Les mêmes débats sur la Caisse

Le mandat de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDP), au moment de sa création en 1965, est de faire fructifier l'actif sous gestion et de contribuer au développement économique du Québec. Elle devra faire en sorte, d'une part, que ses déposants (caisses de retraite et régimes d'assurances) obtiennent les meilleurs rendements financiers possibles et, d'autre part, que ses investissements et placements contribuent à améliorer l'économie du Québec. C'est le double mandat de la CDP.

Jamais, cependant, le deuxième volet du mandat de la CDP, le développement économique du Québec, n'a eu préséance sur le premier, les rendements financiers. En effet, comme la CDP le souligne de son rapport annuel de l'année 1966, le second volet est tributaire du premier puisqu'une «politique spécifique» s'inscrit dans une «politique générale». Cette dernière correspond à «la nécessité d'assurer la protection du capital et le caractère à long terme des dépôts», alors que la politique spécifique correspond aux placements individuels permettant «le financement du développement économique du Québec», «ce qu'il est convenu d'appeler l'objectif accessoire de la Caisse».

On ne peut pas être plus clair, et tous les acteurs de la CDP — présidents-directeurs généraux, administrateurs, employés — l'auront toujours bien saisi. La CDP ne doit jamais contribuer au développement économique du Québec au détriment du rendement. Si elle investit dans une entreprise québécoise, cela doit contribuer d'abord et avant tout à la croissance de son taux de rendement. Et c'est d'ailleurs sur ces résultats qu'elle est jugée. On ne la juge pas sur le nombre d'emplois sauvegardés ou créés au Québec, comme cela peut être le cas des fonds de travailleurs de la FTQ et de la CSN ou encore d'Investissement Québec. D'ailleurs, la CDP a déjà pensé que son existence était à court terme. Dans son rapport annuel de 1971, à la suite d'études actuarielles, elle prévoyait qu'aux alentours de la fin du XXe siècle, elle devrait liquider ses actifs pour satisfaire les besoins de son principal déposant, la Régie des rentes du Québec. Raison de plus pour qu'elle engrange le plus d'argent possible.

Des crises

La CDP a traversé des crises avant aujourd'hui: la crise pétrolière des années 1970, la crise économique au début des années 1980, la crise boursière de 1987, la crise économique au début des années 1990 et l'éclatement de la bulle technologique en 2000.

Entre chaque crise, sinon durant certaines crises, la CDP fait de bonnes affaires: en 1982, dans une conjoncture économique désastreuse, son rapport annuel fait pourtant état de son meilleur rendement depuis le début de son existence, soit près de 23,6 %, notamment en raison des taux d'intérêt élevés. Ce résultat n'aura encore aujourd'hui jamais été atteint, paradoxalement, dans un contexte où la CDP était critiquée de trop intervenir dans l'économie québécoise.

Malgré tout, en 1983, dans une série de recommandations alléguant que la CDP n'est pas au courant de la primauté de son rôle de fiduciaire sur celui de développement économique, le Conseil du patronat du Québec recommande de la scinder «en plusieurs parties, chacune en concurrence avec les autres». Cette idée avait d'ailleurs déjà été émise en 1975, lors d'un colloque international sur l'orientation des sociétés d'État tenu à l'École des HEC. Des participants se demandaient pourquoi il ne pourrait pas y avoir plusieurs caisses pour assurer la gestion des fonds des régies gouvernementales et des caisses de retraite des employés des secteurs public et parapublic.

Durant les années 1990, cette idée de la scinder refait surface. Avant l'eldorado technologique, la CDP voit son actif passer de 47,1 milliards de dollars en 1993 à 44,8 milliards de dollars en 1994.

Revoir quoi exactement?

En 1997, pour la première fois, il est fait mention dans la loi sur la CDP qu'elle doit tenir compte du développement économique du Québec. Ce qui est surprenant, c'est qu'au moment où l'on enchâsse dans la loi le second volet de la mission, on semble moins enclin à en faire la promotion. À partir de 2002, le développement économique du Québec résulte définitivement des interventions de la CDP, même à l'étranger. Si l'actif augmente, c'est qu'il y a nécessairement eu un impact positif sur le développement économique du Québec. Autrement dit, le rendement produit le développement. Il est aussi simple de dire que si le produit intérieur brut augmente au Québec, c'est que toute la population en profite. Or, on sait bien que ce n'est pas vrai, il n'y a aucun lien de cause à effet. Rappelons qu'en 2001 et 2002, à la suite de résultats tout à fait acceptables, les rendements sur deux années combinées sont négatifs: près de -15 %.

Faut-il faire un grand ménage? Rousseau l'avait déjà fait, étant donné que près de 140 personnes avaient été mises à pied à la suite de son arrivée en 2002. Faut-il une commission d'enquête? À moins de croire qu'il y a eu malversation, à quoi bon? En ce qui concerne les mauvais investissements de l'année 2008, sans aucun doute le p.-d.g. a su convaincre le conseil d'administration du bien-fondé d'investir là où, visiblement, il ne fallait pas.

Faut-il revoir le mandat de la CDP? Quand ça va mal, soit on dit qu'elle intervient trop dans l'économie du Québec, soit qu'elle vise trop les rendements. Faut-il la scinder? Si oui, pourquoi ne pas la privatiser et en faire un outil uniquement au service des intérêts particuliers des déposants et non plus de l'intérêt général? Cependant, le Québec ne se priverait-il pas d'une institution financière et économique unique?

Quand le marché est responsable de ses succès, on encense la CDP. Quand il est responsable de ses déboires, on accuse sa taille et son double mandat. En fait, il faut un juste équilibre et il revient à son personnel de savoir doser les choses. Cela, la direction et les membres du conseil d'administration doivent le comprendre. La CDP est la mieux placée pour savoir comment gérer l'actuelle crise financière de cette fin de la première décennie des années 2000. De toute manière, avons-nous la possibilité de ne pas lui faire confiance, même s'il faut être vigilant?

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