Un Plan Nord qui soulève de nombreuses questions

La version 2009 du Plan Nord du gouvernement du Québec ne laisse pas indifférent par son objectif général ainsi que par des énoncés bienvenus tels que «concertation, partenariat, développement des communautés, vision commune, nouveaux espaces économiques». Ce discours contient des améliorations certaines par rapport à ceux des années 1950 lorsqu'il était question de fer, des années 1960, de Manicouagan et même des années 1970, de la Convention. Des projets substantiels ainsi qu'une politique de rapprochement entre Autochtones et non-Autochtones sont de la plus grande importance, car ils permettent de poursuivre la construction politique, économique et culturelle d'un vaste territoire en Amérique.

L'ambitieux plan nordique, qu'il soit vu au niveau global ou sectoriel, soulève évidemment des interrogations. Elles concernent le quoi et le comment de l'ensemble du programme envisagé, une idée du Nord, une conception des relations entre les Autochtones et les non-Autochtones, de même que les liens entre les grandes opérations économiques et les avancements politiques. Des observateurs s'intéresseront également à prévoir les répercussions du développement de la zone nordique sur les futures relations de pouvoir entre le Québec du Sud et le Québec du Nord.


Le développement

Voilà le terme le plus condamné par les uns et le plus attendu par les autres, ce qui crée une sorte de quadrature du cercle. Une certaine conciliation peut être entrevue, si l'on précise d'abord les énoncés de la démarche. Le développement honni est celui qui agresse durablement le substrat naturel et la vie des habitants. Des arguments ne peuvent plus être acceptés, comme celui-ci: la production nordique est trop coûteuse et internationalement concurrencée pour se plier aux exigences du développement durable. Bref, aucun entrepreneur, ministère, entreprise, touriste ou même chercheur ne peut faire du Nord et, encore moins, faire [bâtir] le Nord, sans une certaine idée du Nord. Le rappel de ces exigences rejoint l'énoncé de «projet exemplaire de développement durable» dans les documents du plan.

Par ailleurs, le non-développement absolu — Freeze the Arctic — n'est pas acceptable et semble exprimer des positions nihilistes ou catastrophistes. Quelle autorité pourrait interdire la croissance raisonnable des Nina indiens et des Nuna inuites, si, librement, les peuples le désirent? De plus, en dehors des parcs et des aires protégées ainsi que des terres conventionnées qui ont déjà leurs conditions d'a-venir, des parties de l'espace restant peuvent être ouvertes à des activités d'exploitation convenables; cependant, on se garde de produire pour la surconsommation et sans respect pour l'environnement.

Bref, un type de développement issu de considérations écologiques, économiques, sociales, culturelles et éthiques conduit à des territorialisations acceptables; il devient même souhaitable, car, en plus d'améliorer les conditions du peuplement, il assure des revenus nécessaires aux gouvernements et aux travailleurs.


À la dimension de tout le Québec

Depuis la préhistoire, cette étendue compose un écoumène différent de celui du Québec du Sud. Le Nord, par son climat et par ses cultures autochtones, ne peut donc être considéré comme une simple extension de la zone méridionale. Or, pour croître, le Nord a essentiellement besoin de son vis-à-vis, le Québec du Sud qui, en l'occurrence, devient un Québec de base, c'est-à-dire un grand frère apte à fournir de l'aide en divers domaines: population, financement, technique, services, expertise. Mais une interrogation se pose quand une opération conçue sans conscience nordique est réalisée dans le Nord. Ne serait-il pas nécessaire que le Sud incorpore davantage d'esprit du Nord?

La richesse en ressources naturelles et culturelles se traduit en termes géopolitiques; chez les non-Autochtones, le phénomène de la formation d'un pouvoir nordique commence au cours des années 1950-1960, puis s'accentue par la Convention de 1975, les déclarations de l'Assemblée nationale dix ans après, puis la Paix des Braves. Un pas majeur se fera bientôt au Nunavik. Mais, comment le Sud, habitué à un comportement d'aîné à l'égard du Nord, va-t-il s'accommoder d'un certain partage d'autorité?


Les droits ancestraux

On aurait pu souhaiter que les découvreurs et colonisateurs de tous pays règlent eux-mêmes leur problème foncier et que le Québec s'intéresse à cette question fondamentale avant la seconde moitié du XXe siècle. Les Autochtones avancent comme un point fort le fait qu'ils auraient été les premiers et seuls peuples à occuper le territoire entre la fonte des glaciers et l'arrivée des non-Autochtones.

Ces nations antérieures sont loin d'être également avancées quant aux ententes territoriales avec les gouvernements. Malgré quelques accords et déclarations (1603; 1701; 1763), la question foncière est demeurée presque entière jusqu'en 1973 lors de trois jugements de cour. Deux ans après, la Convention considère d'abord deux peuples: les Cris et les Inuits, situés dans la partie ouest du Nord du Québec. Les Naskapis viendront. Les Innus qui n'ont pas participé à ce grand concordat possèdent des arguments convaincants pour réclamer autant d'autonomie et de gouvernance.

Un thème central des délibérations pourrait-il considérer en vis-à-vis les revendications foncières des Autochtones du Nord et un accroissement de leur pouvoir politico-économique? En arriverait-on ainsi à une démocratisation de la vie politique du Nord par l'arrivée de députés autochtones ou nordistes exposant directement leur point de vue sans obstat des partis?


L'évolution des mentalités

Le Québec du Nord ne tient pas seulement à ses propres traits naturels, matériels et immatériels, mais au niveau de l'intérêt que lui portent le Québec du Sud, le Canada et le monde. À l'exception des missionnaires du passé et des chercheurs, les non-Autochtones, même après avoir cosigné la Convention, ne se sont guère mis à une certaine étude des Cris et des Inuits. En grande majorité, ils ne s'intéressent guère au sens du terme Nuna (une affirmation d'identité renvoyant à l'écoumène) même si, demain, environ le tiers du Québec sera régi par un gouvernement de type territorial désigné précisément Nunavik? Si les non-Autochtones acceptent d'évaluer leurs propres visions et gestes en regard de la nordicité québécoise, ils pourraient même jouer un rôle clef dans l'attachement des peuples autochtones au Québec total.

Dans l'hypothèse d'une réponse favorable au programme proposé, c'est le Québec en entier qui participerait à l'avenir de la mégarégion s'étendant des environs du 49e degré de latitude jusqu'au détroit d'Hudson.

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Louis-Edmond Hamelin

Géographe et fondateur du Centre d'études nordiques de l'Université Laval