Rabaska: voir à long terme

Deux opposants à Rabaska, MM. L'Homme et Lavallée, ont signé récemment une lettre dans Le Devoir dénonçant le projet et annonçant son abandon imminent. Je souhaite formuler quelques réponses à ces arguments.

Premier argument: le gaz russe ne viendra pas en Amérique du Nord, notamment en raison de son éloignement et des prix plus faibles actuellement que dans d'autres régions du monde.

La réalité est contraire à leur propos. En avril dernier, Gazprom signait avec son partenaire Shell des contrats pour approvisionner la Californie à partir de ses gisements au nord du Japon.

Mais pourquoi des pays producteurs de gaz naturel liquéfié (GNL) s'intéressent-ils à l'Amérique du Nord? Parce que l'Amérique du Nord consomme environ 25 % du gaz naturel dans le monde et ne dispose que de 5 % des réserves mondiales.

C'est un marché prometteur, financièrement bien organisé et avec beaucoup de capacité d'entreposage. Il est vrai que la conjoncture économique en 2009 est bien différente de celle d'il y a douze mois.

Les prix des hydrocarbures ont grandement chuté. Mais la reprise viendra et le prix du gaz naturel montera à nouveau. Il faut regarder les perspectives sur cinq, dix, vingt ans et pas seulement cette année, alors que nous sommes dans une situation conjoncturelle bien particulière.

Gaz à effet de serre

Plus encore: quels seront les prix du gaz naturel en Amérique du Nord si l'Ontario et les États-Unis accélèrent leurs programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES)? Sait-on que le charbon est à la base de près de 20 % de l'électricité produite en Ontario et de plus de 50 % de celle produite aux États-Unis, ce qui génère presque deux fois plus de GES que le gaz naturel?

La reprise économique et des politiques énergétiques plus soucieuses de l'environnement auront un impact significatif sur la consommation et le prix du gaz naturel en Amérique du Nord. Cela viendra sans aucun doute et les producteurs le savent très bien. C'est pourquoi les dirigeants de Gazprom continuent d'affirmer qu'ils souhaitent percer le marché nord-américain. On comprend mal comment les auteurs peuvent affirmer le contraire.

Trop de terminaux?

Deuxième argument: plusieurs terminaux méthaniers ont été construits récemment en Amérique du Nord; il y a maintenant trop de concurrence pour obtenir des approvisionnements, alors aussi bien laisser tomber.

Ces propos contrastent vivement avec ceux des opposants qui prétendent que les Américains ne veulent pas de terminaux méthaniers chez eux; on nous dit maintenant que le Québec ne peut pas en avoir parce qu'il y en a eu trop de construits ailleurs! Rabaska a toujours maintenu qu'elle procéderait à la construction du terminal sur la base d'un contrat à long terme avec un producteur de GNL. D'immenses capacités de liquéfaction sont en train d'être développées dans le monde et entreront en exploitation dans les prochaines années.

Le marché du Québec et de l'Ontario est considérable et représente six ou sept fois la capacité de Rabaska. À cause de l'éloignement des sources traditionnelles d'approvisionnement, le prix du gaz naturel y est plus élevé que dans bien d'autres régions. Si des producteurs de GNL trouvent les marchés du Québec et de l'Ontario suffisamment importants et intéressants, pourquoi leur fermer la porte sous prétexte qu'il y a d'autres terminaux ailleurs?

De toute façon, ces autres terminaux ne sont pas là pour nous desservir. Rabaska est un projet porté par des intérêts privés et deux de ses partenaires desservent les consommateurs de gaz naturel du Québec et de l'Ontario. Sous quel prétexte ces consommateurs n'auraient pas droit à plusieurs sources d'approvisionnement et à de meilleurs prix générés par la concurrence.

Ralentir le développement

Troisième argument: il y a de nouvelles sources de gaz naturel dites non traditionnelles qui émergent et on n'a donc plus besoin de GNL.

Il y a des travaux d'exploration pour le gaz de schiste au Québec, mais les preuves restent à faire. On ne connaît ni l'ampleur des volumes qui seront soutirés ni à quel prix cela pourra se faire. Tant mieux si le Québec peut produire du gaz naturel pour répondre à une partie de ses besoins. Cela n'empêche pas d'avoir d'autres sources d'approvisionnement comme c'est le cas dans le sud des États-Unis, une grande région productrice de gaz naturel où l'on trouve aussi plusieurs terminaux méthaniers.

Il m'est difficile de comprendre ce discours de deux ex-fonctionnaires du ministère des Ressources naturelles qui semblent vouloir que le Québec soit en retard sur les autres régions et demeure fermé. Cela n'a d'autre effet que de faire payer plus cher les consommateurs de gaz naturel et de ralentir le développement économique du Québec. Le BAPE avait bien raison de souscrire à la diversification des sources d'approvisionnement de gaz naturel du Québec.

D'ailleurs, les gouvernements qui se sont succédé au Québec ont adhéré depuis très longtemps à ce principe à travers leurs politiques et stratégies énergétiques.

Ces deux messieurs le savent très bien, ayant plaidé justement dans ce sens quand ils étaient en poste. Rabaska représente des investissements de l'ordre d'un milliard de dollars. Il faut pour sa mise en oeuvre des engagements majeurs à long terme d'un producteur de GNL. Comme tout projet d'importance, il faut le temps requis et la détermination nécessaire pour le réaliser. C'est ce à quoi nous continuons de travailler même si la conjoncture économique et financière a ralenti nos efforts.

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