La barque de Pierre aux mains de pirates vêtus de pourpre

Le gouvernement de l'Église catholique vit une crise profonde. Le pape Ratzinger se révèle un pilote malhabile et des voix s'élèvent pour demander sa démission. Jamais, depuis la réforme protestante, la révolte n'avait été exprimée de façon si ouverte et si radicale par les chrétiens de tous âges. La vague d'apostasies qui frappe de nombreuses églises dans le monde en est un indice. Certains quittent avec fracas.

Les médias sont accusés de mauvaise foi, d'avoir cité le pape hors contexte; on rejette aussi le blâme sur les proches collaborateurs du pape, les pointant comme les responsables de ces bévues. Pourtant, Benoît XVI n'est pas une victime de la curie romaine; il en a fait partie depuis 1981 et en a fortifié le pouvoir alors qu'il débusquait les erreurs et réduisait au silence théologiens, prêtres, évêques: Jacques Gaillot, Hans Küng, Edward Schillebeeckx o.p., Charles Curran, Robert Haihgt s.j., Andrew Fox, Eugen Drewermann, Matthew Fox, o.p., Tissa Balasuriya o.m.i., Josef Imbach, Thomas J. Reese s.j., rédacteur de la revue jésuite America, Jacques Dupuis, s.j. et une grande partie des théologiens de la libération comme Leonardo Boff o.f.m., Jon Sobrino s.j. et Ivone Gebara.

Des irritants

L'exclusion et la marginalisation des femmes est un irritant majeur. Alors que rien dans la Bible ne s'oppose à l'ordination des femmes, celles-ci sont exclues du sacerdoce, de l'épiscopat et de la papauté et des postes de responsabilité ecclésiale, sous prétexte que Jésus ne peut être représenté que par des hommes. Benoît XVI interdit formellement de débattre ce sujet et en fait une vérité intouchable.

Durant la visite du pape au Brésil, les autochtones des Amériques ont réagi avec colère à ses propos à savoir que les «Indiens» espéraient silencieusement le Christ à l'arrivée des Européens. Sûrement que le pape ignore que les représentants de l'Église catholique de ce temps-là, sauf d'honorables exceptions, furent complices, en collusion, et bénéficiaires d'un des génocides les plus horribles dont l'humanité a pu être témoin. Plus de 70 millions de morts... Tout cela, ils l'ont fait sur le présupposé philosophique et théologique que nos ancêtres «n'avaient pas d'âme».

Le pape Ratzinger refuse aussi le pluralisme religieux. Il ne considère pas les autres confessions chrétiennes comme de véritables églises, ce qui brouille les relations oecuméniques. À Ratisbonne, les musulmans ont été offensés lorsqu'il a cité un texte ancien qui parlait de Mahomet comme quelqu'un qui n'a professé «que des choses méchantes et inhumaines». En réintroduisant la messe en latin, il a ramené une prière pour la «conversion des juifs» dans la liturgie du vendredi de la Passion, ce qui a provoqué des protestations. En levant l'excommunication de quatre évêques intégristes qui professent l'antisémitisme, l'indignation a atteint un paroxysme dans le monde juif.

Plus récemment

Des événements récents ont mis le feu aux poudres: d'abord Benoît XVI, couplé au président italien Berlusconi, a condamné le débranchement d'Eluana, une jeune femme dans un état végétatif sous respirateur depuis 17 ans et alimentée par voie intraveineuse, comme s'il s'agissait d'un meurtre. Cette insensibilité s'est aussi affirmée sur le plan international alors que le Saint-Siège s'est opposé à la proposition de la France devant les Nations unies de décriminaliser complètement l'homosexualité dans le monde, puisque dans huit pays encore l'homosexualité est punie de mort.

L'excommunication de la maman et de l'équipe médicale qui a procédé à l'interruption de grossesse d'une fillette de neuf ans au Brésil a mis en évidence un fait trop présent dans l'Église catholique: l'insensibilité, le manque de compassion et de gros bon sens, et la manie d'asséner des lois et des dogmes sur la tête des gens.

En Afrique, où il a affirmé que «l'on ne peut vaincre le sida avec la distribution de préservatifs; au contraire, cela augmente le problème», le pape entrait en contradiction avec les efforts surhumains des scientifiques et humanitaires qui luttent contre cette pandémie qui tue des millions d'Africaines et d'Africains.

Cela doit changer

Des réformes profondes s'imposent. L'Église catholique a été séquestrée et détournée par la curie romaine depuis déjà trop longtemps. La barque de Pierre est aux mains de pirates vêtus de pourpre. «La curie moderne est une machinerie gigantesque, improductive et inutile. Il y a 35 cardinaux à Rome. Ils sont divisés en groupes antagoniques, et ils se consacrent à conspirer et à se chercher des complices dans les corridors», confie Filippo di Giacomo, prêtre, journaliste et juge ecclésiastique à Rome.

Le pape doit être libéré du Vatican et ne plus être le chef d'un État symbolique de 0,44 km2 ni se faire représenter dans tous les pays du monde par des ambassadeurs auprès des gouvernements. Les nonces apostoliques ne sont pas des pasteurs, mais des fonctionnaires avec un trop grand pouvoir. Ils présentent les candidats à l'épiscopat à Rome; neuf des 19 évêques québécois seront nommés dans les deux prochaines années sans consultation des communautés concernées. Le nonce à Ottawa procédera dans le plus grand secret avec l'accord du Vatican. C'est inacceptable.

Il faut redonner aux évêques, uniques successeurs des apôtres, leur rôle de dirigeants des églises locales et assumer collégialement la gouvernance de l'Église universelle avec le pape. Nous ne voulons plus d'une Église pyramidale, autoritaire et machiste qui exclut et excommunie; nous voulons que le message de Jésus soit vécu et traduit dans les grandes causes de la justice et de la paix, des droits humains dans la société et dans l'Église, en dialogue avec les hommes et femmes de partout, croyants ou non. Nous voulons une Église fraternelle, ouverte et accueillante, une Église samaritaine disposée à donner la vie pour que l'humanité et la planète vivent pleinement. Nous voulons une Église où il fait bon penser et chercher la vérité librement, sans l'omerta qui prévaut actuellement. Nous voulons une Église qui aime le monde à la folie, comme Jésus nous l'a enseigné.

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