Affaire Villanueva - Quand les policiers ne savent pas se maîtriser

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

Le rapport de police sur le cas Villanueva a été rendu public la semaine dernière. On en retient principalement que la violence dont seraient victimes les policiers et qui justifiait l'usage du feu est invraisemblable eu égard aux égratignures mineures localisées au coude pour l'un et à la jambe pour l'autre. Ces blessures, dont on a les images, semblent plus être reliées à un frottement au sol dans une tentative d'immobilisation d'un adversaire qu'à d'hypothétiques coups portés par celui-ci.

L'hypothèse du policier Lapointe voulant qu'il fût tellement assailli par les jeunes qu'il a dû tirer sans dégainer et l'arme dans l'étui a été aussi contredite par sa collègue Stéphanie Pilotte qui a vu son collègue tirer le bras tendu et qui n'a elle-même jamais pensé utiliser son arme.

Au lendemain de ces événements, on se souvient surtout que plusieurs organismes de défense de droits avaient réclamé en vain une enquête publique sur le profilage racial. Pour les amoureux de la balistique, une telle enquête aurait permis de montrer comment les balles ont transpercé les côtes de la victime, ralenti et changé de direction en plein milieu de la cage thoracique, un peu comme dans JFK, le film. Pour «nous autres», cette enquête comme son non-lieu ne changent pas grand-chose. Le débat était ailleurs que dans les circonstances de la mort de ce jeune homme tant ressassées dans les médias.


Fredy devenu Noir

Le racisme? Je n'en crois pas un mot! Il y a une grande différence entre faire du profilage et tuer quelqu'un à bout portant pour sa couleur. Oui! Sa couleur! Car malgré le fait que Fredy était de la même couleur (ou au moins «non-Noir») et de la même religion (catholique) que son bourreau, puisqu'il vivait à Montréal-Nord, cet événement fut principalement analysé sous l'angle racial et du rapport entre les jeunes Noirs et la police. Les médias en sont rapidement arrivés à la conclusion qu'il était plus simple pour nous, public, que Fredy soit représenté en «Noir».

Quant à l'appartenance présumée du jeune aux gangs de rue, l'événement fut l'occasion d'ouvrir le débat sur la non-intégration des immigrants même si ces jeunes étaient des purs produits de leur pays de naissance: le Québec.

Là s'arrêtent les préjugés ethnoculturels (pour ne pas dire raciaux) et l'intérêt de cette question d'ailleurs. Car des policiers qui font du profilage il y en aura toujours. Mais, pour chaque vrai ou «faux» Noir importuné pour sa couleur, il faut reconnaître qu'il y en a un quelque part qui va bénéficier d'un passe-droit pour cette même raison.

Plusieurs fois, sur la 132 entre Rimouski et Mont-Joli, des policiers ont «laissé faire» alors qu'ils s'apprêtaient à m'arrêter pour excès de vitesse. Je suis sûr que ma couleur de peau n'a pas nui à cette clémence. Et puis le profilage, ce n'est pas l'apanage des policiers. C'est d'abord notre logique sociale collective qui étiquette et marginalise certaines catégories avant de s'en débarrasser dans la cour de la police.


Maîtriser sans force démesurée

Ce que l'on peut réellement reprocher à la police, ce n'est pas tant le profilage que ses lacunes dans ce qui devrait être sa compétence centrale: la capacité de maîtriser les «délinquants» sans usage démesuré de la violence.

Il y a eu le cas Fredy, mais aussi le cas Castagnetta à Québec. Il n'y a pas très longtemps aussi, il y avait eu le cas Anne-Marie Péladeau, maltraitée par des policiers qui, face à «l'hystérie» de la dame, ont dit avoir craint pour leur sécurité. Résultats: sa tête fut durement cognée contre la voiture de police. Et comme si ce n'était pas suffisant, elle fut condamnée pour entrave au travail de la police.

À la même période aussi, il y eut ce clochard «pure laine» qui menaçait deux policières avec un bout de bâton dans une rue de Montréal en plein été. Il avait lui aussi reçu une balle dans la jambe ou à l'épaule pour le calmer même s'il était complètement ivre et incapable de toucher son nez, à plus forte raison un policier.

Dans tous ces cas de violence contre des pures laines, des roux, des Noirs faux ou vrais, les policiers ont plaidé «avoir eu peur pour leur vie», «avoir craint de mourir» ou «d'être blessés», «avoir eu des sueurs». Mais dites-moi, comment espérer dominer son adversaire quand on ne parvient même pas à dominer sa propre panique? Vous me direz qu'il s'agit de sentiments normaux. Oui! Ce sont des sentiments que vous et moi pouvons avoir au premier éclatement d'un pneu de vélo. Mais des sentiments professionnellement nuisibles pour des hommes et des femmes à qui nous avons donné le privilège de porter un uniforme, une matraque, un gilet pare-balles, un pistolet électrique, un vrai pistolet chargé à bloc, trois à quatre chargeurs supplémentaires, et name it!

Avec tous ces privilèges qui leur sont conférés et le salaire qui va avec, les policiers ne devraient pas être des humains comme vous et moi, à fleur de peau et sujets à l'affolement et la panique. Ils doivent avoir le calme du dalaï-lama, l'habileté que semblait avoir mon père quand à cinq ans je le voyais tenir le volant de voiture d'une seule main, la force de Rambo. S'il faut pour cela compléter de cours de yoga, d'autodéfense, de judo et de karaté, eh bien, allons-y! Car le Québec n'est pas l'Afghanistan et on ne devrait pas pouvoir dégainer aussi facilement.

Ni Fredy, ni son frère, ni leurs amis, ni Claudio Catagnetta, ni Mme Péladeau ne portaient d'arme. Dans le cas qui nous occupe, les policiers auraient dû utiliser leur jugement pour évaluer s'ils pouvaient à eux seuls maîtriser la situation. Sinon, calmer leur ardeur et attendre des renforts.

Mais à quoi bon utiliser son jugement ou se contenir? Après tout, si ça empire, il y a le Taser, si ça empire encore, il y a le vrai pistolet. Et si ça empire encore, il y a les collègues qui font l'enquête, la fraternité des policiers, les avocats garantis par le système! C'est triste, mais tant que ces issues s'offriront, des Fredy, des Castagnetta, des Anne-Marie Péladeau Noirs, Blancs, Chocolat à la crème, il y en aura encore et encore. Tant que les balles perdues ne nous atteignent pas de l'autre côté du trottoir, loué soit le seigneur! [...]

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Abdoul Echraf Ouedraogo - Démographe, en voie de terminer un doctorat sur les processus d'insertion des jeunes issus des minorités dans les villes moyennes du Québec à l'Université du Québec à Rimouski

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