L'Erreur boréale, dix ans après (2) - Toujours un cauchemar en forêt (2004-2009)

Dix ans après la sortie fracassante du documentaire produit par Richard Desjardins et Robert Monderie, L'Erreur boréale, le documentariste retrace la décennie qui a suivi la parution du film. Nous publions aujourd'hui le deuxième texte signé par M. Desjardins.

Cinq ans après la commission Coulombe, la récolte de bois a effectivement diminué, mais pour des raisons en grande partie étrangères à l'application du rapport. D'ailleurs, Guy Coulombe a assisté au grand sommet inutile sur la forêt, tenu à Québec en décembre 2007. On ne mentionna même pas sa présence. L'industrie s'est plantée elle-même, s'obstinant à ne produire que du bas de gamme — madriers et papier — pour les États-Unis.

Nous ne sommes plus les seuls au monde à pouvoir le faire. De 2000 à 2005, les trois plus grandes entreprises forestières ont retourné à leurs actionnaires deux fois plus d'argent qu'elles n'en ont fait. Un gros milliard qui, justement, aurait pu être investi dans la diversification de la production. Or c'est ce même milliard manquant que nous venons de prêter-donner à l'industrie, les banques traditionnelles ne voulant plus rien savoir de ces bons-à-rien corporatifs. Et parfois bandits. Abitibi-Bowater, endetté jusqu'au trognon, vient de se mettre sous la protection de la loi sur la faillite, éludant ainsi l'obligation de verser les cinq millions dus à des travailleurs saguenéens. Quant à son patron Weaver, il se sauve avec 20 millions à titre personnel. Pas surprenant de lire dans la revue Commerce que, sur les 150 entreprises les plus prisées par les Québécois, aucune n'est forestière.

Panique en la demeure

Récemment, une panique tangible s'est emparée de toute l'industrie et s'est étendue aux acteurs périphériques. Les cours à bois sont pleines de madriers invendus, on réduit même les gros arbres en copeaux pour en faire du papier, on transfère allègrement des volumes de bois loin de leurs territoires d'origine. Coops forestières, entrepreneurs sylvicoles, sociétés d'aménagement, pourvoiries, municipalités, syndicats viennent d'adhérer à une vitesse stupéfiante à un dangereux consensus élaboré par le Conseil de l'industrie forestière du Québec.

Ce consensus réclame du gouvernement la gratuité quasi définitive de l'accès à la ressource. Remboursement à 100 % du coût de construction des chemins, prise en charge par l'État de la totalité des travaux sylvicoles et de la lutte contre le feu et les épidémies, baisse de la taxe sur les carburants, et ce n'est pas tout: abolition de la taxe sur le capital, majoration des avantages fiscaux pour l'investissement dans les usines, diminution des droits de coupe jusqu'à 25 cents le mètre cube dans certaines régions. Et l'industrie voudrait aussi garder le contrôle de la planification forestière? Ouf! La voilà à l'assistance sociale, faudra-t-il maintenant lui prévoir une DPJ?

Le consensus ne demande toutefois pas que l'industrie soit subventionnée pour ses voyages de pêche et ses tournois de golf. Toujours ça de gagné.

Airs de violon

Même l'opposition est tombée dans ce panneau gaufré. Pendant que notre courageux ministre Claude Béchard peaufine une soi-disant refonte du régime forestier, le désopilant maître chanteur Guy Chevrette, p.-d.g. du Conseil de l'industrie forestière et ancien ministre responsable de coupes de bois records, sillonne actuellement le pays, violon à quatre cordes sous le bras, pour forcer le gouvernement à se rendre à ses vues. Il évoque le spectre d'un chômage régional généralisé alors que, si la chose était possible, la grande industrie qu'il représente n'hésiterait pas une seule seconde à tout récolter avec une seule machine et à tout transformer dans une seule usine.

La seconde corde de son violon vibre sur l'air du coût de la fibre, censément le plus élevé en Amérique du Nord. Faux. Selon la firme-conseil Price Waterhouse — quand même pas des écolos — le coût de la fibre est supérieur sur la côte ouest américaine, de même que dans les Maritimes. En fait, ce qui coûte le plus cher ici à ce chapitre, c'est la récolte du bois elle-même, parce que les parterres de coupe sont de plus en plus éloignés et peuplés d'arbres plus petits, plus disséminés. Or, de cet état de fait, l'industrie est entièrement responsable!

La troisième corde caressée: le gouvernement accorderait une importance «démesurée» au milieu écologiste. Il serait donc temps d'assister à un «retour du balancier». Pourtant, le Conseil de l'industrie siège à presque tous les comités de politique forestière existants, dont sont exclus, la plupart du temps, les groupes écologistes. Enfin, l'archet se pose sur la quatrième corde — qu'on appelle, en langage musical, la «chanterelle» — pour la création d'une citation une fois de plus historique dont Chevrette a le secret. La dernière entendue: «À quoi ça sert d'avoir de belles forêts si y a pas d'industrie pour les exploiter?» Lâchez pas, cher Naboléon des forêts! Le Festival Juste pour rire va sûrement finir par s'intéresser à votre cas.

Réveil nécessaire

Si vous étiez propriétaire d'un boisé, madame, monsieur, accepteriez-vous de construire des chemins afin qu'un acheteur de bois y délègue un sous-traitant pour récolter les arbres qui lui plaisent, qu'il saccage le parterre de coupe, qu'il vous dise comment replanter, qu'il vous demande de prendre en charge le sous-traitant qui se retrouve en chômage? Et, même après avoir tout obtenu, sur le bord de la faillite, accepteriez-vous d'accorder à cet acheteur une subvention pour qu'il aille bûcher plus loin? Or, c'est exactement ce que font les grandes entreprises avec nos forêts, dont nous sommes les propriétaires légaux. Réveillons-nous, taboire!

Le nouveau régime forestier doit d'abord sortir la grande industrie de la forêt pour qu'elle se concentre sur la stricte gestion de ses usines. Comme cela se fait en Europe, et sans grand problème. Aussi, il est plus que temps d'entamer des négociations avec les Premières Nations pour s'entendre sur le partage équitable du territoire et de ses ressources. Le poids électoral négligeable des autochtones occulte le fait que, tout en étant peu nombreux, ils occupent réellement l'ensemble du territoire. Il ne faut jamais perdre de vue qu'ils sont en mesure de bloquer légitimement tout projet de développement.

Enfin, nous devrons laisser dans leur état naturel de vastes segments de chacun de nos écosystèmes, au lieu d'aller protéger des toundras où il n'y a personne. Comme on vient de le faire dans le Nord-du-Québec, pour gonfler facticement le pourcentage d'aires protégées.

Développement viable

Une fois ces trois grands objectifs ancrés dans la réalité, on pourra alors envisager sérieusement l'aménagement de nos territoires dans une perspective de développement non pas durable — concept qui ne veut plus rien dire — mais viable. C'est-à-dire se demander en premier lieu ce qu'on doit laisser sur place au lieu de piger à fond la caisse. L'arbre n'est qu'une composante de la forêt, la plus visible. Des milliers de projets d'exploitation de ressources naturelles renouvelables sont ainsi découragés par la préséance indue de la grande industrie en forêt.

À cet égard, le ministère de l'Environnement demeure le mieux équipé pour diriger ce changement de cap, si seulement on lui accordait des budgets un peu moins honteux. On ne peut pas parler de gestion écosystémique quand celle-ci se résume à trois ou quatre projets-pilotes implantés pour la forme, par-ci par-là, le temps qu'on finisse de bûcher ce qui reste.

La raison principale de l'état lamentable de nos forêts tire sa source, je pense, dans le grand désintéressement des citoyens vis-à-vis de leurs territoires, qu'ils sentent intuitivement aliénés à des intérêts qui ne sont pas les leurs. Ils n'ont pas tort, presque toute l'industrie est passée sous contrôle américain, sous les yeux du grand souverainiste Guy Chevrette.

Respect de la ressource

Il est quand même curieux de constater que les forêts privées fournissent 20 % du bois traité dans nos usines alors qu'elles n'occupent que 10 % du grand milieu boisé. Un sentiment d'appartenance entre en jeu ici, et il favorise le respect de la ressource. Parce qu'en forêt privée, du bois, il faut en avoir tout le temps. Mais comment voulez-vous que ces producteurs, qui doivent financer entre autres la construction des chemins et l'entretien de leurs forêts, puissent accoter le prix du bois déterminé dans la forêt publique, là où ce prix tend vers zéro «cenne»?

Le nouveau régime devra miser sur cette valeur de proximité en tout premier lieu. La maîtrise d'oeuvre de l'aménagement doit être transférée aux régions forestières, la création de forêts habitées, encouragée au maximum, la priorité de l'accès à la ressource, accordée aux entreprises qui développent sur place des produits à valeur ajoutée. L'industrie aura beau jeu d'acheter ce qui restera de disponible, mais à un prix qui reflétera enfin le travail et les investissements consentis par la société. Une intelligence forestière existe ici et s'épanouira dès que le territoire sera affranchi de l'emprise corporative. À ces conditions, nous pourrons entrevoir une métairie forestière à échelle humaine, exercée par des travailleurs qui auront accédé pour la première fois à un sentiment de fierté.

Béton contre forêt

Le tonitruant Plan Nord annoncé par le premier ministre Charest ne m'excite pas plus qu'il faut. Des milliards dépensés en béton et en asphalte, alors que notre pays physique réclame plutôt la restauration de ses forêts! C'est un immense chantier de sylviculture dont nous avons besoin pour que nos massifs forestiers, des plus grands aux plus petits, retrouvent leur état normal. Cela prendra le temps que ça prendra. Mais le conseil des ministres déteste ce genre de projet qui ne fait pas de bruit et n'intronise pas de «bâtisseur» instantané.

Il est maintenant connu que le ministre Béchard entend réviser le régime forestier pour que l'industrie n'ait plus un accès aussi facile au territoire. C'est bien. Mais il se propose de lui garantir, en préséance, 70 % du bois disponible. C'est non. Assurée de ce volume, elle continuera de dominer outrageusement le marché et ne laissera aux autres que des lambeaux de forêt. La «grande industrie» mérite plutôt d'être «dernier preneur» de la ressource.

C'est peut-être rêver, tout ça, mais c'est infiniment mieux que le cauchemar qu'on nous impose.

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