Énergie atomique du Canada - «Vente de feu» dans le nucléaire canadien

Après 18 mois d'étude, le «rapport sommaire» de l'examen d'Énergie atomique du Canada limitée (EACL) a été rendu public jeudi dernier par le ministère des Ressources naturelles. Ce rapport de 36 pages propose la privatisation de la Division réacteurs CANDU de EACL (qui vend les centrales CANDU à travers le monde), alors que la Division recherche et technologie resterait publique et financée par l'État. En d'autres termes, le centre de profit d'EACL serait remis aux mains du privé, et le public conserverait le centre de coût.

Cette proposition formulée par le gouvernement fédéral ne surprend personne, étant donné son orientation générale. Cependant, trois éléments majeurs font sérieusement douter qu'une privatisation soit dans l'intérêt de la société canadienne, et que le «rendement du capital investi [sera] maximisé» pour les Canadiens, un objectif que se donne le rapport. Ces trois raisons viennent du rapport même du ministère: l'intégration dans le secteur nucléaire est un atout; le marché du nucléaire est en plein développement; et EACL a eu du succès dans le passé, dans sa structure actuelle.

La concurrence

Un des arguments invoqués dans le rapport pour justifier de scinder en deux EACL est le caractère intégré des concurrents d'EACL. Ces concurrents, la française AREVA, les japonaises Westinghouse-Toshiba et Mitsubishi et l'américano-japonaise GE-Hitachi, sont en effet présentes autant dans l'extraction d'uranium que dans la recherche technologique et la vente de réacteurs.

EACL n'est présente que dans ces deux derniers secteurs, alors que le premier producteur mondial d'uranium est la compagnie canadienne Cameco, basée à Saskatoon. Cette compagnie, déjà opératrice de centrales nucléaires en Ontario (centrales de Bruce Power) et cherchant à développer des centrales en Alberta, serait tout indiquée pour créer cette «intégration» entre la production d'uranium et la vente de centrales nucléaires.

Le seul problème, c'est que, pour créer cette intégration, on désintégrerait en même temps la compagnie en lui enlevant sa capacité de recherche technologique, qui est critique pour le développement à long terme. Ce développement technologique est d'ailleurs parfaitement intégré chez les concurrents d'EACL, et sera le nerf de la guerre dans les années à venir, bien davantage que l'uranium. En effet, si l'approvisionnement en uranium est important, cette étape reste la plus simple dans la chaîne de production de l'énergie nucléaire. La maîtrise de la technologie est la partie la plus coûteuse et la plus déterminante à long terme. Elle resterait publique dans le scénario du gouvernement... sans doute parce que les acheteurs potentiels ne sont justement pas désireux de payer pour cette intégration, si naturelle et ironiquement préconisée dans le rapport du ministère.

Maximiser le rendement

Privatiser maintenant serait aussi une erreur stratégique du point de vue de la maximisation du rendement sur l'investissement canadien fait dans EACL. En effet, les contraintes sur les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne sont pas encore connues, et leur coût reste incertain. Mais une chose est certaine: le nucléaire bénéficiera d'un avantage concurrentiel important dans un monde où les émissions de GES seront payantes, parce qu'il n'en produit pas. En vendant EACL maintenant, on le fait avant de connaître sa valeur marchande véritable. L'acheteur bénéficiera donc très certainement d'un prix réduit à cause de cette incertitude réglementaire, que le gouvernement fédéral contribue lui-même, par ailleurs, à maintenir.

Enfin, EACL a vendu des réacteurs CANDU dans cinq pays depuis les années 80: au Canada, en Argentine, en Corée et plus récemment en Chine et en Roumanie. Comment se fait-il qu'elle ait pu faire cela si sa structure est trop petite et trop peu intégrée? Quel type d'acheteur aura le poids économique — et politique, il ne faut pas se le cacher — pour rivaliser avec les concurrents français, américains et japonais? Ce n'est certainement pas Cameco, malgré sa position de leader en production d'uranium, qui fera le poids face à Areva ou GE-Hitashi.

En somme, il est assez troublant qu'un rapport de 36 pages, rédigé à l'interne par le ministère des Ressources naturelles, propose de restructurer ainsi un des cinq principaux acteurs du secteur de l'énergie nucléaire mondial. L'argumentaire développé dans le rapport est d'une pauvreté consternante et contient des contradictions majeures — notamment sur la nécessité d'avoir une compagnie intégrée pour avoir du succès. Un rapport indépendant aurait eu beaucoup plus de crédibilité dans ce processus. Et si effectivement le nucléaire est promis à un bel avenir commercial, on voit mal comment une «vente de feu» pourrait être justifiée.