Réinventer un espace public hors de la nation

Dans Le Devoir des 27 et 28 juin derniers, le journaliste Antoine Robitaille signait une série d'articles sur l'avenir des nations. «[Et] si, dans les prochaines années, on avait de moins en moins le sentiment de former une nation parce que l'espace public ne cesse d'éclater, de se morceler?», pouvait-on y lire.

Eh bien! Il y aurait sans doute à réinventer un espace public, une communauté politique, qui ne fasse pas adéquation avec l'idée de nation! Pourtant, cette possibilité n'est jamais considérée dans le dossier du Devoir. On y oppose de façon générale un transnationalisme d'identités fragmentées promu par des élites mondialisées, à une communauté politique locale, territorialisée et relativement stable qui prendrait naturellement la forme de la nation. Et s'il était possible de dépasser cette fausse alternative?

L'étymologie du mot nation rencontre celui de la naissance. C'est parce qu'il est né sur un territoire que le peuple se trouve en droit d'exercer la souveraineté sur celui-ci ainsi que sur lui-même. Bien qu'elle puisse paraître dépassée aujourd'hui, l'idée du fondement naturel et objectif de la nation a clairement marqué l'histoire de ce concept. La nation s'impose comme évidence. Il y a bien des nations sans États, mais pas logiquement d'individus sans nation.

Ordre des choses

Comme l'a remarqué l'anthropologue Liisa H. Malkki (Purity and Exile: Violence, Memory and National Cosmology among Hutu Refugees in Tanzania, University of Chicago Press, 1995), nous vivons dans un monde encore dominé par un «ordre national des choses», c'est-à-dire un monde imaginé comme ensemble divisé en unités nationales hors desquelles il ne peut rien y avoir. Une nation se termine là où l'autre commence.

C'est en ce sens que Malkki suggère qu'«un des aspects généralisés [...] de la nation est sa vie sociale en tant que puissant régime de classification, un système d'organisation et de classement des individus en groupes et types nationaux qui apparaît comme relevant du sens commun».

Or, un tel système de classification implique nécessairement l'idée de la nation comme ensemble circonscrit. On peut inclure ou exclure des individus, intégrer ou rejeter des valeurs, mais les limites de la nation demeurent stables. Il y a toujours «nous» et «les autres», mais la figure de «l'autre chez nous» ne saurait trouver sa place dans ce système de classification. C'est ainsi que le réfugié ou l'apatride pose problème à cet ordre, comme l'a aussi noté Hannah Arendt. Ne faisant plus partie de son ensemble national d'origine, mais n'ayant pas encore été intégré à un autre ordre national, il est une figure liminaire, dangereuse. On s'empresse donc de l'inclure ou de l'exclure, de le déporter ou de l'assimiler. Peu importe à vrai dire, pourvu qu'il ne demeure pas dans cet espace incertain dans lequel il remet radicalement en question l'amalgame entre communauté politique et nation.

D'autres communautés

Cet amalgame est largement répandu. «Historiquement, c'est un fait que l'on n'a pas connu de démocratie moderne en dehors d'un cadre national», soutient Pierre Manent dans Le Devoir. Donnons-lui raison pour éviter un long débat. Mais cela ne signifie pas qu'il soit inutile de chercher à construire une telle démocratie. Contre les dangers d'une conception naturelle et objective de la nation défendue par les Bock-Côté de ce monde, et les dérives potentiellement antidémocratiques contenues dans la valorisation que «l'idée de nation, c'est d'abord celle de l'unité», selon les termes de Daniel Jacques, il est urgent de réfléchir à d'autres formes de communautés politiques.

Partant d'une analyse des conceptions de la démocratie chez Platon et Aristote, le philosophe Jacques Rancière (Aux bords du politique, Gallimard, 1998) rappelle que la démocratie est le gouvernement de ceux qui n'ont pas de titre à gouverner. Ni richesse, sagesse, ou vertu particulière, le demos met à mal la logique des titres à gouverner et des autorisations de parole. Dans l'unité totalisante de la cité où chacun a sa place attitrée et où la participation à la vie politique et aux débats sont parfaitement régentés et ordonnés, le demos est toujours ce surplus, ce trop, ce compte des incomptés.

La démocratie, que l'on valorise tellement aujourd'hui, impliquerait donc dans son acceptation radicale la déconstruction de la logique de l'unité et de l'appartenance à la nation. Contre le totalitarisme du clan qu'a documenté il y a longtemps l'anthropologue Marc Augé (Pouvoirs de vie, pouvoirs de mort. Introduction à une anthropologie de la répression, Flammarion, 1977), contre la fiction du consensus national, la démocratie donne la parole à ceux qui ne peuvent prétendre à d'autre légitimité pour s'immiscer dans les affaires de la cité que leur qualité d'êtres politiques. Pas d'appartenance à une identité nationale, pas de citoyenneté étatique: la démocratie comme pratique des égaux.

Relation politique

Lorsque, dans l'espace public de la nation, on sort pour dire ce qu'on s'attend à entendre, pour parler lorsqu'on y est autorisé, on n'est pas alors dans la pratique politique, mais plutôt dans celle de la police, selon Rancière. Cette police, il l'a présente comme un certain «partage du sensible caractérisé par l'absence de vide et de supplément: la société y consiste en groupes voués à des modes de faire spécifiques, en place où ces occupations s'exercent». C'est la vieille logique des titres et des places attribuées.

De son côté, le propre «de la politique est de perturber cet arrangement en le supplémentant d'une part des sans-part». Ainsi, «[l]e litige politique est celui qui fait exister la politique en la séparant de la police qui constamment la fait disparaître, soit en la niant purement et simplement, soit en identifiant sa logique à la sienne propre». Dans la dynamique nationale, ce constant rappel de la logique des titres à prendre part au débat public se manifeste par la disqualification des paroles «autres» sous prétexte qu'elles n'appartiennent pas à la nation, ou alors par leur assimilation à la nation consensuelle et totalisante. Est-il possible de développer une relation politique qui échappe à la dichotomie assimilation/exclusion?

Solidaire adversité

La politique comme pratique du dissensus ne se résume pas à une confrontation d'intérêts ou d'opinions, mais plutôt à la manifestation sur la scène politique de ce qui était invisible, à la rencontre de mondes différents. Celui où les femmes sont des sujets politiques dans celui où elles ne le sont pas, «celui où l'usine est un lieu public dans celui où il est un lieu privé», celui où les non-citoyens ont droit de parole dans celui où ils n'en ont pas.

Il s'agit de créer un espace de rencontre où il soit possible de débattre non pas dans les termes établis par le cadre national constitué, mais dans celui d'une communauté politique toujours en constitution. Cela implique de renoncer au privilège de la parole légitime que confère l'appartenance nationale pour construire une communauté politique entre égaux. Renoncer à l'unité pour embrasser la solidaire diversité. Tant que cette égalité radicale fera peur, les nations continueront d'exister.

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