Chez nous aussi, la concurrence sur le marché publicitaire gagnerait à être plus équitable, et cela passe par le retrait des télévisions d'État du marché de la publicité. Il ne faut pas oublier que les chaînes privées qui n'ont pas accès aux redevances trouvent 100 % de leur financement dans la publicité.

La télévision d'État doit-elle alors se financer par les redevances prélevées sur les câblodistributeurs et les consommateurs? Ce serait une mauvaise réponse pour plusieurs raisons: pourquoi faire peser sur les consommateurs du câble ou taxer indirectement les câblodistributeurs pour financer un «bien public» dont les bienfaits (et les coûts) devraient être supportés par l'ensemble des citoyens? Un bien collectif devrait toujours être financé par un effort collectif.


Diktat publicitaire

Doit-on alors imposer une redevance ou taxer les distributeurs? En les taxant, on réduit la capacité de ces entreprises de continuer à investir et à se développer. Et on risque d'augmenter la dépendance de la télévision d'État à l'égard des câblodistributeurs. Est-ce là le meilleur moyen de garantir sa neutralité et la qualité de sa programmation?

Le débat sur le financement de notre télévision d'État est complexe et les enjeux dépassent le simple marchandage mercantile. Certes, Radio-Canada est une chaîne généraliste, mais elle demeure une chaîne d'État, dont le mandat, les obligations, le financement et le contenu ne relèvent pas tout à fait du marché. «Égale, oui, mais plus égale que les autres!», disait un humoriste célèbre.

En affranchissant notre réseau d'État du diktat du marché publicitaire ou des redevances, il pourrait mieux remplir son mandat tout en permettant d'offrir aux télévisions généralistes privées des conditions de marché plus équitables. C'est d'ailleurs une situation qui fonctionne très bien en radio au pays depuis plus de quinze ans.

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Les opinions exprimées ici n'engagent que leur auteur.

Sami B. Chaouch - Vice-président exécutif de V

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