À force de vivre, autobiographie de Claude Fournier - Une fresque intime et authentique

Les metteurs en scène sont en général d'excellents raconteurs. Au fond, l'exigence première de leur métier est d'être capable de conter une histoire.

Je me souviens d'avoir été totalement subjugué par Kurosawa décrivant ses rêves ou par Rossellini évoquant ses souvenirs de jeunesse. Truffaut était touchant, Orson Welles homérique et Grotowski fascinant. J'ai passé des heures à écouter les cinéastes dont il est question dans l'autobiographie de Claude Fournier, À force de vivre, qui vient de paraître. Michel Brault est intarissable, Jutra était délicieux, Gilles Groulx, mystérieux et énigmatique; même le sévère Pierre Perrault relatait des histoires de chasse épiques. Quant à Hubert Aquin, il les vivait, les racontait et les écrivait toutes en même temps et pas nécessairement dans l'ordre.

Chaque homme a en lui une histoire fondamentale: la sienne, et c'est celle-là que nous raconte Claude Fournier, qui commence par l'accouchement de jumeaux dans une pauvre maison de Waterloo, dans les Cantons-de-l'Est, et se termine pas très loin de là, à Saint-Paul-d'Abbotsford, dans une maison de campagne que l'on devine accueillante. Entre-temps, il y aura eu des détours par Montréal, New York, Paris, Barcelone, Tanger, New Delhi, Hollywood, Venise et j'en passe. Le livre fait sept cents pages.

Toute une vie

Quelle vie que la sienne! Que de vin! Que d'alcool! Que de femmes! Que de sexe! Que d'amour! Que de cuisine! Que de repas! Que de cigarettes! Que de films! Que de projets! Que de débauches! Que de perversions! Quel incroyable appétit de vivre!

Quand je pense à nos jeunes cinéastes actuels, si sérieux, si appliqués, si en santé, si politiquement corrects, j'ai l'impression de lire la chronique d'un autre siècle et je pense à la phrase célèbre de Talleyrand: «Ceux qui n'auront pas connu l'Ancien Régime ne sauront jamais ce qu'est la douceur de vivre.»

J'ai été séduit par les cinéastes en même temps que par le cinéma. Jutra était l'ami de Cocteau, de Truffaut et de Cassavetes. Gilles Groulx connaissait Borduas et John Coltrane, Michel Brault avait vécu une semaine avec Sartre et Beauvoir. Marcel Carrière avait enregistré Stravinski, Paul Anka et Glenn Gould.

Claude Fournier nous raconte le cardinal Spellmann, Alfred DesRochers, Serge Garant, Abbe Lane et Xavier Cugat; Michel Chartrand, Duplessis, Dominique Michel, Judith Jasmin, Dalton Trumbo, Jordi Bonet, Lilli Palmer, Roland Barthes, Indira Gandhi, Annie Girardot, Lawrence Durrell, Gabrielle Roy, Teresa Stratas, Lucien Bouchard, Robert Bourassa, Moshe Safdie. Ils appartiennent tous à sa vie.

Parcours picaresque

Une vie qui débute en jeune dandy au volant d'une Austin-Healey 100/4 et se termine en grand-père serein qui a appris au fil des ans le poids de l'amour et de l'amitié. Une vie avec des épisodes de comédie bouffe où le héros marche en équilibre instable sur la corniche d'un hôtel pour tenter de se réintroduire dans sa chambre où l'attend une femme en furie.

Une vie aussi avec des tragédies absolues, comme la mort de deux de ses petits-enfants dans un incendie inimaginable. Un parcours exemplaire, picaresque. Une sorte de fresque intime, totalement vraie, totalement outrageante, riche et baroque. Un testament d'une liberté et d'une audace à nulle autre pareille dans notre littérature.

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