La mise en quarantaine et l'intérêt public

La Chine déteste-t-elle le Canada comme certains journalistes ont voulu nous le faire dire à plusieurs reprises durant la journée d'hier? La mise en quarantaine de 22 étudiants du Centre d'études de l'Asie de l'Est de l'Université de Montréal — ainsi que de cinq autres étudiants québécois — partis pour un séjour linguistique dans la province de Jilin s'inscrit-elle dans des relations sino-canadiennes particulièrement tendues? Non.

Oui, bien sûr, à l'heure où les porcs albertains sont interdits d'entrée dans l'Empire du Milieu, on peut légitimement s'interroger. Mais la bonne question est ailleurs: cette mesure est-elle une mesure appropriée, justifiable dans le contexte de la pandémie de grippe qu'on nous annonce depuis déjà quelques jours? Il est difficile de répondre par oui ou par non. Mais la réponse, quelle qu'elle soit, mérite que l'on contextualise la décision qui a été prise.

Mesure sanitaire

Il faut d'abord rappeler que la quarantaine est une mesure sanitaire, préventive, qui est la seule qui puisse véritablement fonctionner pour lutter contre la diffusion d'un virus comme le A (H1N1). Le virus est nouveau, aucune mesure proprement médicale — on pense en particulier à la vaccination — ne peut y répondre. Du moins pour l'instant. Même s'il s'agit d'une pratique lourdement connotée, historiquement empreinte de rapports de force difficiles, outil répété de contrôle et de discrimination, il faut là encore se départir de réactions «à chaud». En fait, cette décision prise par les autorités de la province de Jilin est une décision parfaitement explicable; une décision qui peut même être considérée comme complètement justifiable par ceux qui l'ont prise.

Évoquons deux raisons principales à cette légitimité: la première concerne des expériences passées, au premier chef desquelles l'expérience douloureuse du SRAS. De fait, la Chine, comme le Canada d'ailleurs, ont en 2003 dû faire face non seulement à un nombre élevé de morts dans un contexte épidémique et global inattendu; les deux pays ont dû aussi rendre des comptes sur un système de santé et une gestion de ce système qui s'étaient avérés défaillants.

La Chine a eu à subir, en outre, et de façon quasi cumulative, les critiques internationales dans sa gestion d'autres problèmes de santé publique graves (grippe aviaire, scandale du lait contaminé). Il n'est donc plus question pour elle de faire mauvaise figure à cet égard; il lui faut montrer plus que de la bonne volonté. Il lui faut agir vite, bien, de façon appuyée et d'abord visible aux yeux du monde.

Décision administrative

La seconde raison est à imputer cette fois au niveau local, très local, aux autorités provinciales de Jilin, donc aux individus qui ont pris la décision de mettre à l'écart les étudiants — après avoir consulté, débattu probablement pendant plusieurs heures. Il s'agit en effet d'une décision administrative, à laquelle ont participé des représentants de l'État. Des administrateurs qui doivent, à leur échelle, compter avec leurs concitoyens, prendre des mesures parfois rigoureuses, voire exagérées — rappelons que les étudiants n'ont montré aucun symptôme de la grippe porcine à leur arrivée; aucun d'entre eux n'a déclaré la maladie dans les 48 dernières heures, et pourtant, ils sont toujours isolés et devraient le rester encore plusieurs jours — pour leur plaire et d'abord canaliser la peur de la contagion. Un risque construit et entretenu collectivement, résultat lui aussi de ces expériences passées que l'on a évoquées.

En même temps, mettre en quarantaine un petit groupe d'étudiants, si elle est donc une mesure hautement et doublement politique, ne résout absolument rien en matière de santé publique; elle n'est aucunement une barrière efficace à la diffusion du virus A (H1N1). Ces étudiants ne sont pas les seuls à avoir été confinés dans un espace surveillé dans les 72 dernières heures, certes, mais la mise à l'écart ne concerne à l'heure actuelle qu'une infime proportion des étrangers qui entrent sur le sol chinois chaque jour — et c'est sans compter sur la contamination qui pourrait venir des Chinois eux-mêmes, notamment des Chinois qui travaillent à l'hôtel où sont logés les étudiants, qui se promènent sans masque, et qui, on le présume, rencontrent d'autres Chinois ça et là. Il est d'ailleurs éloquent de constater que ce n'est pas à l'aéroport de Beijing que ces étudiants ont été interceptés, mais bien quand ils sont arrivés à leur destination finale.

Mesure pragmatique

Cette quarantaine est une mesure pragmatique dans le sens où elle s'est faite là où elle pouvait se faire sans créer de psychose, tout en répondant à des attentes publiques. De plus, elle ne mobilise pas des ressources humaines, financières et des infrastructures qui ne sont pas forcément disponibles.

Aux toutes dernières nouvelles, nos étudiants vont très bien et seront libérés dans cinq jours au lieu de sept; ils profiteraient de leurs vacances forcées sans se plaindre du fait qu'on prenne leur température plusieurs fois par jour. Leur accès à Internet leur permettra sous peu, si ce n'est déjà fait, de proposer leur propre vision de cette mesure d'intérêt public. De l'intérieur. C'est à suivre.