Le droit du mourant au suicide assisté et à l'euthanasie

Avec le dépôt du projet de loi C-384 début octobre, le Parlement canadien est appelé à réfléchir sur la décriminalisation de l'euthanasie et du suicide médicalement assisté. La Fédération des médecins spécialistes du Québec dévoilait hier un sondage sur le sujet. Le comité d'éthique du Collège des médecins du Québec a proposé récemment que l'euthanasie soit acceptée dans certaines circonstances. La population québécoise semble assez favorable à la décriminalisation de l'aide à mourir pour les patients en phase terminale qui en font la demande. Certains professionnels de la santé sont pour, d'autres contre. Quels sont les arguments qui devraient guider ce débat?

- Pour l'autonomie de la personne

Le projet de décriminalisation du suicide assisté ou de l'euthanasie sur demande vise à permettre à un adulte atteint d'une maladie fatale, informé des autres possibilités de soutien, de traitements et de soins palliatifs, de recevoir de l'aide pour mourir au moment qui lui paraît opportun. Cette demande doit être répétitive et le malade ne doit pas souffrir de dépression. Dans ces conditions, la décision revient au premier intéressé: le malade.

L'autonomie du patient est un principe fondamental de l'éthique médicale. Nul ne peut imposer des examens ou des traitements sans le consentement du malade. Tout patient jugé compétent pour consentir aux soins peut refuser tout examen et tout traitement, même s'il met sa survie en danger. Quel principe moral permet alors d'imposer la vie aux patients qui n'en peuvent plus?

- Pour les soins palliatifs

On a fait beaucoup de progrès au cours des dernières années dans le domaine des soins palliatifs, en particulier le soulagement de la douleur chez les patients cancéreux. Ces soins méritent l'encouragement, la gratitude et le soutien dans leur développement. Toutefois, ils ne répondent pas à tous les problèmes de fin de vie de manière satisfaisante. Cela est vrai notamment pour les maladies neurodégénératives et des maladies chroniques irréversibles comme l'insuffisance pulmonaire et cardiaque.

Plus que la douleur, c'est la diminution de leur mobilité, de leurs capacités à se vêtir, à prendre soin d'eux-mêmes, le fait de voir leur corps se détériorer sans perspective d'amélioration qui constituent une souffrance insoutenable pour certains. La plupart des demandes de suicide assisté au Canada ont d'ailleurs émané des personnes atteintes de ce type de maladies: sclérose latérale amyotrophique (Sue Rodriquez), sclérose en plaques (Manon Brunelle, Charles Fariala), ataxie de Friedreich (Marielle Gagnon).

- Pour la mort avec sa propre dignité

Alors que de nombreuses personnes vivent dignement et courageusement avec des handicaps majeurs, comme une tétraplégie, d'autres considéreront qu'une totale dépendance et l'impossibilité de jouir de la vie telle qu'ils l'envisagent les forcent à vivre dans une certaine indignité. Le concept de dignité, bien qu'universel à certains égards, devient alors très personnel.

Cela ne veut pas dire que le médecin et les proches ne doivent pas discuter avec le malade, lui faire voir les beautés de la vie qui demeurent. Cependant, l'appréciation ultime de la qualité de l'existence devrait revenir au malade. Encore là, c'est l'autonomie qui prime un jugement soi-disant objectif.

- Pour le droit de la minorité

Seulement une infime minorité des malades en phase terminale va se prévaloir du droit au suicide assisté ou à l'euthanasie. Cela a été l'expérience des États où ces interventions ont été dépénalisées. Mais pourquoi ignorer le droit de cette minorité?

- Pour la compassion

Certains opposants à l'euthanasie sur demande et au suicide assisté craignent que les malades se considérant comme une charge pour leur entourage demandent l'aide à mourir. La compassion envers le mourant s'exprime alors ainsi: nous sommes tous là pour vous et nous, la famille, l'équipe médicale, les amis, ferons tout ce qui est possible pour vous soulager afin que vous puissiez profiter au mieux de tous les instants de la vie qui vous reste. Nous sommes là aussi pour vous accompagner au cours de votre voyage ultime si malgré notre amour, notre soutien et nos soins, vous décidez de partir.

- Pour un chemin balisé

Les opposants craignent des dérapages si le suicide assisté et l'euthanasie sont légalisés. Selon eux, les gens qui n'ont pas demandé à être euthanasiés le seraient. Pour cette raison, la pratique de l'aide à mourir est étroitement encadrée: la demande répétitive du patient, consultation auprès d'un autre médecin, l'importance d'exclure la dépression. Il faut reconnaître que la situation actuelle des mourants n'est pas immunisée contre les dérives. Une pente glissante non balisée est sans doute plus pernicieuse que celle qui l'est.

- Contre l'hypocrisie

La sédation terminale, utilisée pour le soulagement de la douleur par ailleurs incontrôlable jusqu'à ce que la personne décède de « causes naturelles » est jugée moralement acceptable. La cessation de l'hydratation et de la nourriture chez les patients en phase terminale est également acceptée. Tous savent que la seule issue est la mort. On prolonge l'agonie. Ce sont des formes d'euthanasie qui n'osent pas dire leur nom. Est-ce le malade qui a demandé de mourir ainsi?

- Contre les dogmes religieux appliqués à tous

Une personne croyante peut remettre entre les mains de Dieu sa vie et sa mort. Toute personne croyante ou non croyante peut considérer que toute vie est préférable à la mort. Cela est tout à fait respectable. Par contre, nul n'a le droit d'imposer cette vision aux autres. « La religion des uns ne doit pas devenir la loi des autres », rappelle Francine Lalonde, députée du Bloc québécois [qui a présenté aux Communes le projet de loi privé C-384 sur le suicide assisté et l'euthanasie].

- Contre la dévalorisation de la loi

L'aide au suicide est passible de 14 ans de pénitencier. Personne n'a jamais reçu une sentence aussi sévère. Par exemple, Marielle Houle, qui en 2004 a aidé à mourir son fils de 36 ans, Charles Fariala, atteint de sclérose en plaques, a été condamnée à trois ans de probation. À quoi bon avoir une loi qui n'est pas respectée par les juges?

Le respect de l'autonomie du malade, la compréhension du concept de la dignité de chacun, la compassion envers la personne mourante et le refus de l'hypocrisie justifient le combat pour la dépénalisation de l'euthanasie et du suicide assisté pour les personnes souffrant d'une maladie fatale qui en font la demande.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.