La tendance des mères indignes

Depuis quelques mois, nous ne cessons d'entendre des mères dites « imparfaites » ou « indignes » parler de leur expérience de la maternité, comme si elles évoquaient un phénomène nouveau. Ces expériences sont traitées dans des livres, des sites Web, des articles, des émissions de télévision, des chroniques radiophoniques, etc. La semaine dernière encore, des femmes étaient réunies à l'émission de Christiane Charette, sur les ondes de la Première Chaîne de Radio-Canada, pour discuter de ce sujet.

Il existe indéniablement une pression sociale exercée sur les femmes pour qu'elles soient des mères « parfaites », même si les attentes par rapport à la maternité sont souvent irréalistes et parfois même contradictoires. En réaction à cette pression sociale, des femmes prennent la parole publiquement pour dire haut et fort qu'elles sont des mères « imparfaites », voire même « indignes ».

Elles présentent ainsi une version de la maternité qui, selon elles, ne correspond pas à ce qui est généralement attendu des femmes en ce qui a trait à la façon dont elles prennent soin de leurs enfants.

Du nouveau

ll n'y a probablement rien d'extraordinaire dans le fait qu'une femme ne se considère pas comme étant une mère « parfaite », puisque la très grande majorité des femmes n'arriveraient pas se conformer en tout temps à l'ensemble des attentes que la société impose par la voix de ses « experts » du développement de l'enfant et de la maternité. Il y a néanmoins quelque chose de nouveau dans le fait qu'elles osent affirmer publiquement qu'elles sont des mères « indignes », sans que leurs propos soient empreints d'un sentiment de culpabilité. Il était d'ailleurs grand temps que des femmes nous ramènent à la réalité et nous fassent réaliser que ce que nous attendons des mères est totalement irréaliste!

À première vue, ce nouveau discours peut être reçu comme une bouffée d'air frais, qui ouvrirait la porte à une réflexion critique sur la maternité et à une remise en question des attentes sociales que la société impose aux femmes lorsqu'elles deviennent mères. Ce discours peut donner à certaines femmes l'occasion de constater qu'elles ne sont pas les seules à ne pas toujours se sentir à la hauteur, diminuant ainsi leur sentiment de culpabilité. Il peut aussi leur permettre de prendre avec circonspection les innombrables conseils proférés par les prétendus « experts » du développement de l'enfant et de la maternité, groupe duquel les femmes sont elles-mêmes exclues.

Qui sont les « indignes »?

Il semble que nous assistions à un phénomène de mode, par lequel de plus en plus de femmes se réclament du titre de mère « imparfaite » ou « indigne ». Il faut toutefois souligner que les femmes qui prennent la parole publiquement choisissent l'étiquette de mère « indigne » et que ce choix a surtout des conséquences positives sur la façon dont elles exercent leur maternité. Elles se sentent plus libres, moins coupables.

Si ces femmes refusent de se soumettre en tout temps à toutes les règles qui régissent la façon dont les femmes devraient prendre soin de leurs enfants, elles ne remettent pas fondamentalement en question l'institution de la maternité. De façon globale, ces femmes semblent se conformer, sans trop de difficultés, aux normes sociales qui accompagnent le fait d'être une mère. Par exemple, certaines d'entre elles refusent catégoriquement de remettre en cause cette relativement nouvelle obligation pour les femmes d'allaiter leurs enfants, parce qu'il s'agirait d'un comportement « naturel » ou d'une question de santé publique.

Les « imperfections » qui justifient cette étiquette de la mère « indigne » ne sont certainement pas de celles qui posent un risque à la sécurité des enfants. Elles sont plutôt de l'ordre de ne pas changer immédiatement la couche du bébé lorsqu'elle est sale, de ne pas donner la bonne portion de légumes à son enfant chaque jour, de lui donner un biscuit sucré... Même la question de manger ou non des légumes biologiques durant la grossesse est abordée!

Circonstances différentes

Il y a pourtant un nombre important de femmes qui font face à de réelles difficultés en ce qui a trait à la maternité, en raison de circonstances où elles doivent prendre soin de leurs enfants tout en ne se sentant pas à la hauteur de la tâche à accomplir. Pour certaines d'entre elles, le contexte de pauvreté ou de violence dans lequel elles exercent leur maternité ne leur permet tout simplement pas de répondre à toutes les attentes qui sont imposées socialement.

Ces femmes ne sont pas « imparfaites » par choix ou parce que c'est tendance. Cela ne veut pas dire que ces femmes sont de « mauvaises » mères. Au contraire, elles développent souvent une gamme de stratégies qui leur permettent d'assurer la sécurité et le bien-être de leurs enfants. Mais ces femmes comprennent les difficultés associées à la maternité, ainsi les conséquences possibles si elles sont jugées comme étant de « mauvaises » mères ou des mères « indignes ».

Et les autres?

Je doute que ces femmes trouvent du réconfort dans les propos de toutes ces femmes qui prennent la parole pour dire haut et fort qu'elles sont « indignes » parce qu'elles ont attendu avant de changer la couche de leur bébé, parce qu'elles ont donné un biscuit trop sucré à leur enfant... Ou encore parce qu'elles n'ont pas mangé des légumes biologiques lorsqu'elles étaient enceintes! Au contraire, ce discours risque de renforcer leurs sentiments d'incompétence et de culpabilité — « Si elles sont des mères indignes, quel genre de mère suis-je donc? »

D'ailleurs, nous semblons peu enclins à donner la parole à ces femmes qui exercent leur maternité dans des conditions difficiles. Elles sont plus susceptibles d'être blâmées dans les médias, sans qu'on tente vraiment de comprendre leurs circonstances et conditions de vie, ou encore les stratégies qu'elles développent. Les expériences de ces femmes pourraient vraiment contribuer à la réflexion critique sur la façon dont nous concevons la maternité et sur la pression que nous imposons aux femmes en tant que mères, mais sommes-nous prêts à les écouter?