Dix ans de palmarès des écoles - Le Québec est engagé sur une pente dangereuse

Voilà dix ans déjà que le Bulletin des écoles secondaires est produit et rendu public, d'abord conjointement jusqu'en 2007 par l'Institut Fraser et l'Institut économique de Montréal (IEDM), et en 2008 uniquement par l'IEDM. Ce bulletin annuel confirme année après année la même « vérité »: les écoles privées occupent plus de 80 % des 100 premiers rangs, indiquant ainsi aux parents qu'ils ont sûrement tout intérêt à déserter le réseau public et à inscrire leurs enfants dans un établissement privé « bien classé ». Afin de souligner cet anniversaire, nous nous sommes penchés sur l'effet que pouvait avoir ce type de palmarès sur l'école publique.

Claude Lessard
Pierre-David Desjardin
Jean-Guy Blais
Chercheurs en éducation à l'Université de Montréal

Pour les théoriciens de la liberté de choix, le classement des écoles selon leur performance à des examens uniformes apparaît comme la mise en forme par excellence de l'information nécessaire pour que le choix des parents soit « éclairé ». Après le bouche à oreille et la visite des établissements, le classement des écoles devient pour beaucoup un complément d'information indispensable.

Écarts de réussite

La concurrence nourrie et informée par ces classements a des effets réels: les effectifs du privé sont en croissance (un bond de 25 000 élèves en 10 ans) et les programmes dans le réseau public se diversifient. Peut-on pour autant affirmer qu'ils contribuent à améliorer l'éducation pour l'ensemble des élèves et des établissements? La concurrence réduit-elle les écarts de réussite entre les écoles publiques et les écoles privées? Les accroît-elle?

Au Québec, Gagné et Belzile (2005) ont tenté de justifier la présence d'un réseau privé en s'appuyant sur des recherches qui indiquent que les résultats en mathématiques des élèves des écoles publiques en Suède étaient supérieurs dans les municipalités où les inscriptions à l'école privée avaient augmenté. Sur sept analyses recensées par ces auteurs, cinq montreraient un effet positif sur les résultats des élèves des écoles publiques, rattaché à une hausse de la proportion des inscriptions à l'école privée. Mais qu'en est-il du Québec?

Pour répondre à ces questions, nous avons analysé les données du MELS (moyennes aux épreuves ministérielles et taux de réussite par établissement): ce sont aussi les données utilisées pour construire le Bulletin des écoles secondaires. Nous présentons les principales tendances constatées dans le tableau suivant:

La situation à Montréal

À Montréal, près d'un élève sur trois est inscrit dans un établissement secondaire privé. Et on y trouve la plus grande concentration d'établissements privés (une cinquantaine). On peut donc analyser les données de cette région et avoir une idée de l'effet de la concurrence directe du réseau privé sur les résultats des écoles du système public. Cette concurrence n'engendre pas pour l'ensemble des écoles publiques, entre 2001 et 2007, une amélioration de leur moyenne aux épreuves ministérielles

(-0,6), ni de leur taux de réussite à la fin du secondaire, qui chute de manière significative

(-4,5), passant de 78,6 à 74,1, alors qu'au privé ce taux, déjà très élevé (93,1), augmente de deux points (95,1).

Au cours de ces années, les écarts ne diminuent pas, ils augmentent au profit du secteur privé: les écarts de moyennes passent de 8,2 à 11,3 points, et les écarts des taux de réussite passent de 14,5 à 21 points, ce qui est une différence significative et la plus forte de toutes les régions du Québec. Il y a toujours eu un écart entre les deux secteurs, mais la concurrence et le Bulletin des écoles ne contribuent pas à sa réduction; au contraire, cet écart augmente.

La situation du Québec et de ses régions

Dans l'ensemble, entre 2001 et 2007, les résultats moyens et les taux de réussite aux examens baissent dans le réseau public et augmentent pour le privé. La chute est plus importante pour les taux de réussite au public. En effet, si, de façon générale, le réseau privé maintient toujours 10 points d'écart en moyenne par rapport au secteur public, l'écart de réussite se creuse entre 2001 et 2007: de 10,7 qu'il était en 2001, il passe à 13,2 en 2007. Idem, mais de façon moindre, pour les moyennes: l'écart en 2007 est de 9, comparativement à 7,8 en 2001. Tout se passe comme si le succès des élèves du privé attire de plus en plus d'autres bons élèves du public vers le privé. La répétition annuelle du Bulletin des écoles et la confirmation répétée du classement des écoles du privé renforcent cette tendance.

Ces tendances nationales se retrouvent dans toutes les régions analysées, en distinguant les régions où la concurrence est forte des régions où celle-ci est faible ou inexistante. Le cas des régions de Laval et de Québec sont révélateurs: les écarts y augmentent beaucoup.

Dans la région de Laval, alors que les résultats moyens au secteur public connaissent une baisse de trois points entre les deux années ciblées de même qu'une baisse identique pour le taux de réussite, le réseau privé de cette région affiche une moyenne de 79,6 en 2007, soit 3,9 points de plus qu'en 2001. Le taux de réussite du privé à Laval grimpe tout autant au cours de la même période pour culminer à 94,9 en 2007.

Information objective

Nous pouvons aussi donner l'exemple de la ville de Québec, celle-ci étant le lieu d'une assez forte concentration d'écoles privées historiquement établies, tout comme Montréal, mais dans une moindre mesure (13 écoles privées contre 37 publiques). L'aspect le plus éloquent pour cette région est l'écart qui se creuse de façon significative entre les deux réseaux pour le taux de réussite, passant de 6,9 points en 2001 à 11,1 en 2007. Les données pour la moyenne n'y échappent pas: le réseau public voit sa moyenne baisser de 1,2 point tandis que le privé monte de 1,3, creusant un écart de plus de sept points en 2007.

Ces résultats infirment l'hypothèse que la liberté de choix de l'école et la concurrence entre les établissements, combinées à une information « objective » et accessible au grand public, contribuent à l'amélioration de l'ensemble des écoles, et notamment qu'elles amènent les écoles publiques à accroître leur moyenne aux épreuves ministérielles et leur taux de diplomation. Le Bulletin des écoles secondaires semble d'abord et avant tout conforter la hiérarchisation existante des établissements, les écoles privées occupant de manière constante la très grande majorité des cent premières places; ce sont aussi ces écoles qui, lorsque situées dans le milieu du classement, profitent le plus de la concurrence, probablement en recueillant les élèves incapables, faute de place, d'entrer dans le top 50 des établissements. Là où la concurrence est la plus forte, soit à Montréal, les écoles publiques subissent une baisse significative de leur taux de diplomation.

Une prise de conscience s'impose

L'interprétation la plus plausible et corroborée par les données démographiques met l'accent sur le déplacement des « meilleurs élèves », ou des élèves dont les parents assurent un bon encadrement du travail scolaire, des écoles publiques vers les écoles privées. Ces dernières peuvent sélectionner leurs élèves et éviter les élèves à problèmes, ce que le réseau public n'est pas censé faire.

Les parents optent pour le privé pour des raisons dont il est difficile de contester la légitimité; mais en même temps, ce qui apparaît comme une solution individuelle légitime, lorsque multiplié à grande échelle, a des conséquences inquiétantes pour le réseau public et la collectivité. Faut-il laisser aller les choses? Faut-il intervenir pour faciliter cette tendance lourde, ou chercher une manière plus juste de combiner la liberté de choix de l'école et une justice scolaire qui assure à tous une éducation de qualité minimale, minimise la hiérarchisation des établissements et réduise les écarts entre types d'écoles?

Manifestement, le Québec semble engagé sur une pente dangereuse. À moyen terme,

on peut en effet craindre la création d'écoles ghettos (si

ce n'est déjà fait), l'écrémage du réseau public, des deniers publics toujours insuffisants pour lutter contre le décrochage scolaire, un regard constamment négatif sur le réseau public et une désaffectation des personnes envers les carrières en enseignement (au public), des conditions de travail de plus en plus difficiles, etc.

Le Québec, ou à tout le moins le Québec urbain, est à la croisée des chemins: il a accepté historiquement le privé pour des raisons religieuses, et il reconnaît la valeur de la concurrence au sein du réseau public et entre les réseaux public et privé. Cela mène au déclin du public et non à son redressement. De cela il importe de prendre conscience. Renverser la tendance et adopter une politique de non-financement du privé ou intégrer le privé au public, comme le recommandait la Commission des états généraux de l'éducation en 1996, cela demande un courage politique inexistant. Reste à revoir, comme le suggère Jean-Pierre Proulx, les conditions du financement de l'école privée, afin que celle-ci soit véritablement « démocratique » et assume sa part des responsabilités dans la construction d'une société éducative juste et équitable.

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