Google et les bibliothèques - La revanche de la cigale sur la fourmi

Dès son arrivée en 1998, Google s'est imposé de façon massive par sa facilité d'utilisation et la relative pertinence des résultats de recherche obtenus. Depuis quelques années, une partie de la stratégie d'affaires de cette entreprise porte sur les fichiers de contenu. L'empressement et les ressources considérables consacrées à constituer des fonds confirment que l'enjeu des prochaines années est de posséder des fichiers de contenu de qualité par, notamment, la numérisation des patrimoines éditoriaux, tant culturels que scientifiques.

Au début de son programme Recherche de livres, Google n'avait pas un seul livre à mettre en ligne. D'où proviennent les livres que Google numérise, indexe et diffuse par sa plateforme? Principalement de deux sources: les grandes bibliothèques publiques et universitaires, ainsi que les éditeurs. Plusieurs bibliothèques participent au projet Google, notamment celles des universités de Stanford, du Michigan et d'Oxford, ainsi que la New York Public Library, la Bayerische Staatsbibliothek et la Bibliothèque municipale de Lyon.

En 2005, l'Association of American Publishers et l'Authors Guild ont déposé des requêtes contre Google sous le motif que ce dernier, en numérisant entièrement les livres pour les indexer en texte intégral, viole le droit de l'auteur et de l'éditeur en le faisant sans leur permission. Le 28 octobre 2008, une entente hors cour est intervenue entre les parties.

Commercialisation

Alors que la poursuite contre Google portait sur le concept de «fair use» dans le monde numérique, l'entente ne répond pas à cette question et établit plutôt les conditions de commercialisation du fonds constitué par Google. Les représentants des auteurs et des éditeurs ont obtenu de Google le paiement d'une somme de 45 millions $US à distribuer entre les détenteurs de droits pour tous les livres numérisés le 5 janvier 2009 ou avant. La distribution de cette somme, ainsi que 63 % des revenus à venir, sera assurée par le Book Rights Registry, une agence de paiement de redevances qui sera créée grâce à une contribution de Google de 34,5 millions $US. Voilà pour les auteurs et les éditeurs.

Google reçoit néanmoins une part importante du gâteau puisque cette entente marque le début de l'exploitation du fonds qu'il a constitué. Eh oui! L'accès aux livres numérisés sera maintenant tarifé. Du coup, Google Recherche de livres devient Google Library Project. Les particuliers pourront payer pour avoir accès à un ou à des livres du fonds. Les bibliothèques achèteront des abonnements institutionnels pour donner accès à leurs usagers.

Il y a bien quelques largesses envers les bibliothèques, tout de même! D'abord, des «terminaux» dans les bibliothèques universitaires et publiques américaines donneront accès au fonds Google Library — comme si ce mode de diffusion correspondait aux besoins des bibliothèques et de leurs usagers. Aussi, les bibliothèques qui collaborent avec Google recevront les fichiers des livres numérisés pour lesquels une série de contraintes plutôt lourdes sont imposées, dont la restriction de la diffusion au réseau institutionnel, sans indexation possible par d'autres outils de recherche.

Résumons:

1- Les bibliothèques prêtent gracieusement à Google leurs collections pour qu'elles soient numérisées, selon une entente non exclusive.

2- Les fichiers appartiennent à Google, mais peuvent être utilisés de façon plutôt contraignante par les bibliothèques.

3- Google vend l'accès à ces collections aux particuliers et aux bibliothèques.

4- Google, les auteurs et les éditeurs se partagent les recettes des ventes.

Les bibliothèques signataires permettent à Google de constituer un fonds mondial multilingue qui lui donne une position sans précédent dans l'histoire du livre et de l'édition. Ces collections sont développées par des bibliothécaires depuis des générations et, dans plusieurs cas, grâce à des investissements publics. Les bibliothèques sont les institutions que les sociétés ont créées pour mettre en commun des documents et ainsi assurer leur libre accès. Même si elles ne disposent pas de ressources financières à la mesure de Google, les bibliothèques bénéficient d'un capital symbolique considérable, notamment en raison de la richesse de leurs collections. En donnant leurs collections à numériser, c'est comme si les bibliothèques avaient converti leur capital symbolique en capital financier. Seulement, c'est un empire fondé il y a dix ans qui le récupère en constituant son fonds de commerce, sans que nous puissions avoir quelque assurance sur l'accessibilité à ce bien collectif dans 50, 100 ou 200 ans.

De plus, les collections des bibliothèques seront pour la première fois vendues. Les bibliothécaires ont un engagement moral à ne pas faire n'importe quoi avec les collections constituées depuis des générations. Ne nous méprenons pas. Il s'agit bien de la privatisation d'un bien public. Et si le rôle des bibliothécaires du début du XXIe siècle était plutôt celui-ci: porter vers le numérique les documents des cultures du manuscrit et de l'imprimé, et les rendre disponibles selon les principes d'accès légués par la génération précédente?

Un aspect moral

En procédant ainsi, les bibliothèques signataires peuvent donner l'impression qu'elles agissent à courte vue et en fonction des communautés qu'elles ont à desservir directement. Puisque les fichiers peuvent éventuellement être mis à disposition de leurs clients ou usagers, leurs missions sont sauves. Or, il faut prendre en compte que les collections numérisées sont constituées de livres provenant de tous pays. Il y a là un aspect à tout le moins moral à considérer. Un livre représente davantage que sa matérialité puisqu'il s'inscrit dans le patrimoine et la production éditoriale d'une société. Mais plus encore, si on reconnaît que le numérique permet le plus grand accès à la connaissance, en permettant à Google de constituer ce fonds et de le diffuser, ce sont les fonctions de diffusion et de préservation des collections qui échappent aux bibliothèques. C'est pourtant là leur raison d'être depuis Alexandrie.

Finalement, cette responsabilité cédée aux outils de recherche par quelques bibliothèques peut avoir des effets pernicieux. En effet, certains États pourraient ne pas se sentir concernés par la responsabilité des institutions documentaires à numériser pour le bien commun puisqu'une entreprise américaine s'en charge. Il y a heureusement plusieurs initiatives (Europeana, Open Content Alliance, etc.) qui, sans disposer de la renommée et des capitaux de Google, lui font contrepoids en assumant les responsabilités des bibliothèques de l'ère numérique.

Les trésors documentaires des collections des bibliothèques constituent une véritable caverne d'Ali Baba dont seul Google peut présentement déclamer le sésame pour en exploiter le capital économique. Il faut bien reconnaître la puissance d'un géant de seulement quelques années qui constitue une collection de livres à dimension titanesque sans payer un sou pour obtenir son fonds de commerce. C'est comme si la fourmi venait de se faire ravir ses réserves par la cigale. Devant telle situation, on peut avoir envie de voir se rallier les bibliothécaires et de lancer: «Bibliothèques du monde entier, unissez-vous!»

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