Évaluation des apprentissages - Un cafouillis énergivore

L'introduction de la notion de développement des compétences, en plus de l'acquisition des connaissances, a compliqué considérablement la tâche d'évaluation à cause de la nature même de ce qu'on doit maintenant évaluer. En effet, il est beaucoup plus complexe et lourd d'évaluer le développement d'une compétence que de vérifier l'acquisition des connaissances puisque davantage d'éléments doivent être pris en compte pour éviter d'être subjectifs.

Du temps pour évaluer

Depuis l'arrivée de la réforme, il y a de cela plus de dix ans, l'évaluation consiste à juger si l'élève est capable d'utiliser ses «ressources» au moment opportun, selon le jargon ministériel. Ainsi, pour l'évaluation, les enseignants sont fortement incités à utiliser une variété de moyens. L'utilisation de grilles d'observation, de portfolios et de situations d'évaluation complexes prend le dessus sur les tests à réponse unique qui évaluaient auparavant les connaissances.

L'élève doit également participer à son évaluation. Tous ces nouveaux outils exigent des enseignants qu'ils investissent un nombre d'heures considérable pour maîtriser ces nouvelles approches méthodologiques et pour corriger les nombreuses épreuves. Il faut savoir que la correction d'un texte de 2e secondaire de 450 mots prend de 20 à 30 minutes par copie.

Comme les enseignants ont souvent quatre groupes d'environ 30 élèves chacun, près de 60 heures sont consacrées à la correction. Au primaire, les quatre épreuves ministérielles de 6e année prennent à elles seules entre 17 et 24 heures de correction, et ce temps peut être doublé quand le groupe est plus faible. Quant aux spécialistes, ils doivent évaluer le développement des compétences des élèves qu'ils voient somme toute assez peu dans une semaine. Convenons qu'une partie de ce temps pourrait être mieux utilisée!

Diplomation au rabais?

La FSE croit qu'il faut diminuer le nombre de compétences à traiter. Nous pensons qu'un seul résultat par matière, à l'exclusion du français, des mathématiques et de l'anglais, pourrait renseigner les parents de façon tout aussi adéquate sur le rendement de leurs enfants. Est-il vraiment indispensable que l'on sache comment notre enfant performe quant aux compétences «Interroger les réalités sociales dans une perspective historique», «Interpréter les réalités sociales à l'aide de la méthode historique» et «Construire sa conscience citoyenne à l'aide de l'Histoire»? Une note unique en Histoire et éducation à la citoyenneté, accompagnée d'un commentaire judicieux de l'enseignant, ne serait-elle pas préférable? Cela permettrait d'aérer les bulletins transmis aux parents et faciliterait la communication entre l'école et la famille.

De plus, les programmes par compétences sont plus exigeants que les programmes par objectifs puisqu'ils présupposent un niveau de connaissances et une maturité que les élèves n'ont tout simplement pas encore atteints, ce qui se traduit très souvent par de plus faibles résultats académiques. Certaines directions demanderaient aux enseignants de modifier les exigences à la baisse ou les résultats à la hausse, ce qui risque d'entraîner une diplomation «au rabais».

En classe, l'enseignant doit pouvoir bénéficier de la marge de manoeuvre que lui confère son autonomie professionnelle pour que son évaluation vérifie vraiment les apprentissages des élèves. L'autonomie du personnel enseignant dans la confection des tâches évaluatives implique que c'est lui qui choisit les éléments qui permettront de vérifier l'acquisition des connaissances autant que le développement des compétences. Or, les nombreux changements apportés par la réforme nous amènent à constater que les multiples obligations imposées aux enseignants quant aux manières d'enseigner et d'évaluer ont entraîné une perte d'autonomie dans leur pratique quotidienne, ce que nous déplorons vivement.

Volonté politique

L'épineuse question de l'évaluation des apprentissages est dénoncée depuis longtemps par la FSE. Certes, le ministère de l'Éducation a annoncé qu'il apporterait certaines améliorations. Mais plusieurs changements se font encore cruellement attendre, alors que d'autres n'ont été que cosmétiques ou illusoires, comme le passage du bulletin en cotes vers celui en «fausses notes» issues d'un barème.

Sans la volonté politique nécessaire pour revoir la question de l'évaluation des apprentissages, les enseignants continueront à consacrer un nombre disproportionné d'heures à l'évaluation, au détriment du travail qu'ils doivent faire et qu'ils souhaitent faire, c'est-à-dire enseigner. Voilà l'ampleur du redressement attendu et nécessaire en matière d'évaluation, coup de barre qui servira à rehausser la qualité des apprentissages faits à l'école. Pour y arriver, il faudra d'abord et avant tout reconnaître à leur pleine mesure le rôle et l'expertise des enseignants.

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