Dixième anniversaire du Nunavut - Dites «bon anniversaire», mais en anglais, s'il vous plaît!

Imaginez une province ou un territoire du Canada où la majorité de la population ne parle pas anglais, mais est quand même obligée de parler anglais au travail, à l'école et dans les magasins. S'agirait-il du Québec d'il y a 40 ans? Non, c'est plutôt le Nunavut d'aujourd'hui.

Le territoire du Nunavut vient tout juste de célébrer son dixième anniversaire. Mais les enfants inuits ont dû souligner cet anniversaire en anglais parce que, dix ans après sa création, il n'y a toujours pas d'école de langue inuite sur leur territoire.

La langue maternelle de 75 % des enfants du territoire est l'inuktitut, mais toutes les écoles, 24 en tout, fonctionnent en anglais (à l'exception d'une école française à Iqaluit). Pourquoi? Parce que la Charte des droits et libertés du Canada et la Loi sur les langues officielles du Canada n'y sont pas mises en vigueur.

Groupes minoritaires

La Loi sur les langues officielles et la Section 23 de la Charte spécifient qu'un groupe de langue minoritaire peut être anglophone ou francophone, mais, apparemment, ils ne peuvent pas tous deux être minoritaires en même temps. Il y a dix ans, le Canada a créé un territoire où l'anglais et le français sont tous deux des langues minoritaires; mais Ottawa permet à ces deux groupes minoritaires de recevoir presque tous les fonds alloués à l'éducation publique.

Cela prive donc les écoles inuites des fonds essentiels qui permettraient d'établir une instruction dans la langue des Inuits. Cette pratique est moralement injuste et peut fort bien aller à l'encontre des lois canadiennes. Malheureusement, le Commissaire aux langues officielles du Canada ne fait aucun effort, jusqu'ici, pour corriger cette injustice.



Francophone ou anglophone?

Ainsi que cela est indiqué sous «Demande significative», la Loi sur les langues officielles du Canada de 1991 précise que «la population linguistique minoritaire anglophone ou francophone» correspond à «cette portion de la population à l'intérieur d'une province qui détient la population de langue officielle la plus petite [en nombre] dans la province».

Des 9000 étudiants du Nunavut, 8600 sont Inuits et approximativement 400 sont anglophones et 45, francophones. Ce qui veut dire que ces 45 étudiants francophones forment le groupe de langue officielle minoritaire au Nunavut; et, par la loi, ils ont droit à l'argent public pour leur nouvelle école française de trois millions de dollars à Iqaluit. Par conséquent, chaque année le gouvernement public du Nunavut dépense 3400 $ pour l'éducation en français pour chaque francophone et seulement 48,50 $ pour l'éducation dans la langue inuite pour chaque Inuit.



Langue marginale

La plus grande partie de l'argent pour l'éducation au Nunavut est dévolue à l'anglais, même si la majorité n'a pas l'anglais comme langue première. Entre-temps, Ottawa a classifié la langue inuite comme étant une langue «héritage» marginale — malgré le fait que l'inuktitut se parle depuis 5000 ans, bien avant que l'anglais et le français n'arrivent en Amérique du Nord.

Les Inuits pensaient que l'inuktitut deviendrait la langue du travail et de l'éducation quand ils ont signé l'Accord pour la revendication des terres du Nunavut (ARTN) (Nunavut Land Claims Agreement) en 1993. Après tout, l'article 23 de l'ARTN exigeait que le gouvernement augmente graduellement le nombre d'employés inuits dans la fonction publique du Nunavut pour atteindre un niveau représentatif de la population — 85 % — avant la fin de 2008.

Ce qui veut dire que, l'an dernier, les écoles auraient été administrées à 85 % par les Inuits et l'enseignement fait en inuktitut. Par l'Accord, Ottawa se devait également de retirer les barrières liées à l'emploi gouvernemental — y compris les barrières linguistiques —, mais il semblerait qu'Ottawa soit en train de passer outre à cette loi.

Barrières linguistiques

Le gouvernement du Nunavut fonctionne encore en anglais. Ce n'est pas qu'Ottawa ne comprend pas comment enlever ces barrières linguistiques — tout l'effort de bilinguisme des années 1970 et 1980 fut dévoué à la tâche d'enlever les barrières à la participation francophone dans la fonction publique fédérale. Il sait comment le faire. Il a bel et bien signé la revendication des terres qui promettait que ce serait fait, mais il refuse d'agir.

Les parents francophones sont bien conscients que, pour la survie de la culture francophone et la langue française, l'éducation publique doit se faire en français, par des éducateurs francophones, dans des écoles gérées en français par une commission scolaire francophone. Les francophones ont ces droits au Québec, dans tout le Canada et même au Nunavut.



Question de droits

Le droit à l'éducation des francophones est même protégé dans le nouvel Acte de l'éducation du Nunavut (2008), mais le droit du peuple parlant inuktitut ne l'est pas. Dix ans plus tard, les étudiants inuits n'ont toujours pas les mêmes droits que leurs collègues francophones. Les Inuits doivent fréquenter des écoles anglophones dirigées par des enseignants en provenance de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve. Ils utilisent un programme de l'Alberta et ont peu ou pas de compréhension de la culture inuite. [...]

La lutte des Inuits pour acquérir le droit à l'éducation, similaire à celui offert aux francophones, n'est pas encore terminée. Peut-être est-ce que les francophones envisageraient d'offrir leur expertise pour aider les Inuits à acquérir plus rapidement le droit d'avoir leur propre commission scolaire, et le droit également d'avoir des écoles avec éducation et administration dans la langue des Inuits — les mêmes droits qu'ont les étudiants et parents francophones du Nunavut? [...] Si la culture et la langue françaises sont distinctes et méritent d'être protégées, est-ce que la culture et la langue inuites sont moins distinctes de l'anglais que le français ne l'est?

Le Québec et le Canada ont fait beaucoup d'efforts pour protéger les deux langues venues d'Europe il y a 400 ans, mais peut-on également protéger l'inuktitut, la langue qui fut parlée 5000 ans avant que nous n'arrivions ici, et qui est encore utilisée par une majorité de nos voisins du nord?

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