L'économie du mur: un marché en pleine expansion

Avec l'apparition de nouveaux «murs», à l'instar de la barrière de sécurité israélienne au Moyen-Orient ou de la Virtual Fence aux États-Unis, la volonté de «protéger» les frontières a engendré un nouveau marché en pleine expansion qui ne se limite pas à la sécurité de l'Occident. Les murs d'aujourd'hui prennent encore parfois la forme de structures maçonnées, mais ils présentent également des caractéristiques technologiques dernier cri, telles que des capteurs et des caméras à infrarouge, qui créent les conditions d'un mur.

Cette sophistication des fortifications contemporaines est à l'origine de ce nouveau marché de la frontière et de la mise en place d'une nouvelle économie internationale investie largement par le secteur privé.

L'élan américain

Au coeur du marché de la sécurisation des frontières figurent les grandes sociétés d'armement et de défense, mais également les firmes spécialisées en communication, en surveillance, en technologie de l'information ou en biométrie. S'y ajoutent des secteurs sans lien direct avec la construction du «mur», mais qui influent sur ce marché, comme les sociétés de conseils en gestion, en logistique ou en coordination.

Certains think tanks, à l'image de Rand Corporation, y jouent également un rôle, car leurs travaux influencent parfois assez directement la stratégie sécuritaire des États.

Cet ensemble économique a pris un essor considérable après les attentats du 11 septembre 2001 et plus encore à compter de 2003, lorsque le ministère de la Sécurité intérieure des États-Unis a ouvert ses portes aux entreprises privées, puisque les dépenses de Washington en matière de sécurité intérieure atteignent environ 50 milliards de dollars en 2009.

Une tendance internationale

En atteste le fameux contrat de 20 millions de dollars remporté par la firme américaine Boeing pour mettre en place le projet-pilote de la Virtual Fence, un mur «virtuel» qui s'étend sur 45 kilomètres dans le secteur de Tucson (Arizona), à la frontière séparant les États-Unis et le Mexique.

Mais ce marché ne se limite pas à l'Amérique du Nord. Les entreprises européennes sont aussi des acteurs de premier plan, en particulier avec le concept d'«Europe Forteresse», qui reflète la mise en place de l'espace Schengen et des barrières de séparation autour des enclaves de Ceuta et Melilla. La Roumanie, dans une optique similaire, en raison de sa volonté de se joindre à l'espace Schengen d'ici 2012 et en tant que voisine de pays considérés comme instables (Ukraine, Moldavie), a signé un contrat de 670 millions de dollars avec la société EADS afin de sécuriser les 3147 kilomètres de ses frontières.

Dans ce domaine, l'expertise des entreprises européennes se vend très bien à l'étranger, notamment au Moyen-Orient, où la plupart des pays de la région semblent éprouver un besoin pressant «d'emmurer» leur territoire respectif. Ainsi, l'Arabie saoudite, qui représente pourtant l'une des voix les plus critiques à l'encontre de la barrière de sécurité israélienne, a signé au mois de juillet dernier un contrat avec EADS s'élevant à quelque trois milliards de dollars afin de protéger les 9000 kilomètres de ses frontières.

Ce projet coupera ainsi Riyad de tous ses voisins jugés instables, que ce soit des pays considérés comme instables, à l'instar de l'Irak ou du Yémen, ou les pétromonarchies du Golfe telles que le sultanat d'Oman, le Bahreïn, les Émirats Arabes unis et le Qatar. La Jordanie sera également séparée de son voisin saoudien à la suite de ce contrat.

Des projets

Le royaume du Qatar emprunte un chemin similaire, puisque la société EADS y a remporté un appel d'offres d'environ 360 millions de dollars pour l'installation d'un réseau de surveillance et de protection servant à une couverture radar des frontières maritimes, côtières et terrestres du royaume.

De même, en Jordanie, l'armée américaine, en partenariat avec les forces jordaniennes, a choisi en 2008 la société DRS Technologies pour mettre en place une architecture technologique sécuritaire et une barrière ultramoderne sur une partie de ses frontières. L'instabilité en Irak constitue l'argument principal invoqué pour justifier ce projet, mais le voisin syrien constitue une autre préoccupation pour la monarchie du roi Abdallah.

Du côté de l'État hébreu, la barrière de sécurité israélienne génère une véritable économie autour du secteur privé: sa construction mobilise une vingtaine de sociétés, allant du secteur de l'armement et de la défense aux entreprises de construction et aux groupes d'investissements financiers.

Et l'expertise acquise par les entreprises israéliennes s'exporte largement. En effet, les exportations de la technologie israélienne augmentent de 22 % chaque année depuis 2002 et il y aurait environ 450 entreprises israéliennes spécialisées dans la sécurisation de territoire.

La plupart de ces firmes sont engagées dans des projets à l'étranger, plus particulièrement aux États-Unis, en Asie et en Amérique latine. Ainsi, la société d'armement Elbit System, à travers sa filiale américaine Kollsman inc., participe au consortium mené par Boeing pour la construction de la Virtual Fence. De même, Magal Security System collabore avec plus de 70 pays sur la question de la protection de leur territoire respectif.

Complexe sécuritaro-industriel

La révolution technologique des outils de communication et de surveillance, la convergence des forces intérieures et des forces extérieures vers la protection des frontières ainsi que le principe de la guerre contre le terrorisme sont trois éléments qui poussent les observateurs à parler non plus d'un complexe militaro-industriel, mais plutôt d'un complexe sécuritaro-industriel, voire d'un complexe sécuritaro-frontalier-industriel.

Sous l'effet de ces appels d'offres internationaux et de l'émergence d'un véritable marché de la sécurité frontalière, de nombreuses entreprises privées, en particulier les groupes industriels de défense, se sont ainsi reconverties à travers l'exploitation d'un nouveau secteur économique.

Il faut dire que l'attrait est réel. En effet, selon la Homeland Security Research Corporation, l'ensemble du marché devrait atteindre 178 milliards de dollars d'ici 2015. Et ce cabinet de consultants basé à Washington laisse entendre que ces chiffres pourraient s'envoler et dépasser 700 milliards de dollars, advenant une attaque majeure en sol américain, européen ou nippon.

L'économie des murs vit donc une croissance inégalée à ce jour: la peur du terrorisme mais également la peur de l'Autre y jouent pour beaucoup.

Julien Saada
Doctorant en science politique à l'UQAM et coordonnateur de l'Observatoire sur le Moyen-Orient de la Chaire Raoul-Dandurand de l'UQAM.