Mario Dumont et la révolte du sens commun

La biographie de Mario Dumont est relativement bien connue. Mais on a trop peu réfléchi sur la signification de sa trajectoire politique et de l'échec sur lequel elle se termine. Certes, on garde le souvenir de son départ du Parti libéral au début des années 1990 ainsi que de son rôle au référendum de 1995. Mais c'est seulement au cours des dernières années que le jeune député est devenu un homme politique risquant à deux reprises de transformer l'espace politique québécois en le dégageant des paramètres hérités de la Révolution tranquille. Nationaliste et homme de centre-droit, il entendait déprendre la référence au Québec d'un certain consensus progressiste qui l'avait confisquée. Mais on oublie que ce positionnement n'est advenu à une maturité relative qu'après un long tâtonnement «programmatique».

C'est aux élections partielles de 2002 que l'ADQ aura révélé pour une première fois le décrochage massif entre les élites québécoises et les classes moyennes et populaires. À ce moment, le souverainisme entrait dans une crise durable. Sauf pour les croyants les plus convaincus, il était de plus en plus évident que la souveraineté ne se réaliserait ni à court, ni à moyen terme. Il n'en demeurait pas moins que la référence au Québec demeurait première dans l'électorat nationaliste. Mario Dumont, à ce moment, commença son ascension avec un discours centré sur la critique d'une société bloquée et d'un modèle québécois de plus en plus problématique. L'ADQ, qui s'inquiétait depuis longtemps de la bureaucratisation exagérée de la société québécoise et d'une dette publique devenue monstrueuse, trouvait enfin un écho dans l'espace public, qui s'ouvrira à la remise en question des grands canons de la social-démocratie.

Sans doute, l'ADQ n'était pas prête à exercer le pouvoir. Son chef, trop pressé de gagner l'appui de milieux pourtant fidèles jusqu'à la déraison au Parti libéral du Québec, ira jusqu'à parader à Toronto en reniant son capital nationaliste. Il reconnaîtra lui-même son erreur. Il n'en demeurait pas moins que la montée de l'ADQ était symptomatique d'un espace politique bien moins solide que ne le croyaient les partis établis. Mario Dumont avait dévoilé l'existence d'un malaise québécois qui ne se dissiperait pas par un simple retour à la politique bipartisane habituelle.

Les accommodements raisonnables

Il fallait à Mario Dumont une plongée plus profonde dans le malaise québécois pour se hisser de nouveau dans les sondages. On le sait, il trouvera la matière la plus féconde de ce malaise en traduisant politiquement le malaise identitaire généré par le multiculturalisme post-référendaire où, sous prétexte «d'ouverture à l'autre», les dirigeants souverainistes auront piloté pendant près d'une décennie une politique vidant de tout son contenu historique l'identité québécoise. À travers la crise des accommodements raisonnables, Mario Dumont fera le procès d'un dispositif de censure qui discréditait moralement toute critique du multiculturalisme. Il plaidera surtout pour une restauration de la culture nationale comme norme pour l'ensemble de la société québécoise. C'est grâce à ce positionnement qu'il parviendra le temps d'une élection à ravir au Parti québécois le titre de principal représentant de l'électorat nationaliste.

Mais l'indéniable perspicacité de Mario Dumont s'est surtout révélée dans son habileté à relier dans son discours des questions présentées comme étrangères les unes aux autres dans l'espace public: il aura bien compris que l'hégémonie du multiculturalisme n'était pas sans lien avec le pédagogisme associé à la réforme scolaire et à la mise en place du cours Éthique et culture religieuse. Il le savait surtout dans la mesure où il reconnaissait que la plupart des initiatives idéologiques qui perturbent aujourd'hui la société québécoise proviennent d'une technocratie qui s'est donnée la mission de reconstruire l'ensemble des relations sociales pour les soumettre aux prescriptions de l'égalitarisme identitaire et culturel. Il le savait parce qu'il savait reconnaître la classe porteuse du politiquement correct.

À travers tout cela, on peut assimiler le parcours de Mario Dumont à une inévitable révolte du sens commun dans une société soumise depuis trop longtemps à une chape de plomb idéologique. Mais pourtant, Mario Dumont aura échoué. Non parce qu'il ne faisait pas les bons diagnostics sur le malaise québécois ou parce que son parcours serait symptomatique d'un populisme nourri aux mauvais sentiments, mais parce qu'il n'aura pas su le traduire en une vision politique claire, qui lui aurait donné une claire conscience de son rôle dans l'histoire québécoise. Il aurait fallu à Mario Dumont traduire ce malaise en vision politique, en travaillant consciemment à la mise en place d'une coalition nationaliste de centre-droit susceptible de déprendre la société québécoise de son cul-de-sac. Il lui aurait surtout fallu transformer le malaise populaire en élan national. Mario Dumont aura préféré en appeler au «pragmatisme» en laissant à ses adversaires le monopole de la lutte idéologique. Il en aura payé le prix. À travers son échec, c'est la société québécoise qui ne sera pas parvenue à résoudre ses contradictions.

Mais le malaise dévoilé par l'ADQ ne disparaîtra pas avec le retrait de Mario Dumont. Le taux de participation anormalement bas des dernières élections est symptomatique d'un malaise politique qui ne se résorbe pas. Une crise nationale couve et seuls ceux qui sauront en appeler aux sentiments mobilisés par l'ADQ tout en leur assurant une expression politique plus convaincante pourront sortir le Québec de son marasme. Si le moment conservateur de la politique québécoise semble avorté, la matière qui l'a rendu possible demeure bien vivante. Ceux qui hériteront de ce qui reste de l'ADQ auraient tort de renier cette synthèse pour en revenir à une forme de libéralisme moderniste fait pour plaire à ceux qui neutralisent l'expérience nationale dans une mathématique étroitement comptable. Quant aux souverainistes qui auront à récupérer la mise de l'ADQ, ils devront comprendre qu'ils ont moins à afficher leur «pragmatisme économique» qu'à envoyer des signaux convaincants aux franges de la population qui demeurent sympathiques à un certain conservatisme culturel prenant forme aujourd'hui dans les préoccupations liées à la critique du pédagogisme, à la transmission de la culture et à la perpétuation de l'identité nationale.

Mario Dumont laisse une oeuvre substantielle mais inachevée. Car le travail de réparation du Québec reste à faire. Reste à savoir si cette rénovation nationale sera entreprise plus tôt que tard et si les nouveaux révolutionnaires tranquilles sauront s'alimenter de ce conservatisme de sens commun. Reste à savoir surtout s'ils sauront mettre en place cette coalition du Québec réel sans laquelle notre société poursuivra sa liquéfaction identitaire et sa régression politique. Si nos élites échouent dans ce travail de redressement national, il n'est pas impossible qu'un jour, Mario Dumont, malgré les augures, redevienne un recours.

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