Grippe A(H1N1) - L'OMS a-t-elle eu raison de crier au loup ?

Le 11 juin 2009, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) annonçait le passage en phase 6 de la grippe A(H1N1) qui devenait ainsi la première pandémie mondiale du XXIe siècle. D'abord circonscrit à l'Amérique du Nord, le virus s'est propagé au rythme étourdissant des échanges entre les pays, multipliant ses victimes aux quatre coins du globe.

Bien que les cas mortels soient rares, les nombreux inconnus relatifs à l'origine, aux effets et à l'ampleur de la grippe A(H1N1) ont longtemps entretenu les pires scénarios. En juillet, l'OMS prévoyait 2 milliards de cas recensés à moyen terme et la France évaluait à 30 000 le nombre de cas mortels d'ici la rentrée de septembre! Aujourd'hui, ces bilans alarmistes sont le sujet de moqueries de certains observateurs qui accusent l'OMS d'avoir créé une campagne de peur inutile.

La critique nous semble quelque peu facile avec le recul qu'offre le confort de l'expérience. Condamner l'initiative de l'OMS ne revient-il pas à renier ce principe universel devenu règle de vie pour chacun d'entre nous: «mieux vaut prévenir que guérir»? Car selon nous, c'est ce que l'OMS a voulu faire.

Réaction rapide

Depuis le début du XXe siècle, le monde a connu trois différentes épidémies grippales; la grippe espagnole en 1918 a fait plus ou moins 40 millions de décès tandis que la grippe asiatique de 1957 et la grippe de Hong-Kong en 1968 ont emporté à elles deux plus de 5 millions de personnes. Éviter ce genre de cataclysme est l'une des raisons pour laquelle l'OMS a été créée en 1948. C'est en effet à la suite de la grippe espagnole que la Société des Nations (SDN), ancêtre de l'Organisation des Nations unies, avait décidé de fonder le comité d'hygiène de la SDN, embryon de l'OMS.

Aujourd'hui chargée, selon sa Constitution, d'«amener tous les peuples au niveau de santé le plus élevé possible», l'organisation internationale a largement participé à la résorption de la grippe aviaire puis du SRAS, en 2003, en définissant des mesures sanitaires appropriées et en favorisant la coopération internationale afin de contrer l'émergence de virus pandémiques.

Dans le cadre de la grippe A(H1N1), la démarche se révèle sensiblement la même. Cependant, au printemps 2009, face à la propagation rapide d'un virus inconnu, l'OMS se devait de réagir très vite et a choisi d'anticiper les conséquences. Face à des prévisions si alarmistes, l'OMS ne pouvait réellement attendre de voir ce qui arriverait. Lorsque la santé de millions d'individus est en jeu, la prudence est une nécessité et non une option. Hans Jonas, philosophe allemand et père du «principe de précaution», aurait probablement applaudi à cette gestion responsable de la crise.

Ce principe impose en effet que des mesures soient prises lorsqu'il existe suffisamment de raisons de croire que des variables (ici la grippe) puissent causer des dommages sérieux et irréversibles à la santé. Il s'agit donc de ne pas attendre avant d'agir au risque de se retrouver dans l'impossibilité d'enrayer une catastrophe. Si les conséquences d'un phénomène sont importantes, même si la probabilité que celui-ci se réalise est faible, une action doit être posée immédiatement. Alors oui, à l'instar de toute réflexion imposant une projection dans l'avenir, les prévisions faites peuvent ne jamais se réaliser. Pour autant, vaut-il la peine de prendre le risque de ne rien faire? L'OMS peut-elle vraiment être blâmée d'avoir été trop prudente?

Conscientiser les gens

Dans le cas de la grippe A(H1N1), la probabilité que le nombre de cas mortels prévu initialement se réalise était certes faible. Néanmoins, la possibilité d'une contagion rapide facilitée par les échanges internationaux constants et le poids démographique mondial croissant laissaient présager une crise sanitaire autrement plus vaste que n'avait pu l'être la grippe espagnole.

À l'ère de la mondialisation, alors que les individus deviennent de plus en plus interdépendants, ce genre de crise est certainement appelé à se reproduire. Face à cette amplification des enjeux, nous ne pouvons que nous réjouir de voir des institutions telles l'OMS prévoir au meilleur de leur connaissance, quitte à crier au loup trop souvent. Elle en a le devoir. Il en va de la protection de l'humanité contre les pires dangers, qu'ils soient potentiels ou réels.

Évidemment, il ne s'agit pas de faire peur aux individus, mais bien de leur faire prendre conscience des dangers potentiels et leur permettre de réagir pour éviter le pire. La campagne de l'OMS a d'ailleurs probablement évité une propagation plus importante de la grippe A(H1N1) par le fait de conscientiser les populations aux règles d'hygiène les plus simples. Peut-être éviterons-nous la maladie en nous lavant soigneusement les mains, tel que l'expliquent toutes ces affichettes imagées décorant les murs de tous nos espaces publics.

Choix responsable

Nous ne connaîtrons jamais les conséquences de ces mesures préventives qui ont peut-être permis d'éviter le pire. Après tout, celui qui crie au loup contribue certainement à l'effrayer, et donc à éloigner le danger. Au lieu de blâmer l'OMS d'avoir eu tort, nous devrions la féliciter d'avoir prévenu le pire, car le jour où un de ces scénarios catastrophes se réalisera, cela signifiera qu'elle aura échoué dans sa mission. Qui donc pourrait souhaiter cela?

Alors que s'amorce la campagne de vaccination contre la grippe, certaines erreurs de l'OMS se révèlent. La réticence généralisée des individus à se faire vacciner indique clairement qu'il ne suffit plus de crier au loup pour que les individus se protègent. Ces derniers attendent, à juste titre, des informations et souhaitent des solutions appropriées. Cependant, la décision de se faire vacciner ou non relève avant tout d'un choix éthique devant s'effectuer dans le respect de soi-même et d'autrui.

Parce qu'aujourd'hui plus que jamais, nous sommes tous dépendants les uns des autres, nos décisions et actions ont des conséquences s'étendant bien au-delà de notre personne. Dans cette perspective, il est de notre devoir de citoyen de faire un choix éclairé et responsable.


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