Le carrousel économique et le chemin qui s'ouvre

Décidément, nous avons peur de l'imprévu. J'en veux pour signe les efforts de nombreux experts qui s'esquintent à nous convaincre d'être patients car, un jour ou l'autre, l'économie se remettra à tourner. Nous serions dans une mauvaise passe. Un peu comme les enfants qui, sur leurs chevaux de carrousel, sont en bas. Une panne les a immobilisés. Mais patience: les chevaux remonteront et tout reprendra comme avant.

Or, rien n'est moins sûr. L'économiste James K. Galbraith, pour sa part, qualifie la crise actuelle de «crise hors normes», pour laquelle nos modèles récents d'intervention sont dépassés (voir le Washington Monthly de mars). Dans ce con-texte particulier, la symbolique de Pâques, qui parle de nouvelle naissance et d'inédit, n'est sans doute pas dépourvue de pertinence.

Entre-temps, des millions de personnes en souffrent, mais ce serait temporaire. Il faut que tout le monde sauve les banques et les grandes compagnies, que chacun consomme le plus possible, autrement le carrousel ne pourra pas repartir de plus belle. Cette pensée circulaire m'apparaît dangereuse. Elle ne tient pas compte du fait que la confiance qui existait dans le grand jeu économique s'est rompue.

Économie en morceaux

Pour beaucoup de personnes, nous ne sommes pas seulement devant une panne temporaire du système. C'est l'ensemble du grand jeu économique qui est en morceaux. Une rupture vient d'avoir lieu qui impose de revoir ce qui, hier encore, nous paraissait évident. La fameuse «main invisible», qui devait réglementer le marché, vient de perdre plusieurs de ses doigts. Il nous faut maintenant compter sur l'État, bien visible celui-là, et sur les initiatives des gens, que les médias ne connaissent pas.

Plus fondamentalement, c'est l'évidence de devoir consommer de plus en plus, et de s'endetter pour le faire, qui pose maintenant problème. Déjà, plusieurs remettent en cause le marché du travail qui mange tout leur temps et les empêche de vivre avec leur famille. Un nombre grandissant redécouvre le recyclage et le troc entre voisins et avec eux, de nouveaux rapports de proximité. D'autres ambitionnent d'acheter leur usine en retrouvant la formule coopérative. D'autres encore imaginent des balises pour encadrer les joueurs compulsifs des banques et de la Bourse.

D'autres initiatives

Certains réfléchissent à une économie des besoins qui devrait concurrencer l'économie actuelle des marchés sans limites. Ils sont rejoints par des écologistes qui montrent les liens à développer entre la consommation responsable et la survie de la planète. Combien, dans les régions, mettent déjà ensemble des initiatives qui permettraient d'articuler un véritable Québec vert? Bref, un grand brassage d'initiatives a lieu qui ne fait pas les manchettes et qui, pourtant, annonce qu'il est possible de vivre autrement.

Dans ce bouillon de culture, l'important n'est plus seulement de moins consommer, comme si une telle retenue pouvait, à peu de frais, nous donner bonne conscience. Il s'agit bien plus du réveil du créateur qui veut prendre plus de place dans la routine quotidienne que de celui du consommateur.

Les multiples manifestations contre la guerre, le lobby du gaz ou la privatisation de nos services sociaux et de nos ressources nous révèlent que cette redécouverte du créateur peut aussi devenir celle du citoyen qui découvre que les biens de la nature et de la culture appartiennent à tout le monde: on ne peut les aliéner à ceux qui crient le plus fort. Il est affligeant de constater que nos dirigeants retardent dans leur façon d'envisager l'avenir et qu'ils ne voient pas ce qui se passe sous leur nez.

Exigences politiques

Tous ces efforts éparpillés, tous ces changements quotidiens dans la façon de vivre et de travailler, pointent déjà vers de nouvelles exigences politiques. Il n'est plus suffisant de vouloir maintenir des emplois, en croyant naïvement que les choses vont reprendre comme hier. Il n'est déjà plus satisfaisant de créer de nouveaux emplois qui vont continuer d'engendrer les problèmes sociaux et environnementaux que nous connaissons.

Il nous faut maintenant d'autres objectifs. Imaginer une économie qui se voudrait durable, capable de créer de nouveaux emplois dans le monde de l'environnement, qu'il s'agisse d'énergie propre, de recyclage, de voitures et de transport en commun électriques. Investir aussi dans les personnes et leur milieu, ce qui se tente déjà dans les CPE et qui pourrait se propager aux écoles et à leur quartier pour contrer le décrochage scolaire, qui pourrait s'étendre aux entreprises et à la formation permanente de leur personnel, qui tablerait sur la concertation des innombrables groupes communautaires dont la plupart ne coupent jamais les personnes de leurs réseaux à fortifier ou à recréer.

Nouvel avenir

Oui, créons des emplois, aidons la réadaptation des personnes déclassées, mais en préparant dès maintenant un autre avenir. La crise actuelle n'est pas seulement un temps d'arrêt: elle est un temps qui permet de voir autrement notre réalité et de façonner ensemble notre avenir collectif.

Il me revient à l'esprit cet épisode qui s'est déroulé dans une île du Pacifique, peu après la fin de la guerre avec le Japon. Des visiteurs s'étant rendus dans l'île s'étaient fait tirer dessus. En s'approchant du tireur, ils découvrirent un ancien soldat nippon, tout en loques, qui résistait encore, ne sachant pas que la guerre était terminée. Il a fallu beaucoup de pourparlers et un certain temps pour le convaincre qu'un autre temps était commencé et que l'on pouvait aménager autrement la vie collective sur le terrain.

Se remettre debout

J'imagine qu'il a pu en être de même pour les premiers disciples de Jésus de Nazareth quand ils ont compris que ce dernier n'était pas enfermé dans un caveau, mais qu'il les précédait sur les chemins des gens, donnant à tout le monde la certitude qu'ils pouvaient créer un autre monde qui aurait la saveur du pain partagé.

Dans cette perspective, Pâques devient la fête des gens qui rompent avec un monde financier clos sur lui-même. Elle est de l'ordre de l'appel à se remettre debout avec les autres (ce que signifie ressusciter) et à recréer des liens avec les gens réels et notre environnement qui se meurt. Le carrousel actuel donne mal au coeur à trop de monde. Il faut en sortir. Retrouver des chemins inédits où les gens se parlent de leur désir de vivre ensemble, inventent de nouvelles balises, et se sentent responsables des enfants qui ne sont pas encore au monde.

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