UQAM: une grève catastrophique

Le conflit qui oppose depuis plusieurs semaines le Syndicat des professeur(e)s de l'UQAM à l'administration suscite chez certains collègues, certes minoritaires, une série de variations sur le thème de l'ennui, selon ses sens les plus divers (Ennui: n. m. XIIe siècle 1. Peine très vive, tourment de l'âme, désespoir. 2. Langueur, lassitude d'esprit causée par le désoeuvrement ou par une occupation dépourvue d'intérêt. 3. Contrariété, souci).

Ce texte, écrit à la sortie d'une autre assemblée générale où les problèmes ne furent encore une fois pas débattus de façon sérieuse — on préfère très nettement les pep-up talks et les rugissements de trompettes — se veut un appel à une solution raisonnable et rapide du conflit.

Des profs nécessaires

Plutôt que de laisser le lecteur dans l'incertitude quant à mes allégeances, le plus simple est de résumer ici ma position. Je crois que l'embauche de 300 professeurs demandée par le SPUQ est nécessaire pour permettre à l'UQAM de poursuivre son développement en tant qu'établissement où la recherche joue un rôle central dans la formation des étudiants qui lui font confiance.

Si notre université a longtemps pu mettre de côté les exigences en recherche au profit des activités d'enseignement et de services aux collectivités, notamment en embauchant des professeurs n'ayant pratiquement pas fait leurs preuves en recherche et en n'encourageant que du bout des lèvres l'excellence en recherche, elle doit aujourd'hui se donner les moyens de réaliser ses ambitions en la matière. Cela passe obligatoirement par le renouvellement d'un corps professoral vieillissant qui est à l'image de la société québécoise dans son ensemble. L'arrivée de 300 jeunes professeurs triés sur le volet me semble une étape cruciale.

Les salaires

Je ne crois pas que l'écart salarial soit un motif valable pour une grève aussi longue que celle que nous imposons en ce moment à nos étudiants. Chaque professeur de l'UQAM a signé son contrat en connaissance de cause: depuis près de 40 ans, le corps professoral uqamien est légèrement sous-payé par rapport à la moyenne québécoise. Personne ne choisit de venir à l'UQAM pour les conditions salariales avantageuses, plusieurs revendiquent même avec fierté la vocation sociale de l'établissement, mais ne semblent pas faire le lien entre cette vocation et un traitement légèrement réduit.

Je suis très ennuyé de voir que des collègues gagnant en moyenne 80 000 $ par année font perdre leur temps à toute une cohorte d'étudiants pour quelques milliers de dollars supplémentaires à la fin de ces négociations. Je sympathise avec les demandes, mais je trouve que les moyens pris sont bien trop dommageables pour notre établissement pour les appuyer.

Dérive du conflit

Au cours des dernières semaines, j'ai été particulièrement ennuyé par la dérive du conflit vers la sphère politique. Plutôt que d'avoir droit à des négociations intensives et productives avec l'administration, les professeurs se sont peu à peu rendu compte que le réel négociateur en face du SPUQ est le gouvernement libéral de Jean Charest. Cette situation anormale, qui découle peut-être du triste épisode de l'îlot Voyageur, fait en sorte que la grève qui perdure en est maintenant une contre le gouvernement du Québec.

Dans la plus belle tradition gauchiste chère à certains collègues anciens et plus jeunes, on se braque dans de beaux discours de solidarité, de maintien de nos acquis face à un gouvernement au néolibéralisme débridé, une position défensive qui ne fait aucune place au sens pratique et à une analyse réaliste du rapport de force entre un petit millier de professeurs et une équipe gouvernementale au pouvoir depuis quelques mandats.

Que de l'utopie

Des professeurs d'université ne peuvent-ils pas comprendre que des questions comme la gouvernance des universités, la définition de la tâche professorale, le sous-financement chronique de l'enseignement universitaire et des activités de recherche et création et d'autres sujets aussi vastes requièrent une mobilisation de toutes les universités québécoises pour avoir un meilleur rapport de force face à des politiciens qui ne semblent pas toujours bien comprendre la réalité universitaire? Penser que la solidarité uqamienne et les sacrifices faits par les professeurs à l'heure actuelle mèneront à des gains significatifs dans cette arène me semble à la fois utopique et un brin suicidaire.

La dérive de ce conflit de travail est bien illustrée par le fait qu'on discute maintenant de la «tâche professorale». La manière avec laquelle on en discute est révélatrice. On y décèle:

- d'une part, le mépris ministériel suggérant que, dans leur ensemble, les professeurs de l'UQAM ne travaillent pas assez, ce qui l'incite à inclure la question de la tâche dans les négociations;

- d'autre part, le refus du SPUQ — qui négocie pour tous! — de se pencher sur la répartition des tâches parmi les membres du corps professoral.

Cela crée un ennuyant dialogue de sourds!

Équité?

Un professeur qui ne fait pratiquement pas de recherche a essentiellement quatre mois de vacances en été et une année sabbatique après six années d'enseignement complétées, et s'il donne toujours les mêmes cours (qui nécessitent alors très peu de préparation), on ne peut vraiment pas dire que son emploi du temps est surchargé, surtout s'il bénéficie de dégrèvements d'enseignement pour activités administratives... [...]

En 2001, j'ai quitté l'Université de Cambridge, en Angleterre, pour accepter un poste de professeur à l'UQAM. Je ne soupçonnais pas à l'époque toute la lourdeur administrative d'un établissement pourtant reconnu pour sa collégialité, la moindre décision devant être débattue en sous-comités, comités, assemblées, commissions, etc., ce qui rend par le fait même des initiatives personnelles difficilement officialisées en des délais raisonnables.

Si des compressions doivent être faites dans cette université, je suis d'avis que c'est du côté des «services aux collectivités» qu'il faut regarder pour équilibrer les budgets, notamment l'administration des services. Au XXIe siècle, l'université ne saurait restreindre son engagement envers la recherche et l'enseignement sans perdre de sa crédibilité. Aucune université dans le monde n'est reconnue grâce à ses excellents gestionnaires et administrateurs.

En ce sens, la grève actuelle est catastrophique car elle indique aux futurs étudiants que nous sommes prêts à mettre en péril l'enseignement auquel ils ont droit, et cela touche gravement des groupes de recherche respectés de par le monde.

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