L'éducation, une priorité nationale

À la fin de l'année 2008, on a entendu de multiples appels pour faire de l'éducation une priorité nationale. C'est que nous semblons loin du compte. La liste des critiques envers le système d'éducation québécois donne le torticolis: sous-financement, taux de décrochage scolaire de 50 % dans certains milieux, faiblesse de l'éducation des adultes, dévalorisation des enseignants, désaffectation du système public, problèmes de discipline, réforme pédagogique, faiblesse de l'accès à l'éducation supérieure, etc.

Ajoutons à cette liste que quantité d'élèves et de professeurs ont une faible maîtrise du français, qu'on baisse les seuils de réussite, que les conventions collectives empêchent des réformes simples, qu'on confie les classes les plus rétives à de jeunes professeurs, etc. Il y a tellement de problèmes que le meilleur choix semble être de faire comme si de rien n'était et de laisser l'évolution naturelle dicter l'évolution du système.

Regarder la forêt

Il y a quelques semaines, les réactions à l'outil «pédagogique» des Canadiens de Montréal nous ont fourni un exemple de plus du manque de perspective générale de la plupart des critiques. Penser stimuler le désir de s'éduquer en choisissant des modèles qui gagnent leur vie par leurs habiletés physiques? À ce compte-là, pourquoi ne pas apprendre à compter en allant au casino?

Quand valorise-t-on le savoir pour la liberté qu'il permet? Quel intellectuel a le prestige d'un joueur de hockey? Comment peut-on favoriser la qualité de la langue quand des communicateurs, des publicistes et des artistes sont peu sensibles à l'impact de la manière dont ils s'expriment? Quelle place occupent la pensée et la culture dans l'imaginaire collectif?

J'applaudis à l'idée de faire de l'éducation une priorité nationale, mais il faudrait d'abord trouver nos points de repère.

Une importance stratégique

L'éducation a pour nous une importance stratégique. Certaines nations jouissent de l'avantage du nombre et de leur poids économique. Les petites nations n'ont pas cet avantage. Plusieurs nous donnent l'exemple: en premier lieu, peut-être, Israël, mais aussi Finlande et Corée du Sud. Ce n'est pas un hasard si ces deux derniers pays, qui n'ont pas la tradition intellectuelle du judaïsme comme fond de scène, se tirent plutôt bien d'affaire: on considère qu'ils ont les meilleurs systèmes d'éducation au monde.

Pour nous, Québécois et Acadiens, l'éducation a une dimension de plus. Dans notre contexte géopolitique, la culture représente le seul attracteur suffisamment puissant pour nous donner le souffle nécessaire pour nous épanouir dans notre langue. L'option alternative est une perpétuelle attitude défensive.

En résumé, il s'agit de faire de l'éducation le fondement de l'imaginaire collectif et de la culture, la clé de voûte de cet édifice. D'abord, c'est l'imaginaire qui décide de ce qui est important. Penser rendre une chose importante en lui consacrant de l'argent ne fait qu'entretenir l'illusion que l'argent explique tout. C'est faux.

Revaloriser la profession d'enseignant

Si on veut faire de l'éducation une priorité nationale, il faut prendre des mesures déterminantes. La première est sans doute de revaloriser la profession d'enseignant en y attirant les meilleurs et en récompensant l'excellence.

Un bon enseignant amène le niveau de sa classe au-delà de la moyenne, un piètre enseignant le fait baisser en deçà. Actuellement, la profession d'enseignant n'est souvent qu'un deuxième ou un troisième choix de carrière. Le syndicalisme ne doit pas freiner cette revalorisation de l'excellence, mais s'assurer que tous puissent l'atteindre et que ceux qui ne sont pas à leur place trouvent ailleurs celle qui leur convient.

L'équilibre de l'accessibilité et du désir

Il faut aussi trouver l'équilibre entre l'accessibilité et le désir. La valeur que l'on accorde à une chose est liée au désir que l'on a pour elle. Si elle est inaccessible, le désir ne peut pas naître. Si tout le monde y a accès, elle perd de sa valeur. La valeur d'un bien tient à sa relative rareté, à son utilité et à son coût moral ou monétaire.

Le fait que l'éducation soit gratuite et universelle lui enlève une part de sa «désirabilité». Comme il serait contre-productif d'augmenter sa valeur par des exigences financières, il faut lui redonner son attrait en la rendant conditionnelle à certains seuils de connaissance. Et ces connaissances doivent être objets de désir dans toutes les couches de la société.

Pourquoi valorise-t-on la souffrance, les efforts et le sacrifice quand il s'agit de former des joueurs de hockey alors qu'on diminue les exigences au point d'enlever toute signification à l'atteinte d'un niveau scolaire? Parce qu'être joueur de hockey est prestigieux alors que s'instruire n'a aucun attrait pour une bonne partie des jeunes? Ces ados ne se sont pas mis ça dans la tête eux-mêmes.

Penser exige la maîtrise de la langue

La maîtrise de la langue doit faire partie du «prix» de l'éducation parce que cette maîtrise est liée à la capacité de penser et de communiquer. Cet apprentissage sous-tend quasiment tous les autres. A-t-on mesuré chez les étudiants l'impact de la qualité très variable de l'expression écrite que l'on rencontre chez des enseignants à tous les niveaux?

Lorsque la «priorité nationale» sera claire, les mesures de soutien aux élèves ayant des difficultés d'apprentissage apparaîtront comme une évidence: on ne doit laisser personne derrière.

Doit-on couper les vivres au secteur privé comme certains le réclament depuis toujours? Je ne sais pas. Une certaine concurrence est nécessaire, mais il n'y a pas une seule façon de l'entretenir. Ce que je sais, c'est que toutes les écoles secondaires, et particulièrement celles des quartiers défavorisés, devraient être perçues comme les endroits les plus beaux et les plus intéressants dans ces quartiers.

Quand la réalité fera naître spontanément cette perception, alors l'éducation sera vraiment devenue une priorité nationale et on ne parlera plus du décrochage scolaire comme d'un problème social.

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